Les 16 de Basse-Pointe

De Camille Mauduech

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Un homme est mort. Qui l’a tué ? Cela sonne comme un polar et c’est bien sur le mode de l’enquête que Camille Mauduech aborde la mémoire des 16 de Basse-Pointe, les 16 coupeurs de canne noirs accusés et jugés à Bordeaux, ancien port négrier, en un procès retentissant dont le parti communiste fera le procès du colonialisme français aux Antilles. A l’heure où elles se rebellent une fois de plus et que sont à nouveau dévoilés les systèmes d’exploitation et de manipulation que l’on feint d’ignorer en métropole, cette exploration mémorielle prend tout son sens. Qui, le 6 septembre 1948, a tué Guy de Fabrique, le gérant blanc créole de l’Habitation Leyritz, lorsqu’il fait face escorté de trois gendarmes à une soixantaine de grévistes ? Ce qui revient à demander : comment la justice française traitait-elle cette affaire il y a 60 ans ? Et bien sûr : qu’est-ce qui a changé depuis le système des plantations et de la division raciale ?
Métisse et parlant créole, Camille Mauduech a le passe-partout nécessaire pour accéder chez les uns ou les autres aux souvenirs de cette histoire à tiroirs. Méticuleuse, elle avance dans son enquête pas à pas, encadrant le film dans une narration précise qui ne néglige aucun détail mais décrit aussi le contexte socio-politique. Elle parle d’une époque où le Parti communiste arrachait au ministre du budget la loi de départementalisation et où les syndicats s’opposent au « clan des dix familles » de Béké qui détiennent l’économie sucrière et organisent l’exploitation d’ouvriers maintenus dans une édifiante misère. Le meurtre de l’administrateur se situe dans le contexte d’une grève liée à son refus d’engager des syndicalistes. Au fur et à mesure de l’enquête, la complexité des relations s’éclaire, faisant du film une vraie leçon d’Histoire. Les tensions entre Indiens et Noirs entravent les solidarités ouvrières. Le préfet pense encore le département comme une colonie… Le puzzle local ne se suffit pas des réductions simplistes : le film orchestre de main de fer une plongée dans la complexité de l’Histoire antillaise mais aussi de la française, la mentalité colonialiste dominant les rapports sur place et avec la métropole.
Le procès de Bordeaux révèle l’âpreté des conditions de vie des ouvriers et montre que le sucre des nantis a un goût de sang. Là aussi, Camille Mauduech enquête, retrouve des témoins. Largement médiatisé, le procès démystifie l’image d’une France généreuse et les 16 accusés acquittés sont vite renvoyés chez eux. Aimé Césaire les intègre au personnel de voirie de la ville, et rappelle à la réalisatrice que dans le contexte du féodalisme, il était étonnant que la révolte n’ait pas été plus violente.
Issu d’un travail approfondi et taillé au scalpel, Les 16 de Basse-Pointe dresse à partir d’un fait marquant un portrait sans manichéisme des rouages du colonialisme français aux Antilles. Il n’était pas neutre de partir d’un « békécide » pour cela, tant les faits récents montrent combien le pouvoir économique est encore détenu par les descendants des colons blancs. Camille Mauduech le fait sans parti pris, laissant parler les témoins mais tirant ses conclusions. Que 60 ans plus tard, les douleurs et les rancoeurs ne soient pas éteintes ne confirme que trop bien le maintien des rapports.

///Article N° : 8445

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