Le Temps des poètes

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A l’aube des temps modernes, Hölderlin se demandait :  » A quoi bon des poètes dans un temps de détresse ? « . Cette citation ne sied-elle pas particulièrement à l’Afrique ?
Quel est le statut de la poésie et la place du poète dans la littérature africaine contemporaine ? Longtemps considérée comme un genre littéraire par excellence, la poésie est devenue quasi clandestine dans la société de consommation. Peut-on, encore, croire en la poésie ? Que peut la poésie aujourd’hui ?

A toutes ces questions, les poètes que nous avons invités au débat ont réagi de deux manières. Certains ont répondu de manière frontale. C’est le cas de Barnabé Laye, pour qui la poésie est le propre de l’homme : elle est au commencement de tout. Tordant le cou à la boutade d’Hölderlin, Barnabé Laye estime, que la poésie est justement l’expression littéraire des temps de détresse, et cite à ce propos, le rôle joué par la poésie d’Eluard et d’Aragon en France pendant l’Occupation. Dès lors, le poète ne se pose plus la question de ce dossier ! Plus que jamais, Barnabé Laye croit en la force de la poésie. Car, nous dit-il, en ces temps de désenchantement et de désarroi pour l’Afrique, la poésie peut être un moyen de ressaisissement. De son côté, Alain Mabanckou, dans un article au titre ironique Poésie : chronique d’une mort annoncée, refuse lui aussi de croire à la fin de la poésie. Pour Mabanckou, la poésie ne se situe plus seulement dans des textes versifiés : elle réside également dans la prose. Les nouvelles d’Abdourahman A. Waberi, de Jean-Luc Raharimanana et les fictions de Gaston-Paul Effa ne sont-ils pas des poèmes en prose ?
Co-directrice de la collection Poètes des cinq continents, une des (très) rares collections encore ouverte à la poésie africaine, Emmanuelle Moysan montre comment les textes poétiques qu’elle publie sont viscéralement liés aux cataclysmes secouant l’Afrique, des guerres civiles du Congo au génocide rwandais. A ses yeux, la langue poétique reste un véhicule idéal de la contestation : le seul fait de choisir l’expression poétique est déjà une façon de résister à la société de consommation. Car la poésie, comme la philosophie, recèle un pouvoir de résistance. Et voilà son importance en temps de détresse : elle permet le rêve, le détachement et nous apprend l’humilité ! Peut-on alors croire en la poésie ? Plus que jamais !
A côté de ces réponses immédiates, d’autres ont préféré l’art du détour. A commencer par Abdourahman A. Waberi. Dans un texte au titre sibyllin, poésie sans papiers, et avec son goût habituel de l’insolence, il estime que si la poésie est à l’étroit en France, elle est flamboyante ailleurs. Et l’Ailleurs, chez Waberi, c’est l’Amérique du Sud, l’Afrique, le Proche Orient, les Caraïbes… avec des plumes aussi prestigieuses que celles d’Octavio Paz, Mahmoud Darwich, Adonis, Amadeu Thiago, Derk Walcott, Edouard Glissant, Jean-Baptiste Tati-Loutard…
Dans le même ordre d’idées, pour nous signifier que la poésie existe encore, Kamal Ben Hameda écrit un poème en prose et d’autres, comme Babacar Sall, Khal Torabully, Tanella Boni, Véronique Tadjo, Amadou Elimane Kane, Francisco Zamora Loboch, Chekib Abdessalam, Seydou Beye ou Léopold Congo Mbemba nous livrent leur parcours intime et leurs motivations en répondant à nos question et/ou soulevant une partie du voile de leur intimité – ou même en nous confiant des poèmes parfois encore inédits.
Que dire face à cet optimisme des poètes ? Rien, sinon leur souhaiter beaucoup de persévérance. Car  » la continuité de la poésie, écrit Octavio Paz, est la continuité de la parole humaine, la continuité de la civilisation. Aussi, à une époque comme la nôtre, le seul nom de la poésie est la persévérance. Et la persévérance est promesse de résurrection. « 

///Article N° : 1154

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