Les Enfants de Babel – Trace du Mali

De Patrick Béhin

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Il y a ici et là-bas : des foules marchent, dans les rues de Lyon et dans celles d’un village malien. De ce parallélisme naît d’emblée une idée d’égalité mais Les Enfants de Babel va s’employer à réfléchir sur le contraire : à l’exemple du Mali, il s’interroge comme son titre l’indique sur le devenir des enfants d’un monde dominé par la suffisance d’un modèle dominant. Le monde va mal : comment en aborder le pourquoi ? En suivant les anciens, eux qui disent que les choses que nous voyons ne sont que les ombres de ce que nous ne voyons pas.
Capter cette sagesse suppose d’écouter la parole. « Si je me tais et que j’écoute l’autre, je comprends pourquoi il ne me comprends pas », note Adama Traoré, directeur de la structure culturelle Acte 7 de Bamako. Jusque là tout va bien : la démarche de Patrick Béhin et de son producteur Arnaud Briquet est de se mettre à l’écoute de leurs interlocuteurs maliens, de front ou bien sur de beaux plans fixes d’un marché par exemple. Artiste plasticien et photographe, Patrick Béhin compose avec les lumières, adopte la douceur du rythme ambiant, recherche l’esprit des lieux, cet invisible dont les objets que l’on trouve sur nos marchés ne sont que les signes visibles.
C’est large la parole. Le film l’appréhende en trois temps principaux : la culture traditionnelle de la calebasse que l’on dit liée aux esprits, celle du coton qui subit la concurrence des économies subventionnées et n’assure plus de revenu suffisant aux paysans, et les signes peints sur les tissus bogolan, qui portent l’histoire de la communauté. En parallèle, des femmes expliquent leurs initiatives économiques pour soutenir leurs maris tandis qu’une autre note combien la télévision change les visions des enfants.
Nous y voilà : Les Enfants de Babel ne capte pas n’importe quelle parole. Une hiérarchie revient de façon récurrente entre la ville occidentalisée et la brousse où se niche la sagesse et la connaissance. A quoi s’ajoute une analyse de l’Histoire opposant les valeurs des temps anciens à la perte orchestrée par la colonisation. Dans l’empire Mandé du 12ème siècle, rappelle Adama Traoré, une charte définissait tous les hommes égaux entre eux. La Grande Royale de L’Aventure ambiguë de Cheick Hamidou Kane, est évoquée qui se demandait si ce que les enfants vont acquérir à l’école des Blancs vaut ce qu’ils vont y perdre.
Cette idée de la déperdition culturelle est renforcée par le sociologue et ethnologue Allaye Guindo, lui-même filmé comme un sage, centré sur l’écran dans une belle lumière mettant en valeur son bogolan. Les « couches de lecture » évoquées par Adama Traoré lorsqu’il évoque les différentes influences historiques (Islam, Occident, régime socialiste à l’indépendance, etc.) deviennent ainsi dans la bouche de Guindo « d’autres cultures qui se sont imposées », orchestrant une perte irrémédiable. Le film porte ainsi cette lecture proche de l’idéologie de la Négritude d’un âge d’or, également renforcée par l’insistance sur l’apport humain de l’Afrique. Et la transmet au spectateur sacralisée comme « la parole africaine », le projet du film étant de la capter en toute honnêteté. La contradiction apportée par Adama Traoré lorsqu’il cite Etienne Minguele pour évoquer le besoin pour l’Afrique d’un « ajustement culturel » et qu’il insiste sur la nécessité d’intégrer les autres pour éviter l’entropie reste dès lors marginale, détournée : nous ne retenons finalement que cette alerte face à la perte culturelle dans un monde en globalisation.
Que ne voilà pas un vieux discours ! S’il est clair que nous luttons tous pour préserver la diversité culturelle et en faire la source du réenchantement du monde, ne penser le mélange avec l’Autre que comme une perte conduit au repli sur soi. Il y a bien longtemps que les artistes africains, dans leurs expressions contemporaines, vont au-delà de cette vision passéiste qu’aucune jeunesse nulle part ne voudrait assumer et qui ne fait certainement pas avancer un monde qui va mal. Tout film offre un point de vue par les choix qu’il opère. Celui des Enfants de Babel ne fait malheureusement que contribuer à perpétuer la sempiternelle répétition mythique et inopérante d’une Afrique des origines chargée de revivifier notre monde en dérive.

///Article N° : 7602

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