L’élan poétique aujourd’hui

Ou la force de regarder demain

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« Terre, ce qu’on appelle la poésie
T’aura tant désiré en ce siècle, sans prendre
Jamais sur toi le bien du geste d’amour ! »
Yves Bonnefoy, Ce qui fut sans lumière.

Que peut la littérature ? Sous ce titre, deux écrivains réputés inlassables rebelles à la pensée consensuelle, l’espagnol Juan Goytisolo et le dernier Nobel allemand Günter Grass, inquiets du sort réservé aux lettres, ont évoqué dans un récent dialogue (1) les enjeux de la littérature dans le monde contemporain. A l’orée d’un siècle naissant, la question (souvent inévitable) à laquelle plusieurs siècles de pratique littéraire n’ont pu répondre semble donc trouver une fois de plus sa juste valeur. Le pouvoir de la littérature – si pouvoir il y a – est inhérent à tout oeuvre littéraire. Ceux qui s’y consacrent, et subrepticement, ceux qui prennent du plaisir à la contempler, visent ou attendent un sens sans que cette visée ou attente constitue une angoisse à justifier à tout bout de champ. Le pouvoir de la littérature inquiète certes, mais il inquiète surtout le pouvoir politique dont la vocation semble être de suspecter tout écrit vu comme potentiellement subversif.
La littérature est un vaste domaine. Très vaste. En son sein, un genre modeste et noble : la poésie. Depuis la nuit des temps et dans toutes les traditions – même chez les peuples sans écriture – la parole poétique a toujours trouvé sa marge de vie. À travers rêves, magie, rites, incantations, chants, elle a porté et transmis les pulsations les plus variées et les plus enfouies de l’être humain. Depuis la nuit des temps et dans toutes les traditions, elle sourd, elle émeut et elle élève l’âme des hommes qui consentent à communier avec elle.
Mais que peut la poésie aujourd’hui ? De nos jours, la poésie est marginalisée, vilipendée lorsqu’elle n’est pas méprisée de manière arrogante ou larvée. Ou encore, lorsqu’elle n’est pas victime d’un ostracisme cynique. Art d’ores et déjà confisqué et pris en otage, sa présence irrite et sa réception devient secrète, voire empreinte de duplicité : un amour en public contre une haine en privé. Pis encore : d’autres affichent en clamant haut, et sans scrupules, leur mépris. En présence d’une telle adversité, comment un genre littéraire – aussi noble soit-il – peut-il trouver les conditions d’un véritable épanouissement ? Comment peut-il conjurer les maux d’aujourd’hui ? Comment peut-il conserver ses vertus prémonitoires ? Comment peut-il – en tant que chant supposé transmuer le réel, l’infléchir ou le nier – jouir d’une inscription dans la cité ?
Le dédain pour la poésie ne date pas d’aujourd’hui. Rappelons que lorsque disparut Charles Baudelaire en 1867, son cortège funèbre était composé d’à peine quelques intrépides vouant encore à un maître incontesté et à la poésie un culte sans intérêts. Même son ami Théophile Gauthier n’était pas de la partie, lui à qui il avait dédié ses Fleurs du mal qui scandalisèrent les âmes vertueuses de l’époque. La condamnation de Baudelaire avait sonné comme une sommation à l’encontre de tout excentrique ou bohème (prétentieux de surcroît) qui se livrerait à un art que la bourgeoisie avait placé dans le collimateur de la suspicion.
Depuis Paul Valery, tout au long de ce siècle, plusieurs poètes ont allié de manière féconde la réflexion sur la poésie à l’exercice poétique. Les avants-gardes littéraires européennes intensifièrent cette conjonction pour en faire quête et souci de transparence, peut-être pour mieux rendre raison à la place de la poésie (et du poète) dans la cité. Pendant la seconde moitié du siècle, d’autres noms ont vigoureusement contribué à la réflexion poétique, notamment Octavio Paz, Alain Bosquet, Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, Édouard Glissant, Edmond Jabès, Jean-Baptiste Tati Loutard… La fonction de la poésie demeure chez eux une angoisse souvent invoquée au coeur même du poème. La raison paraît simple : le poème (et son artisan) – artefact désormais incompris -, est proscrit de la cité. Et trouve son refuge en lui-même ou dans les accotements que le poète fait sur la transcendance poétique. Réécoutons Aimé Césaire, magicien et visionnaire du Verbe : « La poésie est cette démarche qui parle mot, l’image, le mythe, l’amour et l’humour m’installe au coeur vivant de moi-même et du monde. Le poète est cet être très vieux et très neuf, très complexe et très simple qui, aux confins vécus du rêve et du réel, du jour et de la nuit, entre absence et présence, cherche et reçoit dans le déclenchement soudain des cataclysmes intérieurs le mot de passe de la connivence et de la puissance« . (2)
