Les enjeux de la traduction

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Nouveau credo francophone, la diversité culturelle fait encore trop souvent abstraction de la diversité linguistique, alors même que la traduction est au cœur de tout dialogue des cultures.

La tenue récente de la première Université ouverte des cinq continents (1) à Tombouctou, a été une excellente occasion pour réfléchir à la variété des cultures. Ouverte aux vents du Sahara et aux crues du Niger mais aussi aux caravanes qui depuis des siècles véhiculent manuscrits, idées, et religions, la ville sommeille depuis des décennies. Mais aujourd’hui, les lisières de l’Islam suscitent curiosité et parfois inquiétude…
Ainsi, la diversité culturelle est devenue la nouvelle incantation francophone ! Mais sans la diversité linguistique et la traduction, de tels appels sonnent bien creux. Quel est ce monde – qui ne parle que le français ? Certes, ce français n’est plus tout à fait celui de France : il est à tous et en somme se  » créolise « . Mais peut-on réduire la situation africaine à celle des Antilles ?
Nous étions invités à Tombouctou pour discuter de l’universalité des droits de l’Homme : j’ai fait valoir qu’il était surtout question de traduction. J’avais apporté la traduction de la Déclaration universelle des droits de l’Homme en peul et en bambara, pour illustrer les propos de Wole Soyinka sur la diversité des langues. Face aux langues multiples, la voie du progrès – terme évidemment proscrit ! – ne passe-t-elle que par le français, comme semblent le croire les militants francophones qui se verraient bien investis de la dignité exclusive de militants des droits de l’Homme ? Il semble y avoir un consensus sur ce point, mais je crois la question mal posée. En tant que Français, ne devons-nous pas faire l’effort, pour mieux les comprendre, d’apprendre les langues des autres ? Et les droits ne prennent-ils pas leur réalité que lorsqu’ils sont incarnés dans des mondes différents du nôtre, traduits dans ces mondes-là ? Se rencontrer à Tombouctou, c’était aussi poser ces questions, et les étudiants francophones n’ont pas manqué de le faire.
Les langues africaines, méconnues en France
À Tombouctou, les grandes familles ont des bibliothèques. Ce sont en fait des coffres ou des étagères sur lesquelles sont gardés les manuscrits, parfois achetés en Andalousie ou ramenés du Caire, depuis les hautes époques des souverains mandingues et sonrhais, du XIIIe au XVIe siècle ! Il faudrait que ces textes parlent, soient confrontés à d’autres, soumis au feu de l’interprétation et non à celui des modernes inquisitions. Aujourd’hui, ces fonds suscitent intérêt et curiosité. La Fondation Mellon a payé pour la rénovation d’un premier fonds privé dont l’exploitation commence à peine avec la Fondation Ford. Le président Mbeki a lui aussi bien senti qu’il fallait réintégrer dans l’histoire de l’Afrique ces écritures. La Renaissance africaine est également à ce prix. Ces textes ont été trop longtemps tenus en marge : ils gênaient la  » doxa  » coloniale d’une Afrique orale, et en particulier la  » doxa  » francophone pour laquelle écrire ne pouvait se faire qu’en français.
Qu’a fait le colonisateur pendant des décennies pour qu’aujourd’hui l’on semble redécouvrir ces textes ? Cette question, rarement posée, alimente sans doute un profond ressentiment malien contre ces Français qui croient avoir tout fait, alors qu’il n’y a même pas une route carrossable jusqu’à Gao et que depuis Delafosse (en 1913 !) bien peu de manuscrits (un seul à ma connaissance) ont été publiés et traduits en France…, L’Institut de recherche et d’histoire des textes (IRHT), laboratoire du CNRS spécialisé dans les manuscrits, a une section arabe mais elle n’a pas de spécialistes des manuscrits africains. La Bibliothèque nationale de France a bien une section des manuscrits orientaux (c’est-à-dire aussi africains – sic !) mais sa discrétion étonne. Aujourd’hui, l’un des rares spécialistes francophones du domaine capable de lire et de traduire ces textes, est un docteur d’études arabes de l’université de Bordeaux (où dans les années 80, Christian Coulon avait mis l’accent sur l’Islam noir). Seulement, ce jeune chercheur français, S. Moumouni, n’est pas employé en France mais à l’université du Ghana ! Les orientalistes arabisants reproduisent encore les préjugés des siècles passés…et l’on sait depuis Edouard Said combien tout cela s’organise en un système cohérent.
