« La littérature ne ressemble-t-elle pas parfois à une ruse ? »

Entretien de Birgit Pape-Thoma avec In Koli Jean Bofane à propos de Mathématique congolaise

Octobre 2008 à Bruxelles
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Dans un Kinshasa secoué de remous de toutes sortes, Célio Matemona, nommé Célio Mathématik par ses amis, aurait pu traîner sa galère encore longtemps, n’eût été sa rencontre avec le directeur d’un bureau aux activités très confidentielles, attaché à la présidence de la République. L’occasion unique de rejoindre le cercle très fermé des sorciers modernes qui manipulent les êtres et la vie quotidienne. Mathématique congolaise (1) est le nouveau roman d’In Koli Jean Bofane, né en 1954 à Mbandaka, RDC. L’auteur vit en exil en Belgique depuis 1993. Suite aux pillages de 1991 au sujet desquels sa propre maison d’édition avait fait paraître des BD satiriques et des reportages journalistiques, l’éditeur Jean Bofane dut quitter son pays natal. Depuis lors, l’écriture constitue l’essentiel de son activité, le Congo sa principale source d’inspiration. Rencontre.

Votre roman Mathématiques congolaises plonge le lecteur dans la vie quotidienne de Kinshasa. Il sent les rues, le rythme des musiques et des images de la ville. Les personnages deviennent encore plus palpables grâce à la présence du lingala dont on trouve la traduction au bas des pages. On a l’impression que vous ressentez beaucoup d’affection pour cette ville !
Avec cet ouvrage, il est clair que j’ai souhaité rendre hommage au peuple du Congo et de Kinshasa en décrivant cette vie qui sourd de partout alors que pour la plupart des observateurs, le pays, depuis longtemps, était, comme un corps malade, entré en phase terminale. Par cette fiction, j’ai voulu restituer ce que les caméras et médias occidentaux n’arrivent pas à saisir quand il s’agit de l’Afrique. Si le langage que j’utilise rend les personnages si proches, c’est que j’ai toujours eu à l’esprit, en délivrant les dialogues ou les pensées des protagonistes, la musique et le rythme de cette langue lingala qui ne m’a pas quitté tout au long du processus d’écriture.
Célio Matemona, le héros du roman, est surnommé » Célio Mathématique » par ses proches parce qu’il est fasciné par l’univers des mathématiques. Pourquoi les mathématiques ?
Les mathématiques n’étaient au départ qu’un postulat littéraire. Que pouvait bien détenir un jeune homme ne possédant rien à part des connaissances acquises dans un vieux manuel de mathématiques à première vue rébarbatif et dont les notions n’ont rien à voir avec la littérature. On n’est jamais complètement démuni. Puis, j’ai eu la vision de ce jeune homme habité par l’intuition des mathématiques, ici, outil inestimable capable de concourir à son ascension sociale. Célio avait peut-être aussi besoin, comme moi, d’une charpente inébranlable sur laquelle bâtir ses rêves. Quoi de plus fiable que les mathématiques puisque, comme il l’affirme, l’univers entier fonctionne d’après ses principes.
Célio entre au service d’un bureau aux activités confidentielles, attaché à la présidence de la République. Là, il essaye de trouver des solutions politiques grâce aux mathématiques. Est-ce vraiment possible d’établir des parallèles entre la vie politique et l’univers des mathématiques ?
Célio est parvenu à le faire, ne m’en demandez pas plus.
Avez-vous une attirance particulière pour l’univers des mathématiques ?
Au départ pas du tout. Pendant mes études, j’ai même été celui qui à la fin d’une démonstration se demandait par quel prodige il avait pu en venir à bout. Pour mener à bien le projet « Mathématiques congolaises », j’ai dû entreprendre des recherches sur les maths et les mathématiciens. Depuis, il est vrai que je résous les équations avec bien plus de facilité.
Le lecteur apprend beaucoup sur la politique de la RDC : la corruption, les manœuvres politiques qui servent à discréditer l’adversaire. Est-ce une réalité politique que le gouvernement et les adversaires politiques travaillent ensemble derrière le dos de la population ?
Je ne crois pas que la règle en politique est de travailler avec l’adversaire sur le dos de la population – au Congo ou ailleurs – mais il est certain que l’adversaire peut toujours servir d’épouvantail à l’autre, ce qui est souvent commode.
Mon livre ne décrit pas une réalité purement congolaise. Pendant que je décrivais les coups tordus mis en place par mes personnages, à la tribune de l’ONU, d’autres faisaient exactement la même chose pour pouvoir justifier une intervention en Irak. J’ai bien rigolé, devant ma télé ce jour-là. Des exemples de manipulation de l’information, on en trouve des dizaines dans notre histoire tourmentée.
Mathématique congolaises reste, malgré tout, un roman optimiste et positif. C’est un rêve ?
Nullement. Pendant la rédaction de « Mathématiques congolaises », le Congo était en pleine guerre mais, dans mon découpage établi avant la rédaction du roman, figurait déjà cet optimisme démesuré. Qui aurait cru (en dehors des Congolais) que l’on verrait un jour des élections et la mise en place d’institutions comme ce qu’on a connu ? Mon récit ne suit que sa propre logique avec un peuple congolais qui n’a pas fini de se battre et de mourir.
Vous êtes auteur d’un conte pour enfants intitulé Pourquoi le lion n’est plus le roi des animaux (2). Déjà, dans ce joli conte, le mungo arrive à libérer les animaux grâce à une ruse intelligente. Pensez-vous que les ruses politiques valent mieux que les guerres de libération ?
S’agissant des guerres, on sait quand elles commencent mais jamais quand elles vont s’arrêter. Dans tous les cas, je préfère la ruse politique à la guerre. Rechercher la victoire sans coups férir, si l’on peut dire. Mais avant tout, je crois à la pression populaire. Elle est difficile à mettre en place, cela prend du temps, mais c’est ce qu’il y a de plus efficace en termes de lutte. Si on avait laissé les Congolais agir lorsqu’ils se battaient pour la démocratie dans les années quatre-vingt-dix, on aurait fait l’économie de cinq millions de vies et Mobutu serait quand même tombé. Si cela peut épargner des vies humaines, alors, de loin, je préfère la ruse politique à la guerre de libération. D’ailleurs la littérature, parfois, ne ressemble-t-elle pas furieusement à une ruse ?
Quels sont vos prochains projets littéraires ? Un autre conte pour enfants en vue ?
J’ai un roman en gestation dont l’intrigue se déroulera encore à Kinshasa. Il y a aussi une nouvelle histoire pour les enfants qui parle justement de résolution des conflits et qui est en cours d’illustration. Le héros de ce conte, lui aussi, pour calmer tout le monde, utilisera la ruse pour arriver à ses fins.

1. Mathématique congolaise, Éditions Actes Sud,
2. Paru aux éditions Gallimard Jeunesse en 1996, lauréat du Prix de la Critique de la Communauté Française de Belgique
///Article N° : 8145

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In Koli Jean Bofane © Olivier Goedseels




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