« Les discours haineux d’exclusion ne sont pas admissibles »

Entretien d'Anne Bocandé avec Pascal Boniface

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Géopoliticien, fondateur de l’institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), Pascal Boniface est membre du jury de la cérémonie des Y’a Bon Awards dénonçant par l’humour les pires propos racistes de l’année et qui se déroulera le 10 juin 2013. Rencontre.

Pourquoi avoir accepté de faire partie du jury des Y’a Bon Awards ?
Je me sens impliqué dans le combat contre le racisme même si je n’en ai jamais souffert à titre personnel. C’est un combat sur lequel il y a des progrès mais où il y a encore beaucoup à faire. En tant que géopoliticien, je trouve que la France pèse d’autant plus qu’elle représente réellement l’universel. Et quand elle se crispe sur elle-même et contre les autres, elle perd de son influence. Il y a d’ailleurs un paradoxe : ceux qui se disent les plus nationalistes desservent en fait, par leurs discours, leurs actions, l’intérêt national français. Si vous avez en France des discours qui stigmatisent l’immigré et le musulman, à l’heure de la globalisation, cela ne peut qu’avoir une portée extrêmement négative sur votre image. Il ne s’agit pas d’être naïf et de dire que la France est ouverte à tous. Mais on voit bien qu’il y a des discours qui sont faits dans des préoccupations de politique intérieure et qui ont des conséquences extrêmement négatives, d’une part sur la société française parce que cela accrédite un climat un peu lourd et cela vient diminuer les capacités de rayonnement de la France. Même s’ils sont sûrement moins nombreux et moins violents que par le passé, les discours haineux d’exclusion ne sont pas admissibles.
Ce qui me plaît aussi dans la démarche des Y’a Bon Awards, c’est l’humour. Le fait de prendre un sujet sérieux, non pas à la légère, mais par la dérision. De fait, combattre par l’humour est plus efficace que de faire un procès long, aléatoire et crispé. Finalement mettre la bonne humeur et les rieurs est une bonne façon d’entamer ce combat.
Quel est votre regard sur la polémique de l’année passée où Caroline Fourest, décorée d’un Y’a Bon Awards, a menacé Les Indivisibles d’un procès ?
Je pense personnellement que, même si elle le fait moins maintenant, Caroline Fourest a pendant longtemps mis de l’huile sur le feu. Elle a eu un discours stigmatisant sur les musulmans. Elle qui combat Marine Le Pen, a été un peu à l’avant-garde d’une vision de la laïcité qui stigmatisait les musulmans. Elle n’a pas démérité son Y’a Bon Awards. Effectivement une facilité serait de n’accorder de Y’a bons Awards qu’à des gens qui sont déconsidérés sur le plan médiatique et qui ne sont pas en position de pouvoir, qui sont des diables consensuels. Sachant les appuis médiatiques et politiques de Caroline Fourest, je trouve cela plutôt courageux de la part des Indivisibles de lui attribuer le prix parce qu’elle le mérite. Mais surtout cela a révélé une vision étriquée de la laïcité, une vision « falsifiée » de la laïcité pour reprendre les termes de Jean Baubérot. Beaucoup évoquent la loi de 1905 sans l’avoir lue, ni elle, ni les travaux préparatoires.
Est-ce que cet engagement aux côtés des Indivisibles rejoint votre travail Les Intellectuels faussaires, c’est-à-dire d’une certaine manière, une volonté de décrypter, dénoncer certains discours publics ?
Ce sont deux démarches initialement différentes. Ce qui nous rejoint c’est la dénonciation du double discours, la dénonciation de postures hypocrites. Certaines personnes, une fois qu’elles sont sur l’orbite médiatique, quelle que soit leur posture, leur discours, représentent quelque chose à tort ou à raison et ne seront jamais mises en question.
Est-ce cela qui vous oppose fondamentalement à Nicolas Beau actuellement, auteur de Le vilain petit Qatar ?
Je n’ai aucune envie de parler de Nicolas Beau et de cette querelle. Je prendrais deux exemples qui n’ont rien à voir : le Qatar et Léo Ferré. Il y a une demi-douzaine de livres sortis sur le Qatar. On ne parle que de celui qui est truffé d’erreurs. Sous forme de bons sentiments on dénonce une imposture mais on raconte n’importe quoi. Dans le cas de Léo Ferré, il y a quatre bouquins qui viennent de sortir dans le cadre des 20 ans de sa disparition que nous allons commémorer le 14 juillet prochain. Il y en a trois dont presque personne ne parle qui sont des bouquins sérieux et documentés. Et l’un est un livre scandaleux et dégueulasse, de son ex-belle fille Annie Butor, dont tout le monde parle. Oui il y a une dérive médiatique à voir les choses par le scandale et non par la réalité. Les Y’a Bon sont dans la dénonciation du scandale plutôt que dans leur célébration. Ils se basent sur des déclarations qui ont été réellement faites. Cela me paraît être une méthode sérieuse. On ne fait pas le procès d’intention à une personne qu’on accuserait de raciste. D’ailleurs les gens nominés ne sont pas accusés d’être racistes. Ils sont critiqués pour avoir eu des propos qui le sont.
