L’élection américaine du 4 novembre 2008 : peurs, confiance et reconnaissance

Print Friendly, PDF & Email

La fièvre qui s’est emparée des électeurs américains ces dernières semaines est significative à plus d’un titre comme le montrent les discours des médias, les témoignages recueillis, mais aussi les commentaires qui circulent sur le net. Hors des États-Unis, cette élection passionne à proprement parler et on pourrait se demander pourquoi. En France aussi, à droite comme à gauche, l’événement ne passe pas inaperçu. Mais est-on prêt à imaginer un tel scénario pour la France ?
Si les États-Unis ont accepté un métis comme candidat démocrate, la question « raciale », malgré l’évolution des points de vue, n’est pas encore dépassée même si Barack Obama essaie de la minimiser et de se placer au-dessus des clivages communautaires. Dans le même temps, l’élection américaine de 2008, événement sans précédent aux yeux des Afro-américains, des Noirs d’Afrique et du monde, de nombreux observateurs, relève à la fois du rêve et du symbole. Quelle que soit l’issue du scrutin du 4 novembre, on peut penser que dans l’imaginaire des Afro-américains quelque chose de positif aura eu lieu, un événement inaugural prélude à un nouveau départ. En effet, l’Amérique esclavagiste d’abord puis ségrégationniste ensuite revient de loin. Faut-il s’en réjouir ? Pas si vite. Ce qui étonne en premier lieu dans les discours et les commentaires, c’est cette juxtaposition de plusieurs Amériques du point de vue des idées, des croyances et de la conception du vivre ensemble.
D’une part on applaudit l’ultra-conservatisme de Sarah Palin, sortie de nulle part ou de son immense terroir de l’Alaska. Ainsi, John McCain n’a pas seulement parié sur la jeunesse de sa colistière mais aussi et surtout sur son attachement viscéral à des valeurs d’un autre temps qui se révèle être encore présent. Il faut le dire, l’attachement à la terre, à la chasse, à la pêche, à la guerre, à la conception traditionnelle de la famille, aux origines n’est-ce pas ce qu’incarne Sarah Palin ? Il fallait sans doute une personne de sexe féminin, physiquement attirante, ancienne reine de beauté et qui, dans ses propos, reste terre à terre, très peu sensible aux grands enjeux du monde contemporain, pour rappeler aux Américains l’esprit cow-boy, conquérant et dominateur, exclusif, partie intégrante de leur mémoire collective. D’autre part, les difficultés auxquelles sont confrontés les Américains, en cette période de récession économique, quels que soient leurs origines sociales, leur âge, leur appartenance religieuse, incitent à voter pour les démocrates. Le ras-le-bol ressenti pendant les années Bush pèse aussi dans la balance.
À mon avis, la rhétorique sur le changement renvoie, certes, à un langage de campagne électorale mais semble souligner ce désir allant de pair avec l’espoir de vivre dans une Amérique plus ouverte, plus juste peut-être. Oui, il n’y a pas que des Américains pour qui Barack Obama incarne l’espoir de la construction d’une autre Amérique où chacun aura sa place. À ce propos, de nombreux Africains se mettent à rêver. Car un Noir – fut-il métis- aux portes de la Maison Blanche, est un symbole fort dont on ne peut encore mesurer l’impact dans l’imaginaire de ceux d’Afrique et des diasporas. Que cette élection change quelque chose dans leur vie quotidienne ou pas, l’essentiel semble être ce rêve par lequel ils se sentent liés à ceux des États-Unis. La force du symbole est susceptible de briser, çà et là, quelques barrières invisibles. Et ceux qui doutent du changement, comme on le constate sur quelques sites web et dans des messages circulaires diffusés en Occident, dans les boîtes électroniques – comme il m’est arrivé d’en recevoir- ne peuvent empêcher les résonances énergisantes de ce slogan de campagne qui dit bien « yes we can » ! Cette affirmation rompt avec quelque vision négative de soi, indique le champ du possible au moment même où le candidat démocrate s’habille de l’étoffe d’un héros. Cependant, l’élection américaine de 2008 met en évidence un certain nombre de paradoxes qu’il faut aussi mentionner.
Est-ce un hasard si la question « raciale » revient plus d’une fois tendant à montrer qu’on ne peut se fier aux opinions de celles et ceux qui, notamment dans les sondages et au grand jour, proclament leur désir de changement ? Ils pourraient changer d’avis dans l’ombre de l’isoloir, le jour du vote. Ce n’est pas non plus un hasard si deux tueurs présumés ont été arrêtés avant qu’ils ne mettent à exécution leur sombre dessein. Barack Obama bénéficie d’une protection renforcée, ce n’est pas non plus un hasard. En effet, l’Amérique qui désire tant le changement est celle-là aussi qui a peur de devoir élire un Noir à la Maison Blanche. On voit bien que cet État fédéral est multiple et que la diversité culturelle ici fait difficilement cohésion sociale. Voilà pourquoi entre les lignes de nombreux discours apparaissent quelques contradictions mais aussi cette nette volonté de faire la part des choses. Obama n’est pas un Noir comme les autres Afro-américains. Est-il un Afro-américain ? Et on enfonce un clou peut-être parce que celui-ci est trop visible : ce n’est pas un Noir mais un métis dont le père est d’origine kenyane. Le candidat lui-même fournit des arguments à ceux qui ont envie d’insister sur sa différence. Dans ses écrits, il raconte son histoire personnelle, son parcours hors du commun. Ceux qui sont issus de l’esclavage et ceux de l’immigration récente, ces deux communautés ne semblent pas s’intégrer de la même manière dans la société américaine et ont entre elles des rapports plus ou moins conflictuels. Dans l’imaginaire de l’Américain moyen, un Noir ne serait donc pas seulement un Noir.
