Les Héritiers, de Marie-Castille Mention-Schaar

Mirage sentimental

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Je vois déjà me maudire ceux qui ont versé une larme… Il est vrai qu’on ne peut rester indifférent à cette « histoire vraie », issue d’un livre (1) écrit par le jeune Ahmed Dramé, qui joue lui-même dans le film, alors élève de cette classe de seconde d’un lycée de Créteil qui gagne le concours national de la Résistance et de la Déportation organisé chaque année par le ministère de l’Education nationale. Ce film est passionnant, et pourtant…
Certes donc, le spectateur est saisi par l’émotion, confronté aux témoignages et documents sur l’horreur des camps à travers le regard ébaubi des lycéens. Autre émotion, malgré la violence actuelle du rapport scolaire, ce miracle qui lui est conté, celui d’une classe qui semble impossible à maîtriser mais qui finit par se prendre en charge en heures supplémentaires, en faisant confiance à un professeur, à la faveur là aussi d’une émotion, la perte d’un proche. Emotion encore devant la démonstration de la pertinence de cette confiance en dépit d’un système scolaire contraignant (le film commence par l’absurde résistance de l’administration de remettre son attestation de réussite au bac à une jeune femme qui a remis son foulard alors qu’elle avait accepté de l’enlever durant ses trois années de lycée). Emotion enfin devant cette pédagogie qui privilégie la compréhension de ce qu’on hérite de l’Histoire, à la fois douleur et courage.
De quoi s’émerveiller, si ces émotions n’étaient pas tirées par le film à grand renfort d’effets qui « marchent », comme cette façon systématique d’insérer au montage des plans de coupes sur les visages des élèves, qu’il s’agisse de leurs réactions stéréotypées ou bien de leur propre émotion, par exemple lorsqu’ils écoutent l’émouvant récit d’un ancien déporté. Ou comme cette musique doucereuse qui vient envelopper les coeurs. Comme s’il fallait démontrer en permanence que dans cette classe de la diversité dont les élèves s’engrainent à la moindre occasion, un professeur vertueux (servi ici par l’excellente Ariane Ascaride) peut encore prendre le dessus et ramener les élèves dans… le droit chemin. « Il y a un monde de l’autre côté du périphérique, et vous y avez votre place », leur dit-elle. C’est en somme là qu’est leur réussite et pas ailleurs, dans la conformité au modèle dominant en gravissant l’échelle sociale.
C’est effectivement un jeu connu qui se joue avec ce film incritiquable puisqu’il parle d’une part de la Shoah et d’autre part d’une réussite scolaire véridique, le jeu, toutes proportions gardées, d’Intouchables et autres Samba : une société qui verse une larme en communiant autour de l’illusion de sa tolérance et accessoirement d’une école qui permettrait de percer le plafond de verre. Et ce docu-fiction de rencontrer un franc succès, 8ème au box office avec 225 000 entrées dans les deux premières semaines d’exploitation.
Pour emporter l’adhésion autrement que par mirage sentimental, il manque simplement à ce film le recul et la retenue de mise en scène qu’impose son double sujet. Il lui faudrait aussi passer sur les clichés, réductions et raccourcis (comme Olivier devenu le radical et menaçant Brahim depuis sa conversion à l’islam). Quel dommage : cette success story reste belle, et cette expérience emblématique vaut la peine d’être contée.

1. Ahmed Dramé, Nous sommes tous des exceptions (Fayard, oct. 2014, 180 p.). Ahmed Dramé figure sur la liste des pré-sélectionnés comme meilleur espoir masculin aux Césars de 2015.///Article N° : 12652

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© Guy Ferrandis
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