Les azmaris d’Addis-Adeba

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Les azmaris sont incontournables dans le paysage culturel éthiopien. Ces chanteurs-poètes danseurs, improvisateurs, passeurs d’histoires, réchauffent aujourd’hui les nuits de la capitale éthiopienne dans les azmaribets, littéralement « maisons des azmaris ». Reportage au cœur du club Fendika d’Addis Abeda avec l’artiste Selamnesh Zéméné, puis aux côtés des azmaris urbains dans le quartier Dadsen. Des lieux, des rencontres qui disent plusieurs facettes d’une pratique musicale et sociale qui traverse les générations.

« Quand il y avait des guerres, les azmaris chantaient pour donner du courage aux soldats. Quand il le fallait, ils improvisaient des paroles drôles et parfois les chansons leur permettaient de faire passer un message indirectement. Ils étaient aussi les journalistes. Pour connaître les informations, on demandait toujours « qu’est-ce que l’azmari a dit aujourd’hui ? » Ils étaient au courant des événements avant tout le monde . » Assise en tailleur dans une petite maison d’Addis Adeba, Selamnesh Zéméné commence à nous raconter avec fierté l’histoire des azmaris, celle de sa famille. Puis elle nous invite à la voir chanter et danser au Fendika, poumon festif de Kazanchis, quartier dont la réputation sulfureuse a laissé quelques traces dans la littérature éthiopienne (1). Historiquement, c’est le quartier des boîtes de nuits, des hôtels de passe et des azmaribets comme le Fendika. Tenu par Melaku Belay, artiste virtuose qui a dansé dans le monde entier avec son groupe Ethiocolor (2), le club est mentionné dans tous les guides touristiques où on loue les fastes de ses nuits. Pour cause, les plus talentueux azmaris de la ville viennent réchauffer l’ambiance jusqu’à l’aube.

Portrait du Fendika et de son propriétaire Melaku Belay

save the FENDIKA – an extract from « Jamming Addis » from Dirk van den Berg on Vimeo.