Ainsi, d’autres étiquettes viennent se greffer sur la pigmentation de la peau. L’histoire personnelle, l’origine familiale, la manière de porter la mémoire collective de l’esclavage et de la ségrégation « raciale » sont autant d’éléments qui décident de la reconnaissance ou non du Noir et par les différentes communautés en présence et par monsieur et madame tout le monde. Est-ce un hasard si la question de la reconnaissance – concept que j’emprunte ici à Paul Ricoeur- se pose avec acuité lors d’un vote ? En effet, la question « qui est apte à diriger ce pays ? » laquelle peut se traduire ainsi, pour chaque individu, en son for intérieur : « à qui puis-je faire confiance tous les jours que Dieu fait ? » montre bien que la question « raciale » n’est jamais simple, elle a de multiples entrées, elle va de pair avec celle de la confiance et aussi celle de la reconnaissance. Or, on ne reconnaît une personne que si, dans un premier temps, on a appris à la connaître et à lui faire confiance. Et, faut-il le dire, on apprend à connaître quelqu’un si – et seulement si – on est apte à le regarder tel qu’il est et pour ce qu’il est et non pas pour ce qu’il représente et n’est pas. Par exemple, à l’occasion d’Halloween, ces jours-ci, les effigies les plus populaires semblaient être celles de Barack Obama et de Sarah Palin. Comme par hasard, la question de la reconnaissance telle que je viens de l’évoquer ne se pose pas en ces termes pour Sarah Palin. L’un et l’autre sont au centre de processus d’identification, certes, mais pas de la même manière ni de la part des mêmes personnes. En effet, Sarah Palin représente quelque chose, renvoie à ce je-ne-sais-quoi, profondément ancré dans l’imaginaire de celles et ceux qui se reconnaissent en elle. Or se reconnaître en quelqu’un n’est pas reconnaître cette personne en tant que telle. Certains Américains n’ont pas besoin de savoir qui est Sarah Palin pour l’admirer et partager ses propos même maladroits et déplacés ! Et son nom ne semble poser aucun problème.
La reconnaissance dont je parle ici, à propos de Barack Obama, doit être mise en regard de la confiance que lui accordent les Américains. On peut se demander si les nombreux soutiens de personnalités connues, les dons reçus pour sa campagne et les sommes colossales qu’il est amené à dépenser pour prendre soin de son image et imposer sa présence dans le paysage médiatique et en politique, ne sont pas des preuves supplémentaires de ce que la reconnaissance, quand on s’appelle Barack Obama Jr., est difficile à obtenir. En effet, seule une machine électorale qui repose sur la mobilisation de gros moyens financiers lui permet de contrer les attaques et les préjugés. La guerre des images n’est pas gratuite. Elle montre à quel point cette élection se déroule dans un système où la politique est fortement liée aux intérêts privés. Seulement, la place médiatique ainsi construite autour de chaque candidat devra être occupée le plus humainement et sincèrement possible. Voilà pourquoi l’image du candidat démocrate est susceptible de rassurer, même si, d’un autre point de vue, elle fait peur.
C’est ici précisément que l’on pourrait lire entre les lignes d’autres aspects liés à la question « raciale » et à celle de l’autre « qui ne me ressemble pas ». De ce point de vue, Obama, malgré un parcours exceptionnel, malgré sa vision d’un monde plus ouvert où toutes les communautés pourraient vivre ensemble, a suscité, jusqu’au dernier moment, de la part de certains électeurs, quelques interrogations qui ont alimenté la suspicion à son égard. Tout se passe comme si le terrorisme international était aux portes des USA parce que le candidat démocrate à la Maison Blanche s’appelle Barack Hussein Obama et pourrait être, par présomption, musulman ! Depuis toujours, la démocratie américaine se construit avec, dans la balance, le poids de la question religieuse. Cette fois-ci, elle brouille les cartes et pose la question de la confiance. Bien plus que la pigmentation de la peau et l’origine sociale, le nom du candidat serait-il l’obstacle insurmontable qui empêcherait son élection ? Ce nom cristalliserait-il à lui seul tous les amalgames, tous les préjugés et toutes les peurs inconscientes qui se sont réveillées lors de ce processus électoral historique ?

1er novembre 2008///Article N° : 8142

  •  
  •  
  •  
  •  

Laisser un commentaire