Les Américains d’origine africaine : question de nom, question d’identité.

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Derrière l’évolution des dénominations des Noirs américains, une longue quête d’identité.

What is Africa to me
Copper sun or scarlet sea,
Jungle star of jungle track,
Strong bronzed men, or regal black,
Women from whose loins I sprang
When the birds of Eden sang?
One three centuries removed
From the scenes his fathers loved,
Spicy grove, cinnamon tree,
What is Africa to me? »
Countee Cullen,
Heritage,1925

African, Colored, negro ennoblit d’une majuscule (Negro), black puis également Black (nous utiliserons aujourd’hui ce terme traduit par « Noir »), Afro-American, African American… Les termes utilisés pour désigner les Noirs américains changent avec les temps, parce que paraît-il les temps changent et que les mots doivent refléter ces changements. Amenés d’Afrique pour être esclaves, puis libérés et maintenus citoyens de seconde classe, récemment promus à l’égalité de droit mais pas de faits, les Noirs américains ne cessent de changer d’appellation. Qui choisit ces noms ? Que signifient-ils ? Quelle évolution reflètent-ils ? Que révèle cette difficulté à se nommer et à conserver un nom ? Certainement plus qu’une simple querelle de linguiste, peut-être moins que les réactions passionnées qu’ils engendrent, l’évolution des appellations des Noirs américains reflète néanmoins une difficile quête d’identité culturelle et raciale.
Pendant l’esclavage, les Noirs venant d’Afrique adoptèrent naturellement le terme African pour se désigner eux-mêmes alors que les colons utilisaient plutôt le terme d’esclave (slave) et d’hommes libres (free) ou le terme espagnol negro. On retrouve le terme African dans les noms de congrégations religieuses, African Methodist Church, African Episcopal Church, African Masonic Lodge… Cependant, sans doute sensibles aux représentations racistes d’une Afrique peuplée de sauvages sans religions, se promenant tout nus et plus proches du singe que de l’homme, les Noirs américains, perdant rapidement leurs souvenirs de l’Afrique du fait de la politique d’acculturation et de séparation des familles, rejettent très vite ce terme déjà de toute évidence péjoratif dans la bouche des Blancs. Traiter un Noir américain d’Africain fut longtemps l’insulte suprême, qui conduit encore le jeune Tre à se faire renvoyer de l’école dans une des premières scènes de Boyz’N The Hood, un film de 1991. African fut donc rapidement abandonné. Avec la fin de la traite des Noirs, qui reste intense jusqu’en 1833 bien qu’abolie dès 1807, l’absence d’arrivée massive de nouveaux esclaves rend le terme doublement caduc.
On se mit donc à nommer les Noirs Colored ou toujours negro. Peut-être à cause de l’éclaircissement de leur peau du fait du mélange des races (les hommes blancs pratiquent largement le droit de cuissage et les viols sont monnaie courante ; engrosser les femmes esclaves est une manière pour leurs maîtres de faire fructifier rapidement un capital précieux), Colored devient prédominant jusqu’au début du vingtième siècle. Il permet dans une société esclavagiste puis institutionnellement raciste de créer une catégorie pouvant englober tous les non-Blancs, c’est-à-dire les Noirs, les Indiens, les Mexicains du Texas, de l’Arizona et du Nouveau Mexique, puis les Asiatiques et les Latinos. Il désigne cependant avant tout les Noirs, comme le nom de la plus grande association politique noire américaine, fondée en 1909, l’atteste encore aujourd’hui – la NAACP, the National Association for the Advancement of Colored People. C’est cependant le seul contexte dans lequel il est recommandé d’utiliser ce terme aujourd’hui. En effet, Colored a pris une connotation de plus en plus raciste au fil des ans, « colored boy » est l’insulte de la période des droits civiques par excellence (1955-1965), insulte qui déclenche la colère de Sidney Poitier dans They Call Me MISTER Tibbs! (1970).
