La Martinique aux Martiniquais

De Camille Mauduech

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Camille Mauduech fait partie de ces déterreurs de mémoire qui se battent obstinément contre les oublis de l’Histoire. Déjà, dans Les 16 de Basse-Pointe (2009), elle avait documenté le procès retentissant des seize coupeurs de canne noirs accusés d’avoir tué un « Béké » en 1948, et en tirait un portrait sans manichéisme des rouages du colonialisme français aux Antilles. Elle reprend sa solide méthode d’investigation dans La Martinique aux Martiniquais, laissant parler les protagonistes et ne tirant pas ses conclusions par l’imposition d’un discours à gober mais, comme en témoigne l’absence de commentaire, par son orchestration des témoignages. La volonté mémorielle alliée à ce souci d’objectivité suppose de ne rien négliger et de donner la parole à tous, dans la confrontation de récits qui donnent les faits plutôt que d’en tirer les conclusions. Il en résulte un film dense et intense, essentiel pour tous ceux qui s’intéressent à l’histoire antillaise et aux prolongements de l’histoire coloniale.
Elle fait revivre ici l’émergence et la répression de l’OJAM, Organisation de la Jeunesse Anticolonialiste de la Martinique, au début des années soixante, qui osera diffuser un tract et brandir une banderole avec pour slogan La Martinique aux Martiniquais. Si ce court épisode historique nous parle tant, c’est qu’il s’inscrit dans une réflexion sur la question nationale et que certains de ses acteurs sont devenus célèbres, comme Frantz Fanon, Marcel Manville ou Édouard Glissant. Ce dernier restera cependant absent de l’écran, n’ayant étonnamment pas souhaité témoigner. Était-ce par crainte d’une déformation de ses propos dans le filtre de la médiatisation ou parce que le nationalisme s’opposait trop à sa théorie de la Relation ? Il ne souhaitait en tout cas pas déterrer une histoire qu’il considérait comme oubliée mais qui lui valut quand même d’être interdit de séjour dans son île natale pour « séparatisme » de 1959 à 1965.
Pourtant, s’il n’est pas à l’époque le seul protagoniste du mouvement autonomiste, il en est une des chevilles ouvrières Son discours au congrès fondateur de l’Union des Antillo-Guyanais pour l’autonomie précise : « Personne ne nous a donné délégation pour diriger une révolution. (…) Ce n’est pas nous qui devons décider des formes de lutte. (…) Nous n’essayerons pas de prévoir l’avenir. » Voilà qui est bien éloigné des visées révolutionnaires des militants qui soutiennent l’indépendance algérienne et lorgnent du côté de Cuba, voire des militants du parti communiste qui participeront activement à l’OJAM, après que l’Union des Antillo-Guyanais ait été dissoute et que ses militants soient entrés en clandestinité. De la multiplicité des témoignages ressort la fragilité d’un mouvement tiraillé entre lutte armée et réformisme, entre leadership révolutionnaire et construction de l’autonomie populaire, entre intérêts des partis politiques (à commencer par le PC) et volonté de la base, entre militants de Martinique et étudiants antillais de Paris, entre les Guadeloupéens de terrain et les leaders martiniquais.
Camille Mauduech inscrit l’OJAM dans la révolte anticoloniale : « 143 jours de marronnage ». Définissant en début de film le marron comme « retournant à l’état sauvage », c’est un regard sans concession qu’elle offre de partager sur ces tensions internes, une façon de se regarder en face dans ses contradictions historiques dont on peut penser qu’elles fondent celles d’aujourd’hui. C’est là que ce film parle à tous car les enjeux à l’œuvre sont profondément actuels, dans un monde dont la crise est issue des dérives de sa globalisation et où se repose l’opportunité du marronnage, c’est-à-dire la définition des formes de résistance. Et Camille Mauduech de conclure en citant Fanon : « La chose colonisée devient homme par le processus par lequel elle se libère ».

///Article N° : 10590

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