Avez-vous remarqué une dérive islamophobe ces dernières années dans les discours publics ?
Ce n’est pas neuf. Effectivement l’Autre maintenant c’est le musulman ou l’Arabe. Cela prend corps depuis plusieurs décennies pour deux raisons. D’abord pour des raisons géopolitiques ; la révolution iranienne, le 11 septembre etc. Mais aussi pour quelque chose de plus positif : les Arabes prennent leur place dans la société et ne rasent plus les murs. Ils ne sont plus à se cacher en tremblant pour rejoindre leur foyer Sonacotra. Maintenant vous avez des médecins, des avocats, des ingénieurs qui affirment leur place dans la société française. Cela crée une crispation, un réflexe de petits blancs chez certains qui estiment que c’est proprement scandaleux parce qu’ils se sentent mis en péril par ces affirmations de gens qui auparavant voulaient juste avoir un job déqualifié ou non qualifié et qui maintenant disent qu’ils sont Français depuis plusieurs générations et qu’ils sont parfaitement chez eux. On n’a pas totalement refermé je pense la période de la colonisation et de la décolonisation algérienne.
Pourquoi vous investissez-vous sur ces questions qui dépassent votre champ géopolitique ?
Je réagis en tant que citoyen. J’ai envie d’être tranquille dans mon pays et je n’ai pas envie que des gens viennent mettre de l’incendie pour des raisons diverses et créer ce climat anti musulman. Il est certain que les Arabes sont devenus une cible plus désignée. Esther Benbassa dit que les musulmans sont les juifs des années trente, à la réserve quand même qu’il n’y a pas les camps de concentration. Mais dans la figure de l’autre, dans la figure de celui qui n’appartient pas à la société française, c’est clair et net. Je dirais qu’une vision faussée de la laïcité vient renforcer cela en rendant possible un point de vue raciste de gauche. Quand on est à gauche on ne peut pas tenir de propos racistes, même si historiquement la gauche a eu ses périodes racistes. Mais là du coup on le ferait pour des raisons nobles, à savoir la défense de la laïcité. Je suis laïc, je suis athée. Baubérot a bien montré dans ses travaux que cette conception de la laïcité était contraire aux conceptions qui ont prévalu en 1905. La conception actuelle pose des restrictions aux libertés, elle exclut.
Vous allez jusqu’à publier un livre avec le rappeur Médine, Don’t Panik…
Je crois beaucoup aux mélanges des genres. Tout ce qui me permet de sortir de mon milieu est plutôt une respiration. Je n’ai pas une vision étroite des questions stratégiques. Je pense qu’on progresse intellectuellement, humainement que si on sort de sa tribu. Si je restais dans ma tribu universitaire, on tourne en rond. Chaque rencontre vous pousse à augmenter votre réflexion et ça, c’est mon boulot ; Quand je fais cela, j’ai à la fois le sentiment assumé et amusé de faire des choses qui sont de l’ordre récréatif mais je n’ai pas l’impression d’être déconnecté, que ce soit découplé de ce que je fais d’habitude.
Le monde universitaire s’ouvrirait-il ?
Le monde universitaire je ne pense pas. Certains universitaires oui. De nombreux universitaires ne se contentent pas des limites qui leur ont été attribuées.
Vous êtes un fervent utilisateur des réseaux sociaux. Pourquoi cette utilisation dynamique ?
Je pense que cela permet un contact direct avec le public, que c’est une liberté. De nombreux journalistes du fait de mes positions refusent de m’inviter. Les réseaux sociaux sont un moyen de contourner cela. Bien sûr le problème des réseaux sociaux, c’est l’anonymat. Comme c’est anonyme certains écrivent des propos qu’ils n’assumeraient peut être pas. Je suis contre l’anonymat sur les réseaux sociaux. Quand je vois des choses excessives sur ma page, je les raye automatiquement. Mais les réseaux sociaux sont une liberté extraordinaire. Ils permettent à chacun d’être maître de son discours et de ne pas dépendre d’un censeur ou d’un arbitre supérieur. Cela permet à chacun de prendre la parole sans avoir un capital au départ. C’est quand même une liberté extraordinaire. Évidemment il y a des limites, des inconvénients mais au global c’est quelque chose d’extrêmement positif.

///Article N° : 11543

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Pascal Boniface © IRIS




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