Pour Alain Bosquet (décédé le 17 mars 1999), militant impénitent de la poésie en général et de la poésie francophone en particulier, la parole poétique est en effet nantie de cette puissance – invoquée par Césaire – qui invite à la connivence. Face à l’hypocrisie qui entoure l’écriture et la réception de la poésie, l’auteur de Verbe et Vertige répond sans appel : « Ce n’est pas que nos dirigeants ne comprennent pas le poème : ils l’accusent de ne pas être porteur de vérités assimilables… La nature du poème a changé, et on peut parler, à son propos, d’écriture absolu, ou d’objet verbal sans emploi défini : un corps étranger à nos habitudes de penser, de réagir, de vivre. Il faut mériter le poème ou le recevoir en état de disponibilité absolue« . (3)
La modernité – avec son matérialisme exacerbé et sa futile fatuité médiatique – est-elle disponible à recevoir sans préjugés et désintéressement un objet sans emploi défini ? Vraisemblablement non. Pourtant, la mondialisation, idéologie désormais dominante, est traversée d’une prétention de renforcer la facilité des voyages, les nouvelles technologies audiovisuelles et la circulation instantanée de l’information. Son emprise intensifie bon gré mal gré la rencontre des hommes, des langues et des biens culturels. Bien plus, elle remet en question l’hyperconscience unitaire de la culture (et de la littérature) occidentale érigée en absolu universel. L’éruption de la production artistique de l’Ailleurs, notamment des littératures issues des territoires anciennement conquis puis colonisés par l’Occident y est pour quelque chose. Un siècle plus tard, l’utopie des poètes romantiques, notamment Goethe, trouverait-elle une issue dans l’émergence d’une féconde Relation (Glissant) littéraire inédite et inventive du Même et du Divers ?
L’Afrique Noire n’est à l’abri ni de la mondialisation rampante ni de la Relation du Même et du Divers. Ainsi donc, que peut sa poésie en pleine Relation ? Une précision s’impose : dans nos contrées régies par des démocraties bananières ou des autoritarismes non illustrés, la persécution des poètes (et des écrivains) atteint parfois une portée pathologique alarmante. La perversion du pouvoir politique nourrie par des craintes, des haines et des obsessions infondées – et qui conditionne la lutte contre l’écrit – devrait faire l’objet d’une véritable anthropologie.
Que faire face à une telle animosité latente ? La poésie mérite, tout comme les autres arts, une place de premier ordre dans l’avènement d’une nouvelle cité africaine. Dans un monde désormais décentré, sa puissance révélatrice ne cristallise-t-elle pas à la fois la nécessité et l’urgence d’un terreau, prélude à un véritable dialogue du Même et du Divers ? Dans un monde aux repères identitaires disséminés, les enjeux de la poésie se démultiplient. Toutefois, ses premiers enjeux sont avant tout ceux qu’elle invente ou s’invente elle-même. Puis viennent se greffer les légitimes attentes du lecteur. Le poète, disait Heidegger (cité par Claudio Guillén), est le berger de l’être. En tant que telle, sa parole pourrait servir à contrer toute velléité d’enserrer l’homme : dévoiler les intentions visibles ou larvées d’exclusion ; mener insidieusement les uns et les autres dans des territoires inconnus, énigmatiques, à travers éclats, fureurs et silences de l’Histoire et des histoires individuelles qui ne peuvent continuer à être objet de notre ignorance ou abomination. Pour ce nouveau siècle, la parole poétique incarne donc l’angoisse de liberté et la liberté incarne l’éclatement des imaginaires. Sublimer le réel par l’ineffable. Quêter et parcourir rêves, mystères, abîmes enfouis dans la mémoire humaine. Saisir l’ouverture du Même sur le Divers. Autant d’horizons dévolues en toute liberté au poète.
Que peut la poésie aujourd’hui ? La question lancine. La réponse possible se dérobe dans le poème. Une esquisse provisoire se profile : par-delà l’homme et de tout temps, l’élan poétique d’aujourd’hui éclot, selon une suggestion de Césaire, la force de regarder demain.

(1) « Que peut la littérature ? », Le Monde Diplomatique, Novembre, 1999, p. 28-29.
(2) La poésie, Seuil, Paris, 1994, p. 5.
(3) « Le poème absent », Le Monde des Livres, 10 février 1995, p. III.
///Article N° : 1157

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