La fièvre du Fendika
Les serveurs serpentent tant bien que mal entre les danseurs et les joueurs de masinko (3) pour servir à toute une foule de clients des fioles oranges de tedj (4). Plus une seule place assise. Des hommes, des femmes, familles et bandes de jeunes sont venus, bien décidés à se faire tourner la tête. Deux ou trois blancs se sont faufilés ici ; ils sont assurément la cible de la chanteuse azmari en scène à notre arrivée. Suivie des cordes du mazinko et du rythme du kabado (5), elle chante des boucles de mots improvisés et se rit de tous ceux attablés face à elle. Elle se moque d’un couple, elle en flatte d’autres qui lui glissent au passage un billet dans le décolleté. Avec, ils peuvent déposer un petit poème adressé à un proche et elle clamera le message. Les femmes azmaris chantent ainsi au fil des heures, les plus jeunes suivies des plus expérimentées et des plus acclamées. Au milieu de la fête apparaît enfin Selamnesh dont le sourire lumineux et la voix de velours calment le jeu satirique des précédentes. Mouvements d’épaules secs, mains sur les hanches, poitrine levée, chacun se plaît au jeu de l’esketi, une des nombreuses danses traditionnelles éthiopienne, et les quelques touristes n’y échapperont pas. Les birrs (6) pleuvent sur sa robe. Comme la plupart des azmaris, Selamnesh a grandi sur les hauts plateaux du nord de l’Ethiopie. Le soir, au retour des champs, son père prenait l’accordéon, sa mère chauffait sa voix et ils dansaient alors longtemps avec la famille, les amis, les voisins. Petite, Selamnesh apprend le chant improvisé et devient une jeune azmari, s’exerçant lors des mariages et autres événements de la vie locale. Passionnée, elle quitte la famille pour se produire dans la ville de Gondar puis voyage dans la région du Tigré avant de s’arrêter à Addis-Adeba. À seulement 18 ans, la jeune femme pousse la porte du Fendika. Sa voix séduit, des compositeurs de passage au club lui proposent des projets. Elle enregistre en studio et réalise assez vite son premier album. De nombreux musiciens occidentaux amoureux du son éthiopien viennent se perdre au Fendika et lui proposent de collaborer. Elle est invitée à plusieurs éditions du festival français Africolor avec le collectif artistique du Fendika, l’Ensemble baroque XVIII-21, Le Tigre des Platanes (2009) et Dj Oil et Jeff Sharel (2010). Elle part ensuite en tournée mondiale avec les Américains Debo band. Elle rejoint aussi le Badume’s band. Ces huit musiciens bretons jouent un jazz « swinging Addis » des sixties et savent s’entourer de grands noms comme Mahmoud Ahmed et Eténèsh Wassié.
À 30 ans passés, la belle se moque bien des frontières en musique. Elle improvise aussi bien dans les mariages qu’avec les légendes pop éthiopiennes, sur les platines des DJ ou sur les scènes occidentales sensibles au swing éthiopien. Elle ne se perd pas dans ces différents projets, veillant à placer ses propres compositions lorsqu’on l’invite à reprendre les classiques des Éthiopiques (7) dont les groupes européens raffolent. Heruy Arefaine, ancien directeur de « l’Ethiopan music festival » à Addis Adeba, salue ainsi l’audace des azmaris : « J’ai remarqué qu’ils étaient parmi les plus ouverts sur des projets complètement innovants. Lorsqu’un DJ approche un artiste, la plupart du temps il répondra « je ne vois pas comment m’y prendre » alors qu’un azmari dira « je ne sais pas comment ça marche, mais faisons-le ! ». Présents dans différentes collaborations artistiques, les azmaris urbains sont tout aussi populaires auprès de la jeunesse de la capitale. Cette ferveur est nouvelle car historiquement ces musiciens nomades étaient plutôt regardés de haut. Heruy, dit « H », connu comme le loup blanc parmi les musiciens de la capitale, explique par un détour historique cette évolution : « Depuis la fin du Derg (8) et l’arrêt couvre-feu en 1991, la première expression qui s’est répandue à Addis-Adeba ce sont les azmaribets parce qu’il n’y avait pas besoin de sono, il suffisait simplement d’un petit endroit où pouvoir boire« .
Pourtant les azmaris ont longtemps souffert d’une image négative. En visite au conservatoire, nous écoutons le jugement sévère d’un professeur de musique traditionnelle « Les azmaris n’ont aucune éducation musicale, on ne peut pas dire qu’ils sont artistes » . « Bien sûr que nous sommes des artistes ! Improviser des paroles, c’est de la création, et toute création est art » se défend fermement Selamnesh. Si le sort des azmaris évolue aujourd’hui, dit-elle, c’est aussi grâce à la diaspora éthiopienne qui, de retour après le régime du Derg, a investi les azmaribet comme un gout d’antan. Helen, jeune fille classe moyenne du nouveau quartier branché Bole, nous le confirme. La veille, une amie lui envoyait même en direct du Fendika des textos de paroles très osées d’une mystérieuse azmari. Assurément, c’était Beyoncé. Nous y étions.
« Beyoncé, Beyoncé », chante ainsi en rythme toute la petite salle du Fendika. Une femme apparaît alors, les cheveux courts en broussaille, dents du bonheur et grandes boucles aux oreilles. Avec des mouvements de corps suggestifs, elle mime des nuits d’amour compliquées et se lance dans une grande improvisation pornographique qui fait hurler la foule de rire. Au contraire des autres femmes, elle n’invite pas à danser et se tient à distance des clients. « Ce n’est pas tabou, les gens viennent là pour boire et se détendre, les azmaris peuvent tout dire ! » explique Helen. Les azmaris chroniquent à leur guise la vie sociale et intime de la même manière qu’ils ont toujours critiqué le pouvoir en place à travers un fin jeu d’improvisation subversive. Après le passage torride de Beyoncé, une jeune danseuse, 18 ans à peine, fait sa première apparition. Les regards se posent sur son déhanché et son jeu nerveux d’épaule et elle, danse avec une sorte d’indifférence, les yeux tristes et perdus au loin.
Dans les ombres du quartier Dadsen
Azmaribét du quartier Dadsen