Le terme de negro connaît une évolution liée à celle de Colored. Au 19e siècle, c’est Colored qui prédomine. Puis avec les lois de ségrégation Jim Crow et l’institution en 1896 d’un système d’apartheid (le décrêt Plessy v. Ferguson cautionne les services « séparés mais égaux » en matière d’éducation ou de transport public, par exemple), le terme devient péjoratif, placardé dans le Sud dans tous les lieux publics, sur les fontaines, les toilettes : White / Colored. Les pancartes No Dogs, No Colored sont fréquentes. La communauté noire choisit un terme de remplacement, negro, qui est augmenté d’une majuscule dans les années trente et utilisé par les journaux souhaitant marquer leur respect pour la communauté noire. Comme Colored, Negro désigne l’appartenance raciale (et non l’origine ou l’appartenance culturelle comme African) dans un pays ou une goutte de sang noir, selon l’expression populaire, suffit pour être mis à l’écart de la société blanche. Utilisé de manière neutre jusque dans les années cinquante, Negro disparaît ensuite en même temps que le terme Colored dans les années soixante. Ces deux termes ne sont plus aujourd’hui utilisés que par les personnes âgées.
En 1960, on prépare la révolution. C’est la redécouverte collective des racines africaines (ce n’est pas la première), la mode des cheveux naturels et la naissance du mouvement « Black is Beautiful ». Suite à de nombreux débats, on abandonne les termes anciens pour celui de black. Il est consacré par les Black Panthers et James Brown : « Say it Loud: I’m Black and I’m Proud! » (1968) (Dis-le à haute voix : je suis Noir et j’en suis fier). Utilisé jusque là seulement sous sa forme adjectivale, il est élevé au rang de substantif dans les années quatre-vingt. Black, comme Colored et Negro, fait référence à la couleur de la peau. Il ne désigne cependant que les personnes de culture noire américaine, quelle que soit la couleur de leur peau, excluant par exemple les Italiens ou les Mexicains très mats de peau, incluant en revanche les récents arrivants des Caraïbes ou les métis parfois très clairs de peau. Cette référence directe à la couleur de la peau et à sa noirceur (masquée par la non anglicité de Negro) rend de nombreux Noirs hostiles au terme Black qui jusqu’à présent était une insulte équivalente à African. La comptine dit : « If you’re white you’re all right, if you’re brown stick around, if you’re black – get back! » (Si t’es blanc c’est bien, si t’es marron c’est bon, si t’es noir – repars !) Le terme s’impose cependant et reste aujourd’hui prédominant.
Dans les années soixante-dix et quatre-vingt, se développent tous les termes dits « à traits d’union » servant à désigner les minorités ethniques américaines (Irish-American, Italian-American, Hispanic-American, Asian-American, etc.). Les termes « Eurasiens » ou « Afroeuropéens » sont depuis longtemps utilisés par les anthropologues. La communauté noire choisit Afro-American, un termeutilisé à l’écrit depuis le début du siècle, qui pour mettre les deux éléments terminologiques à égalité devient dans les années quatre-vingt African-American puis African American. L’absence de trait d’union doit éliminer l’idée de sous catégorie que cette construction orthographique impliquait. Entre ces deux étapes, plusieurs propositions naissent et ne sont pas retenues, notamment AfriAmerican, AfraAmerican, Afrimerican, Afriamerican ou Afrikan. Des appellations plus originales encore sont proposées, comme Afrindeur American (pour African Indian European) qui doit refléter le mélange des trois races dont beaucoup de Noirs américains sont issus, ou Dobanians (pour Descendants of Black African Natives In the American North) qui comme le terme précédent fait peu d’adeptes. Le terme African American ne s’est pas imposé sans débats, bien au contraire ; ils furent cependant finalement moins passionnés que lors du passage de Colored à Negro ou de Negro à Black. Le terme causa quelques problèmes lors du recensement de 1990, beaucoup de Noirs ne cochant pas la case black et ajoutant la catégorie African American. Jesse Jackson fut un des grands défenseurs du nouveau terme, qu’il utilise et explique lors d’une conférence de presse en décembre 1988. African American doit refléter une appartenance culturelle que Black ne contiendrait pas, et surtout faire le lien avec le continent noir et donc rappeler l’esclavage et l’acculturation tout en revendiquant la redécouverte de la culture africaine. African American fait référence à la diaspora noire plutôt qu’à la minorité américaine. Dix ans après les premières discussions concernant l’adoption du terme, il est maintenant accepté de tous. L’Afrique reprend donc sa place dans le nom des Noirs, comme si le cercle de recherche identitaire avait enfin été fermé, revenant à des origines qui n’auraient jamais du être reniées. La boucle historique semble bouclée.