La démarche de connaissance est aussi une démarche de reconnaissance : elle s’inscrit dans un monde marqué par le ressentiment. L’empire français a peuplé de ses enfants nos banlieues, mais nous n’avons pas beaucoup prêté attention au monde d’où ils venaient. Pourquoi Tombouctou est-elle restée en sommeil, délaissée, voire méprisée par les Arabes puis par les Français ? À cet égard, le peu d’intérêt accordé à Heinrich Barth (1821-1865), premier Européen à avoir séjourné six mois dans la ville et à en avoir rapporté des études aujourd’hui encore pertinentes, peut surprendre. C’est lui qui a rendu justice à René Caillé, tenu pour affabulateur ! La référence à Caillé signe certes une antériorité : un premier aller-retour, mais la science ne trouve pas son compte à cette attitude, car le bilan scientifique du bref séjour de Caillé est à peu près nul concernant Tombouctou. Le travail admirable de Barth a pâti de l’antigermanisme affiché après la guerre de 1870, renforcé par les allégations infondées sur la traduction fantaisiste de son texte. Barth a rédigé les grammaires de six langues africaines, dont le peul, mais un siècle et demi après, cette langue n’est enseignée officiellement en France qu’à Paris. Des associations essaient de faire vivre à leur manière ce patrimoine
À Bordeaux, il existe depuis des décennies une association peule très dynamique, Kawtal, qui organise des cours de langue et produit des cassettes. Ne devrait-on pas la soutenir, lui donner quelques moyens justement pour discuter les traductions en peul ? Comment traduit-on liberté en peul ? La liberté des hommes est-elle celle des femmes ? Celle des hommes libres, celles des autres ? Les questions de traduction peuvent se discuter en français mais qui connaît le peul ? Où le savoir sur cette langue est-il transmis ? Il n’y a pas une langue logique, unique et rationnelle, et des idiomes ethniques dans lesquels les questions politiques et philosophiques ne peuvent être traitées. Si ces questions sont traitées en français, il faut discuter les concepts des langues des autres, ces fameux intraduisibles que la discussion et l’interaction rendront traduisibles.
Exigence éthique et corpus politique
Ce n’est qu’ainsi que le dialogue des cultures sera autre chose qu’une gesticulation bien pensante. Tel est le sens du plaidoyer de Wole Soyinka pour la traduction des textes constitutionnels ou humanitaires dans les langues de l’Afrique. Il retrouve là aussi une des revendications d’Ali Mazrui (2), trop peu prise en compte chez nous, comme si ces questions étaient résolues alors qu’elles commencent tout juste à se poser : pensons par exemple à la  » discrimination positive  » – traduction bien maladroite de  » affirmative action  » ! La discussion qui entoure ces traductions, qu’elle soit menée en français ou en anglais, est un dialogue des cultures en acte.
Revenons alors à cette idée qui chemine lentement chez les écrivains, et dont Henri Lopès s’est fait le promoteur : le français serait dans le même rapport avec les langues de l’Afrique qu’avec le créole dans la Caraïbe. À mon sens l’équation n’est pas exacte, elle est même trompeuse. Le créole est venu du contact ancien entre les cultures (esclavage, plantations…) – les voies de l’Afrique renaissante seront autres. Le plaidoyer de Glissant pour la créolisation du monde ne veut pas dire, si je comprends bien son grand livre, Le discours antillais, que les langues de l’Afrique doivent céder la place au français ! Glissant est certes un grand écrivain francophone, mais cela ne fait pas de lui un promoteur de la francophonie. Curieuse  » diversalité  » que ce caporalisme francophone auquel on voudrait le réduire… Les écrivains, surtout s’ils sont noirs, ne sont pas ipso facto des militants de la francophonie ! Rappelons ici les niaiseries de Michel Guillou sur l’Afrique,  » immense réservoir de francophones potentiels  » !