Un autre soir à Dadsen, quartier de débauche d’Addis-Adeba. Parmi les boîtes de nuits, c’est là que foisonnent maintenant les azmaribets, bien plus qu’à Kazanchis nous avait dit Selamnesh. Ici, on se réveille lorsque les néons scintillants des clubs prennent la relève du soleil, les grosses basses qui résonnent déjà à l’intérieur. Le quartier est dit mal famé, des détrousseurs y traînent, des hommes de mains font la sentinelle devant les azmaribets. Ce n’est pas ici que la diaspora éthiopienne de retour ou les touristes viennent écouler leur argent dans les décolletés des azmaris et les verres de tedj. Nous nous engouffrons dans un petit azmaribet au teint bleu. Peu de monde le peuple encore, il faut attendre que la nuit file un peu. Une ligne de bancs pour les clients d’un côté, de l’autre une banquette où les azmaris se reposent. Ces femmes en robe traditionnelle dansent à l’affilée en flattant les clients, des hommes surtout. Elles sont suivies d’un joueur de masinko, d’un krar (9) et de jeunes danseurs. Elles chantent encore et encore des louanges aux clients qui leur glissent des birrs. Et s’ils n’ont plus de petites coupures en poche, le gérant du bar, sentinelle veillant toute la soirée, fourni le change en deux temps trois mouvements. Dans le regard des femmes qui chantent la nuit entière, nous reconnaissons la lueur triste des yeux amandes de la jeune danseuse du Fendika. L’une d’elle, Eden, se repose un instant à nos côtés. Elle s’empresse de nous dire « En fait, vous savez je n’aime pas faire ça » . Maman de deux enfants de 8 et 10 ans, elle danse les soirs pendant que ses parents s’occupent des petits. Son cœur est malade, dit-elle, épuisé de tenir ce rythme nocturne. Elle vit avec ses parents qui ont bien peu de moyens, alors elle vient chercher les birrs à Dadsen. Eden aime chanter, plus jeune elle accompagnait des groupes dans les bars de la capitale. Elle a enregistré un single médiatisé, mais sans pouvoir en gagner sa vie. À passer ses nuits dans les azmaribets, le cachet de se dire artiste en moins, elle s’en sort finalement davantage. Selon les nuits, la paye est plus ou moins grande, selon aussi les « services » qu’elle est prête à offrir aux clients avant la fermeture, avoue-t-elle à demi-mot. Ses enfants ? Ils feront des études, et aux États-Unis, mais ils ne seront surtout pas azmaris nous assure-t-elle. La jeune maman se donne un an pour arrêter et ouvrir une petite épicerie. Au contraire d’Eden, azmari née dans l’urbanité, sa voisine Sarem vient d’une petite ville du Nord du pays. Ses parents, des agriculteurs, étaient eux aussi azmaris. Le travail des champs ne la séduisant pas, elle s’aventure vers la capitale, où danser paye plus que dans la campagne du Nord. Ses enfants, eux non plus ne seront pas azmaris nous promet-elle. Poètes urbaines de seconde zone, elles savent leur réputation de filles faciles. Après quelques bières, les deux femmes nous quittent et retournent vibrer avec lassitude à côté des jeunes danseurs, en transe au rythme du masinko et du kabado.
Le chemin est loin vers la gloire du Fendika et rares sont les poètes qui peuvent vivre d’un art qu’ils ont choisi. Une incertitude plane aussi sur l’avenir des azmaris puisqu’aujourd’hui, le visage du quartier Kazanchis est redessiné par un vaste chantier immobilier qui chamboule toute la capitale. Le Fendika pourrait bien être emporté dans la tourmente, menacé d’expropriation par des promoteurs. Melaku Belay a lancé en septembre 2014 une campagne de levée de fonds pour pouvoir acheter le terrain sur lequel le Fendika est construit et le sécuriser contre l’expropriation et la destruction (9).

Pour aller plus loin, voir cette étude d’Anne Bolay « Les poètes-musiciens éthiopiens (azmari) et leurs constructions identitaires », des marginaux qui aspirent à la normalité. http://etudesafricaines.revues.org/4835

(1) Le Cantique des Cantiques de Casantchis, le roman d’un débauché, Tedbabe Telahoun, L’Archange
Minotaure, 2009
(2) Le groupe Ethiocolor vient de sortir son dernier album sous le label Selam Sounds
(3) Instrument à une corde utilisé en musique traditionnelle éthiopienne
(4) Boisson à base de miel fermenté, similaire à l’hydromel
(5) Percussion utilisée en musique traditionnelle éthiopienne
(6) Le birr est la monnaie nationale
(7) Les Ethiopiques est une série d’une trentaine de disques compacts dédiés aux chanteurs et musiciens de musique éthiopienne et érythréenne des années 1960 aux années 2000. Ils sont édités par le label français Buda Musique.
(8) Le Derg était une junte militaire qui gouverna l’Éthiopie après la chute de l’empereur Hailé Sélassié en 1974, jusqu’en 1991 avec la République populaire démocratique d’Éthiopie
(9) Lyre éthiopienne
Juin 2014, Addis Adeba///Article N° : 12496

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Les images de l'article
Dans un azmaribet à Dadsen © Caroline Trouillet
La jeune azmari © Salym Fayad
Beyoncé au Fendika © Salym Fayad
Selamnesh Zéméné au Fendika © Salym Fayad
Joueur de masinko au Fendika © Salym Fayad
Femmes azmaris à Dadsen © Salym Fayad
Un masinko © Salym Fayad




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