Mais ce nouveau terme résout-il finalement le problème de la quête identitaire ? A-t-on vraiment fini d’en inventer de nouveaux ? Bien que la plupart des gens utilisent African American, un terme devenu aujourd’hui banal, bien des Noirs considèrent qu’ils n’ont rien d’africain, que ce terme ne les représente pas. D’autres en revanche, comme Toni Cade Barbara, écrivain, analyste culturelle et cinéaste, continuent de militer pour une redéfinition des termes, proposant par exemple Amero-African plutôt que African American pour mettre en valeur l’identité africaine plutôt qu’américaine.
En réalité, parce que ces hésitations et ces inventions sémantiques reflètent une quête de reconnaissance et de respect qui caractérisent la lutte politique et sociale de la communauté noire, il n’y a aucune raison que l’évolution soit arrivée à son terme. En effet, chaque appellation est insatisfaisante, il y a toujours des individus qui ne s’y reconnaissent pas. Ainsi, on utilise de plus en plus le terme biracial pour parler des métis qui n’ont pas de raison de renier leur moitié non-noire. Certains recherchent la précision en utilisant des termes tels que AfroAsian, AfroEuropean, EuroAsian, AfroHispanic, African Latino etc., les possibilités sont infinies. Comment nommer un enfant qui aurait par exemple quatre grands-parents noir, asiatique, blanc et hispanique ? Heureusement, on peut se rabattre sur le terme multiracial, reproduisant la construction de multicultural désormais très courant. Cependant, qui en Amérique n’est pas multiracial ? Les termes utilisés pour désigner les Noirs américains font-ils réellement référence à la race, et non à la culture noire américaine ?
Si l’on se penche sur la littérature universitaire, les articles écrits par les spécialistes des questions d’identité dans nos société modernes utilisent des concepts aux noms évocateurs. On ne parle plus seulement d’eurocentrisme et d’afrocentrisme pour positionner les artistes ou les écrivains. bell hooks (son nom s’écrit sans majuscules) est une sociologue spécialiste de la culture populaire noire particulièrement accessible au néophyte. Elle revendique dans ses livres une position Afrofemcentric, c’est-à-dire afrocentriste et féministe. Michele Wallace, dans le même domaine, se dit Afrofemlezcentrist, c’est-à-dire afrocentriste, féministe et lesbienne (en référence à sa sexualité mais surtout à la culture lesbienne). Le poète noir Essex Hemphill (décédé en 1995) revendiquait son homosexualité avant que le terme afroqueercentric ne soit inventé. Ces termes influenceront-ils la langue courante ? On ne peut le prévoir, ils révèlent en tout cas une difficulté grandissante à se satisfaire de termes qui réduisent l’identité d’un groupe, et donc des individus qui utilisent ces termes pour se nommer, à leur race, même si ces termes font en fait référence à une culture, à une histoire ou à des racines lointaines.
En définitive, que dire de tous ces termes d’origines diverses qui semblent systématiquement condamnés à être jugés péjoratifs, réducteurs ou insuffisants par les générations suivantes ?
