L’engagement de Eric et Jessica Huntley en expo à Londres

"No colour bar: Black British art in action 1960-1990"

ZOOM. Acteurs du livre d'Afrique et des diasporas

Militants pour les droits civiques, éditeurs et libraires depuis les années 1970, Eric et Jessica Huntley ont documenté, de manière avant-gardiste, l’histoire des diasporas africaines et caribéennes. Une exposition leur rend hommage actuellement à Londres.

Jusqu’au 24 janvier 2016, la Guildhall Art Gallery de Londres célèbre les dix ans de prêt du fonds Huntley au London Metropolitan Archives, le plus grand centre des archives de Grande Bretagne. Une exposition fait revivre la librairie mythique des éditeurs et activistes d’origine guyanaise Eric et Jessica Huntley.
Ces archives, premier dépôt de la communauté afro-caribéenne de Londres, sont constituées de documents concernant leurs initiatives personnelles, militantes et éducatives depuis 1952 ainsi que des documents relatifs à leur maison d’édition, Bogle-L’Ouverture Publications, dont le nom rend hommage aux figures majeures et héroïques de la révolte contre l’esclavage : Paul Bogle et Toussaint Louverture. Fondée en 1968 en réaction au bannissement par le gouvernement jamaïcain de l’historien et militant Walter Rodney, cette maison d’édition avant-gardiste publie de la poésie, de la littérature, des essais d’auteurs confirmés ou débutants (Andrew Salkey, Linton Kwesi Johnson, Lemn Sissay, Bernard Coard, Valerie Bloom, Lucy Safo…) qui abordent l’histoire de la colonisation et de l’esclavage, le racisme et la condition des Noirs en Occident. Eric et Jessica Huntley ouvrent une librairie, The Bookshop, en 1974, à Ealing (West London), qui prend le nom de Walter Rodney après son assassinat en 1980. Elle héberge des ateliers, des lectures et des conférences et devient incontournable sur la question des diasporas caribéenne et africaine mais aussi sud-américaine, indienne et asiatique, dont les voix étaient alors sous-représentées et marginales dans la culture collective. Ce lieu de rencontres et d’échanges prend une ampleur considérable pour les militants, les universitaires et les artistes noirs d’Angleterre et de l’étranger, se battant contre les discriminations et pour les libertés au niveau international. Cette mobilisation politique, artistique et culturelle influença de nombreux artistes du British Black Art : les artistes noirs de Grande-Bretagne, surtout dans les années 70 et 80, ne furent pas toujours considérés comme faisant partie de l’ensemble de la communauté artistique et développèrent leurs propres initiatives, expositions et moyens d’expression, créant ce mouvement artistique et militant. Au premier plan de l’activisme communautaire, Eric et Jessica Huntley se mobilisent contre la “sus law” (loi, abolie en 1981, autorisant la police à des contrôles et des fouilles sur simple suspicion : suspected person) visant particulièrement les jeunes Noirs, participent à l’organisation du Black People’s Day of Action suite à la mort de treize jeunes Noirs dans un incendie à New Cross en janvier 1981 ou encore occupent le Keskidee Arts Centre à Islington, premier centre culturel afro-caribéen d’Angleterre, fondé au début des années 1970 par l’architecte et militant Oscar Abrams et dédié principalement au théâtre et à la poésie. Leurs initiatives donnent naissance à une génération très active de leaders culturels et politiques, dont l’histoire est racontée et célébrée pour la première fois en Grande-Bretagne. Au cœur de l’exposition, une réplique de la librairie Walter Rodney, recréée interactivement par Michael McMillan, commissaire d’exposition et artiste interdisciplinaire, fait revivre l’ambiance de la librairie et permet de refléter l’arrière-plan socio-économique de cette époque de turbulences à travers le regard des communautés de migrants. On trouve aussi des extraits de presse, des affiches, des tracts militants et des lettres de l’impressionnante correspondance de Jessica Huntley, infatigable collectrice de fonds au niveau international. Des œuvres d’art du mouvement du British Black Art sont aussi exposées : le travail des artistes Noirs est ainsi approché dans leur contexte culturel, prenant en compte les fondations politiques et historiques de leur inspiration. L’œuvre de ces artistes et de ces activistes n’est pas montrée comme séparée de l’ensemble de l’histoire de Londres mais comme un élément clé de sa construction multiculturelle. Peintures, sculptures, installations, une vingtaine d’artistes de cette période, parmi lesquels Eddie Chambers, Sonia Boyce, Denzil Forrester, Errol Lloyd, Keith Piper, Sokari Douglas-Camp et Chila Kumari Burman explorent ici ces identités métissées sous un angle politique, abordant le problème du racisme institutionnalisé et les questions de la lutte des classes et du féminisme. L’exposition nous invite à réfléchir au sens de la culture noire britannique, à son héritage culturel, social et politique et à sa contribution à l’histoire de l’art.

Le site de la Guildhall Art Gallery
Le site dédié à Eric et Jessica Huntley : [ ici]
À lire : Eddie Chambers, Black Artists in British Art. A History since the 1950s, London, I.B. Tauris, 2014.///Article N° : 13268

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