Le théâtre sort du plexus !

Entretien d'Olivier Barlet avec Mitendo Yinda Samaïs, 'un des créateurs de la compagnie Théâtre des intrigants.

FIA 2001, Kinshasa
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Rencontre avec l’un des créateurs de l’historique compagnie Théâtre des Intrigants qui, dans un quartier déshérité en marge de Kinshasa, poursuit depuis 20 ans un travail artistique aussi remarquable que souterrain.

D’où est partie la Compagnie Théâtre des Intrigants ?
Ce sont tant de galères artistiques mais aussi de joies partagées avec des amis qui ont choisi le théâtre comme le lieu par excellence d’expression de leurs idées, lieu catharsique d’expression de leur propre drame et de celui de la société ! Le 12 février 2002, la compagnie aura exactement 20 ans. Elle n’est pas née par hasard. En 1982, trois comédiens, Kantaga Mupey, Kulumbi Nsin Mbwelia et moi-même se sont liés d’amitié à l’Institut national des Arts, et dans leur volonté de sortir des chemins tracés. Face à la quasi inexistence de théâtre privé, nous avons créé une structure indépendante. Le mot « intrigants » venait de notre passion commune pour Molière. Et comme nous tentons de dénouer les intrigues sociales… Nous avons monté des satires sociales comme « Les locataires gênant » qui fut un très grand succès. Dans les années 90-91, alors que nous venions de démarrer les Journées Congolaises de Théâtre pour et par l’enfance et la Jeunesse (Joucotej), nous avons sollicité des metteurs en scène extérieurs et avons monté avec Michel Faure « Misère » qui nous a permis de tourner dans tout le monde francophone.
Quel est votre dernier spectacle ?
« La métamorphose de frère Jero », de Wole Soyinka, encore dans une mise en scène de Michel Faure, que nous venons de jouer à Genève tout au long du mois de septembre, après l’avoir joué dans des festivals africains : le Fitheb du Bénin, le Fitmo du Burkina, le Festival des Réalités du Mali, les Retic du Cameroun et en RDC. Frère Jero est un faux prophète et arriviste cynique qui s’empare d’un dossier confidentiel… Nous créons un spectacle chaque année, 18 à ce jour, que nous essayons de faire tourner partout, dans les écoles aussi bien que dans les salles.
Vous assumez aussi un véritable travail de journalisme culturel à Kinshasa.
C’est vrai, nous réalisons un répertoire complet des troupes de théâtre, comédiens, metteurs en scène, régisseurs etc. Ainsi que plusieurs fois par an, un agenda culturel complet sur tous les événements organisés par les structures périphériques.
C’était déjà les 15ème Joucotej en mai dernier !
Ce festival a comme objectif de faire jouer sur une même scène les professionnels de théâtre et les enfants. Les résultats sont extraordinaires. Nous avons reçu cette année les 7 Kouss de Dakar, les Bivelas de Brazzaville etc. Au départ de l’année scolaire, nous envoyons plus de 100 fiches dans les écoles. Quand les enseignants le désirent, nous envoyons des encadreurs culturels qui organise un atelier de création. Nous allons voir ces spectacles des écoles pour opérer une sélection. Tous les vendredis, les classes d’élèves viennent ici au Théâtre des Intrigants après avoir travaillé à l’école sur l’auteur qu’ils viennent voir et la pièce. Percussions et fanfares sont aussi de la partie au festival et ameutent tout le quartier. Les Joucotej ont réuni plus de 12 000 participants cette année, sur 4 espaces fermés et 5 espaces en plein air, avec 36 troupes scolaires et 10 troupes professionnelles.
Et financièrement ?
C’est comme si nous avions commencé hier ! Aucun soutien local, des subventions extérieurs qui arrivent toujours après l’événement ! Nous cherchons à former les jeunes au théâtre mais sans moyens. Nous allons organiser une « journée des partenaires » pour expliquer nos soucis et la bonne utilisation de leur argent, afin de les solliciter davantage.
Je suis frappé de la vitalité culturelle de Kinshasa malgré le manque de moyens. Un véritable sens de l’initiative et de la débrouille !
On ne va pas mourir parce qu’on est dix ans sous embargo. Le théâtre sort du plexus ! On le fait pour survivre, pour garder son intégrité. Cela bouillonne. Il y a de nombreux festivals à Kinshasa, qui ne sont jamais financés : les gens se mobilisent, sans salaire. Les artistes ont les poches vides mais sont encore des créateurs : c’est ce que j’appelle la résistance positive.
Vous n’avez jamais de problèmes avec le pouvoir politique ? Les textes vont souvent loin…
Il y a des textes graves ! « Le Président », que nous avons jouée, s’attaquait à un pouvoir en place. Mais le pouvoir politique considère que l’impact du théâtre n’est pas assez fort, trop intellectuel, pour qu’il ait besoin de le déstabiliser et de prendre le risque de se faire critiquer pour cela. « Misère » a eu un énorme succès, joué dans la rue partout, sans que nous n’ayons été inquiétés.

///Article N° : 2590


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