En fait plusieurs paradoxes fondamentaux sont à l’origine de la naissance et de la disparition de ces termes. Ceux qui les inventent cherchent à désigner une race, noire (Negro, Black) ou non-blanche (Colored), alors que les races n’existent pas et que tous les Américains, en particulier les Noirs, sont issus de mélanges raciaux. Ou bien ils veulent faire référence à une culture africaine avant d’être américaine (Afrikan, Ameri-African) ou américaine avant d’être africaine (Afro-American, African American), alors que les Noirs américains, comme tous leurs compatriotes, appartiennent à un univers culturel fait d’un mélange que ces deux approches minimisent. Enfin et avant tout, ces termes cherchent à refléter une identité, alors que l’identité de chaque individu est multiple et émane de son expérience en tant que Noir, en tant qu’être sexué et sexuel, en tant que membre d’une classe sociale, habitant d’une région, fidèle d’une église, partisan d’un courant politique. Comment faire contenir autant d’information dans un seul mot ? Comment se reconnaître dans un mot qui doit regrouper des millions d’individus et donc effacer les particularismes ? A chacun donc de se définir par rapport aux termes consacrés, Black, African American, qui ne le seront peut-être que pour quelques dizaines d’années.
Quelle que soit l’apparente futilité de ces transformations lexicales par rapport aux réalités politiques qui divisent l’Amérique, ces exercices sémantiques mettent à jour la façon dont le langage reflète les rapports de pouvoir dans nos sociétés. Ainsi, dans une note explicative aux lecteurs du New York Times suite à la décision en 1930 d’utiliser le mot Negro pour désigner les Noirs américains, on lit « Il ne s’agit pas simplement d’un changement typographique, mais d’un geste de reconnaissance du respect de soi exprimé par une race qui depuis des générations n’a pas le droit aux majuscules. » Les mots sont porteurs de connotations. De African à African American la route fut longue et difficile. Le résultat ne semble pas révolutionnaire, il cache pourtant bien des batailles menées depuis toujours.

Pour ceux qui comprennent l’anglais, à voir et entendre : Smokey Robinson’s poetry jam sur les changements d’appellations : http://www.youtube.com/watch?v=j9zPRVKQvIM (si le lien change, cherchez « Smokey Robinson Black American »)

Références :
– Lacayo, Richard, Time, « In Search of a Good Name, » 6 mars 1989, vol 133 n°10 p. 32(1).
– Marable, Manning, Black Issues in Higher Education, « What’s in a Name? African American or Multiracial?, » 6 mars 1997, vol 14 n°1 p. 112(1).
– Marty, Martin E., The Christian Century, « The Name Game », 22 nov. 1995, vol 112 n°34 p. 1159(1).
– Seligman, Daniel, Fortune, « The Nomenklatura Speaks, » 28 décembre 1992, vol 126 n°14 p. 107(2).
– Smitherman, Geneva, Black Talk: Words and Phrases from the Hood to the Amen Corner, Boston : Houghton Mifflin, 2000, Introduction.
– Wilkerson, Isabelle, New York Times, « ‘African American’ favored by many of America’s Blacks, » 31 janvier 1989, p. A1.
Detroit Free Press, « African American or black ? It’s debatable, » 1er janvier 1989, p.1 and 12.
– Jet, « Broad Coalition Seeks’African American’ name, » 16 janvier 1989, vol 75 n°15 p. 53(1).
– U.S. News & World Report, « The Delicate Roots of Identity, » 30 octobre 1989, vol 107 n°17 p. 17(2).
– Jet, « Stay Black Until April 1 Or’African American’ May Cause Census Count Mix- Up, » 2 avril 1990, vol 77 n°25 p. 5(1).
– Jet, « Justice Marshall Decides To Use The Term’Afro-American’, » 13 novembre 1990, vol 77 n°6 p. 6(1).///Article N° : 1840

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