Le vodou n’est pas responsable du tremblement de terre à Haïti

Print Friendly, PDF & Email

Dianne Diakité, professeur au département de religion d’Emory University à Atlanta, revient sur les propos du pasteur américain Pat Robertson en mettant en exergue la singularité du vodou et les raisons pour lesquelles Robertson lui attribue en filigrane la responsabilité du tremblement de terre en Haiti.

Alors qu’un nombre croissant de chercheurs et de lecteurs commencent à revaloriser les cultures religieuses africaines et à reconnaître leur importante contribution aux sociétés de la diaspora, Pat Robertson a ajouté un chapitre sinistre à la fascination de l’Amérique pour le « problème d’Haïti. »
Dans cette dernière fiction, déguisée en révélation, Robertson déclare,  » il s’est passé quelque chose à Haïti il y a longtemps « . Ce  » quelque chose  » n’est rien d’autre que l’héritage du vodou. Le tremblement de terre d’Haïti, un événement terrible dans l’histoire de cette île, est exploité par Robertson et la légion de soi-disant chrétiens qui soutient son ministère. Il leur fournit une tribune, une de plus, pour caractériser Haïti comme une nation honnie, destinée à succomber au malheur, un désastre à la suite de l’autre ; une nation sous la malédiction divine ou démoniaque.
L’héritage religieux africain
Il est indispensable de remettre les pendules à l’heure. Les formations étatiques et les sociétés lignagères en Afrique possédaient chacune leurs croyances, pratiques et institutions religieuses bien avant l’arrivée du judaïsme, de l’islam et du christianisme. Le vodou en faisait partie, un terme à usages infinis et multiples, connoté par une pluralité transcendantale qui inclut aussi bien  » dieu « ,  » esprit  » et  » mystère « . Il s’agit donc d’une religion qui ne doit en aucun cas être assimilée à un culte démoniaque.
Aujourd’hui, il suffit de consulter les ouvrages en la matière pour se rendre compte que le vodou est considéré par les chercheurs sérieux comme une tradition historique et contemporaine appartenant à l’Afrique de l’ouest et à Haïti. L’héritage du vodou lie ensemble Haïti, le Bénin, le Togo et le Ghana à travers plusieurs éléments culturels parmi lesquels il faut inclure des cosmologies, philosophies, langues, thérapies médicales, habitudes culinaires, rites de passage, valeurs éthiques, normes esthétiques, conventions artistiques et technologies qui procurent à plusieurs communautés une identité commune et une grammaire théologique indispensable à leurs sociétés. Cet héritage leur a permis de transmettre leur humanité de génération en génération.
Le commerce négrier, une entreprise divine ou diabolique ?
Il est vrai que dans l’ensemble les Américains ne comprennent pas grand-chose aux croyances et aux pratiques vodou. On reste songeur et plus que perplexe en écoutant les affabulations de Robertson sur la descente en enfer d’Haïti. Est-ce à l’aune de ses propos qu’il faut saisir la nature du Dieu chrétien ? Où donc se trouvait ce Dieu lorsque les patriotes haïtiens et les défendeurs des libertés de l’homme auraient  » signé un pacte avec le diable  » ?
Quelque chose de sinistre est à l’œuvre lorsque à un dieu plein d’amour, juste et exerçant un pouvoir sur l’histoire de l’humanité, l’on attribue allègrement la paternité d’un projet social et historique aussi asymétriquement épouvantable que la traite négrière et, son corollaire, l’économie esclavagiste des Antilles et des Amériques. Si un tel esclavage racial exprimait la bonté de la nature de Dieu, alors comment comprendre la nature du diable dans ce schéma théologique ?
Robertson dirait que le combat multiséculaire d’Haïti pour retrouver son indépendance, sa souveraineté et sa dignité n’a été rien d’autre qu’un projet démoniaque. Cependant, il aurait été impensable pour les esclaves africains de Saint-Domingue d’embrasser le caractère divin du Dieu chrétien de leur colonisateur. La distinction établie par l’élite coloniale entre le divin et le malin, dans le panthéon chrétien, ne pouvait être comprise par les esclaves africains que comme une seule et même force diabolique.
Prières de protection
Bien que les détails concernant le rôle galvanisant que les traditions vodou ont joué pour les combattants de la liberté durant la période révolutionnaire en Haïti semblent incertains et hypothétiques, il ne doit plus exister de doute quant à la nature du vodou. Pat Robertson s’inspire de la même chimère qui a poussé ses prédécesseurs chrétiens, blancs et racistes, à ternir la révolution haïtienne dès sa naissance. Cependant, rebaptiser l’ensemble des pratiques vodou de  » diabolique  » nous rappelle qu’aujourd’hui en Amérique du Nord rien n’a changé depuis le temps où les maîtres esclavagistes renommaient des êtres humains qu’ils croyaient posséder.
Aujourd’hui, les missionnaires blancs qui se prétendent chrétiens ont conservé le pouvoir de définir les civilisations africaines. Sous leur influence, certains chrétiens des Caraïbes et d’Afrique vont jusqu’à vilipender les pratiques et les croyances africaines anciennes. Plusieurs générations après l’abolition de l’esclavage dans les Caraïbes et aux États-Unis, M. Robertson et ses acolytes s’évertuent à crucifier Haïti une fois de plus.