Dans un premier temps, il convient de traiter ces langues comme des interlocutrices, de se demander comment les concepts qu’elles contiennent peuvent contribuer à enrichir ce dialogue des cultures. Pensons à l’ubuntu zouloue et xhosa et au commentaire qu’en donne Jacques Derrida. Dans notre pays ces préoccupations ne sont pas de saison. Les Maliens, comme beaucoup d’autres Africains, voient bien dans quelle piètre estime ces langues si peu enseignées sont tenues chez nous, alors que nous leur demandons de défendre le français au nom de la diversité culturelle. Il y a là une contradiction que, dans sa conférence de Tombouctou, n’a pas manqué de relever avec verve Paulin Djite, linguiste ivoirien aujourd’hui professeur en Australie. Nous sommes piégés par Renan qui estimait certes les hommes égaux, mais les langues inégales.
Toute manifestation francophone bute depuis trois décennies sur ces questions qu’elle aborde toujours avec mauvaise conscience, tant les réticences sont fortes à admettre que la traduction des corpus conceptuels est une épreuve nécessaire. C’est ce que j’ai essayé de faire valoir à Tombouctou, inspiré par Paul Ricoeur. La traduction est une exigence éthique et elle a une pertinence politique. Wole Soyinka s’en est fait l’avocat mais nous ne comprenons pas assez les conséquences de cette exigence dans le domaine francophone, dont on exclut trop souvent la France. Or ces exigences portent sur la France hexagonale et sur la façon dont le rapport à l’Afrique se construit. Il est encore trop souvent pensé comme une compensation à la perte d’influence dans le monde et en Europe alors qu’il devrait être un atout de l’Europe dans le dialogue Nord-Sud. La région Rhône-Alpes est à l’avant-garde de la coopération avec Tombouctou ; l’Andalousie a financé la construction d’une bibliothèque. L’Union européenne existe ici en acte, même si bien peu la revendiquent !
L’enjeu de la traduction : échapper à l’alternative relativisme-universalisme parce que tout est toujours affaire de compromis et d’interprétation, quelle que soit notre religion, y compris celle des droits de l’Homme !

Notes
1. Les universités de Bamako et de Paris 8, avec le soutien de l’Agence universitaire de la francophonie (AUF) ont organisé l’Université ouverte des cinq continents à Tombouctou (Mali) en novembre 2005. Un ensemble de conférences était organisé sur le thème  » Penser la diversité culturelle en termes de création et de professionnalisation « .
2. Ali Mazrui : né au Kenya en 1933, historien, spécialisé en sciences politiques et histoire contemporaine, auteur de plus d’une vingtaine d’ouvrages, actuellement professeur à l’université d’État de Binghamton dans l’État de New York où il est également directeur de Institute of global cultural studies.
Bibliographie
Jacques Derrida,  » Versöhnung, ubuntu, pardon : quel genre ? « , in Vérité réconciliation, réparation, sous la direction de Barbara Cassin, Olivier Cayla, et Philippe-Joseph Salazar, Paris, Le Seuil, Le Genre Humain, 2004, pp.110-156.
Alain Ricard,  » Dans le Macina en route vers Tombouctou « , in La Formule Bardey, Bordeaux, Confluences, 2005, pp.113-122.
Wole Soyinka,  » Préface « , Universal Declaration of Human Rights, 1948, traduite en haoussa, igbo, yoruba, Ibadan, Institut français de recherches sur l’Afrique, 1994.
Directeur de recherche au CNRS, Alain Ricard est actuellement rattaché au laboratoire Langage, langues et cultures d’Afrique noire (LLACAN) à l’Institut national des langues et des civilisations orientales. Spécialiste des littératures de l’Afrique Noire, il est l’auteur de nombreuses études. Son ouvrage de référence, Littératures d’Afrique Noire (CNRS Editions, 1995) a été traduit en anglais et publié sous le titre The Languages & Literatures of Africa (James Currey, Africa World Press, David Philip, 2004).///Article N° : 4303

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