Pat Robertson n’a pas seulement dans son camp des blancs racistes, mais également certains Haïtiens qui se disent  » chrétiens nés de nouveau  » et qui, pourtant, participent à ce rituel macabre. Bien qu’ils soient déterminés à interpréter le religieux vodou, à l’instar de la cérémonie légendaire du Bois Caïman, comme une alliance avec le diable, la plupart des Haïtiens n’ont pas besoin d’une vision étrangère pour comprendre leur propre histoire et leur propre héritage religieux. Bois Caïman représente, parmi tant d’autres, un moment religieux où la communauté des dieux vodou a répondu aux prières des Haïtiens et leur a offert protection et conseils dans leur combat pour libérer l’île de l’esclavage et de la colonisation des Français.
Dans toutes les religions, les dieux sont sollicités pour secourir les fidèles en temps de guerre et de paix, de tragédie et de célébration. Le vodou en cela n’est pas différent des autres religions.
Les prêtres et les prêtresses vodous étaient les premiers secouristes
Il est probablement futile et inutile d’essayer d’apaiser les anxiétés que l’Occident a générées à l’égard de l’héritage du vodou dans la région, et sa confusion avec de mythiques pratiques diaboliques. Cependant, en réaction aux propos de Robertson, plusieurs personnes avisées n’ont pu s’en empêcher. Aussi ont-elles essayé de convaincre le public que les Haïtiens sont, de manière générale, des chrétiens dociles et loyaux. Les Haïtiens, il est vrai, se considèrent chrétiens dans leur grande majorité. Mais il convient de noter qu’adopter la religion du maître a épargné aux esclaves et aux colonisés de nombreux abus (infligés aux esclaves récalcitrants) et leur a conféré certains privilèges.
Présenté ainsi, on peut voir poindre la peur que derrière les scènes où l’on voit les survivants du tremblement de terre chanter paisiblement des chants chrétiens dans les rues de Port-au-Prince se cachent des cérémonies  » voodoo  » dont le barbarisme est prêt à surgir à tout moment. Voilà pourquoi les prêtres et les prêtresses vodou qui, les premiers, ont apporté un secours médical aux victimes affluant dans leurs temples à la suite de la première secousse, n’ont pas fait la une des médias américains cherchant les héros et les héroïnes venus d’ailleurs, venus dans cette île accablée secourir des Haïtiens victimes, passifs et condamnés à l’incapacité à se prendre en charge eux-mêmes.
Qu’ils pratiquent le vodou ou qu’ils soient affiliés conjointement à un temple vodou ou à une église chrétienne, les millions d’Haïtiens dont les vies ont été façonnées par le vodou n’apparaissent nulle part tant la peur du  » voodoo « , un  » Voodoo  » créé de toutes pièces par l’Amérique, contribue à rassurer le monde entier de l’identité chrétienne d’Haïti.
En dépit de son caractère chrétien, l’identité d’Haïti, si tant est qu’elle existe, a été nourrie par une tradition vodou qu’il est important de séparer de la culture  » voodoo  » construite par l’Occident sous des traits grossiers et caricaturaux. Sans nier l’existence de ces deux traditions, il est important que le public ne les confonde pas car elles sont mutuellement exclusives et distinctes.
Pour ceux qui veulent faire la part des choses, il existe une littérature abondante et florissante sur le sujet qui fournit des informations scientifiques fiables sur la tradition vodou en Haïti et ses fondements ouest africains. Elle doit être consultée pour éviter l’écueil des contresens et contre-vérités qui depuis des siècles passent pour un évangile.
Corps du Christ, corps d’esclaves
Le  » voodoo  » popularisé en Amérique, et brandit par Pat Robertson comme un épouvantail, dénote en réalité une mise à l’index de l’héritage chrétien de l’Amérique. Il ne faut y voir qu’une sordide effigie du corps de Christ en Occident tel qu’elle a stigmatisé les corps commodifiés des esclaves africains. Cela fait partie d’un registre où se sont accumulées les expressions les plus répandues de la culture chrétienne occidentale depuis que celle-ci a fait irruption et intrusion dans l’univers des captifs africains et de leurs descendants. Cette histoire commence au XVe siècle, au moment où les premières chapelles sont érigées à Elmina, à Cape Coast, à Ouida, à Gorée et dans d’autres forteresses le long de la côte atlantique de l’Afrique. Elle se poursuit dans la diaspora où, plus que jamais, le christianisme sert de garde-chiourme au complexe esclavagiste.
Il faut finalement se ranger de l’avis de M. Robertson qu’il  » s’est passé quelque chose à Haïti et que personne ne veut en parler « . Les esclaves africains ont recouvré et clamé leur humanité, leur liberté religieuse et leur souveraineté politique. Depuis ce temps, l’Occident, courroucé, a déchainé sur Haïti un  » tremblement de terre « , l’un à la suite de l’autre.

Autre article en lien avec le sujet : Haïti la maudite ? par Didier Gondola, publié sur le site d’Africultures le 19 janvier 2010 : www.africultures.com/php/index.php?nav=article&no=9154(Traduit de l’anglais par Ch. Didier Gondola) ///Article N° : 9166

  •  
  •  
  •  
  •  

Laisser un commentaire