Les histoires du Festival

Entretien de Sylvie Chalaye avec Nadine Chausse, travillant depuis 7 ans pour le festival

Juin 1998
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Chargée des relations publiques, Nadine Chausse travaille depuis sept ans pour le Festival. Une activité qui est loin de s’arrêter quand les lumières de la fête s’éteignent, bien au contraire…. C’est toute l’année que le public de Limoges se prépare à son Festival.

Quelle est votre fonction au sein du festival ?
D’abord le contact avec le public au moment du festival pour qu’il soit présent aux spectacles et sous le chapiteau, mais l’autre volet de ma fonction c’est aussi faire se rencontrer tous ces gens qui convergent vers le festival, auteurs, metteurs en scènes, comédiens… et les différentes composantes de la région : des jeunes, des adultes, des retraités, issus des campagnes ou des villes. Mon rôle c’est arriver à construire des histoires entre un groupe de personnes et des artistes qui viennent au festival et que, chaque fois, le public soit dans une aventure et non dans un programme que l’on va appliquer. Cela suppose par conséquent un travail en amont avec les institutions : l’Education nationale, les milieux associatifs, les communes, les maisons de retraite, les bars… tout ce qui peut exister dans une ville et dans une région.
Comment êtes-vous arrivée dans l’aventure du festival ?
J’y suis arrivée pour quelques jours en 1990 pour un travail très ponctuel : l’accueil des invités au moment du festival. Cela a suscité mon intérêt et je suis revenue un peu plus tard rencontrer les responsables pour proposer d’être au Festival pendant au moins quatre-cinq mois. Car j’étais très curieuse du moment qui précède celui où les lumières du festival s’allument. Et là, je me suis vu confier une mission très claire : rechercher un public pour le festival de 1991. Et depuis j’y suis restée. Mais la mission s’est largement amplifiée.
A propos des lumières qui s’allument, il y a donc ces deux moments dans l’année, celui où les choses sont encore en veille et celui de la fête, le grand moment du festival.
C’est un rythme très particulier. Mais ces deux moments ne se conçoivent pas l’un sans l’autre. Si on ne pensait qu’au festival, on aurait un objectif simple : que tout soit prêt avant la fête ; mais l’enjeu c’est également de construire de vraies rencontres entre le public et les artistes. C’est en cela que le travail qui se fait entre deux festivals est essentiel. Néanmoins, s’il n’y avait pas non plus ce moment d’effervescence totale, où des artistes, des journalistes, des spectateurs arrivent de partout, notre travail n’aurait plus de sens. Les artistes ont besoin de montrer ce qu’ils sont et ce qu’ils font. E le public, lui aussi, a envie de les découvrir.
Le défi c’est aussi de faire se rencontrer des artistes qui viennent de pays aussi divers que l’Afrique, le Québec, le Viêt-nam… qui ne connaissent souvent pas la France et sont soudain propulsés à Limoges.
Je crois qu’il existe une base très simple : quand on invite des gens, il faut savoir les accueillir. D’abord se mettre en état d’accueil, mais aussi créer l’envie de rencontrer les autres parmi les gens de cette région ; faire passer notre propre passion et en la partageant également avec d’autres. Et puis cela passe par des choses très matérielles : penser que ceux qui viennent des pays très chauds n’ont peut-être pas emporté de pulls ; leur ménager aussi des moments qui vont être pour eux la possibilité d’exprimer ce qu’ils font, de le dire sous forme artistique mais également sous d’autres formes, leur donner la possibilité d’avoir différentes paroles.
L’étonnement se fait sans doute des deux côtés, de la part des Limousins et de la part des artistes qui n’ont peut-être pas imaginé la France ni Limoges de cette manière.
Certainement. J’ai d’ailleurs une petite anecdote à ce sujet. Elle concerne un auteur qui venait en résidence. A ce moment-là, j’accueillais les auteurs qui arrivaient. J’avais l’impression d’un inconfort pour cet auteur, quelque chose n’allait pas. Alors je lui ai un jour demandé comment il avait imaginé son arrivée en résidence à Limoges. En fait notre accueil l’avait déconcerté. Arrivé à Paris, il a été accueilli par une femme ; au bureau de Paris il rencontre la directrice qui est une femme aussi ; il arrive au bureau de Limoges et là il voit une équipe de femmes de 30-35 ans ; tout le monde l’accueille bien mais rien de très cérémonieux. Et il me dit :  » Moi j’attendais toujours l’accueil, car je m’imaginais qu’un officiel de la ville allait me recevoir, voilà pourquoi tous les jours je m’habillais bien « . Son inconfort venait de cette attente : qui est cet officiel, à quoi ressemble-t-il, comment va-t-il me recevoir, et s’il ne me reçoit pas, qu’est-ce que cela veut dire ? Bref, jusqu’à ce qu’il comprenne que ce n’était pas un festival d’officiels et que la proposition qu’on lui faisait c’était qu’il ait un lieu dans lequel il puisse se sentir suffisamment bien pour écrire, et que les mondanités viendraient après. Après, on en a beaucoup rit ensemble, évidemment.
Etre à l’écoute des différences de chacun ne doit pas être chose facile surtout au moment où des troupes arrivent du monde entier et où vous êtes sans doute très sollicitée.
C’est vrai, et il suffit de peu de chose pour faire déraper la machine. Je me souviens d’une compagnie qui venait du Cambodge dont le directeur voulait célébrer, comme cela se fait là-bas, un rituel qui se déroule avant le spectacle : des offrandes de nourritures. On voit l’accompagnateur arriver complètement paniqué en disant qu’il faut deux poulets avant chaque représentation : un rôti et un bouilli. Bon, le poulet rôti ce n’était pas un problème, on en trouve à tous les coins de rue, mais, connaissant la vie d’un accompagnateur qui se couche à trois-quatre heures du matin pour se réveiller à six-sept heures, faire bouillir un poulet ça n’était pas évident. Jusqu’à ce que des accompagnateurs proches de la culture cambodgienne nous disent que c’est très louable de leur part de nous demander des poulets, car cela montre l’importance qu’ils accordent à leur présence au festival, et aux représentations qu’ils vont donner, mais que le rituel peut se faire avec un poulet en carton.
Pour nous, un vrai espace de rencontre, c’est un espace où chacun peut sortir de ses limites de ses frontières, mais aussi se présenter tel qu’il est et non pas s’identifier à celui qui le reçoit.
N’est-ce pas justement ce que permet la Maison des auteurs ?
Tout à fait, mais sur un temps plus long. On tient beaucoup à cette absence de consensus qui oblige chacun à découvrir l’autre tel qu’il est.
Les lectures que vous organisez dans toute la ville participent de cette dynamique de rencontre.
La nécessité des lectures est venue petit à petit. Elles étaient en tout petit comité d’abord. Puis est née l’idée que l’on pourrait donner cette possibilité aux auteurs de faire connaître plus largement leurs textes, soit des textes qu’ils sont en train d’écrire, soit des textes qui leur tiennent à coeur. On a alors ouvert ces lectures à un public un peu plus large. De fil en aiguille, on a créé une véritable lecturomanie en se disant qu’il y avait un privilège à proposer aux gens qui habitent la région d’entendre un texte dit par un auteur qui pouvait parler ou ne pas parler de son texte, mais qu’il y avait un passage direct qui se faisait entre l’auteur et des auditeurs qui s’intéressent à l’écriture, à la fabrication de cette écriture et pas seulement quand elle est reliée dans un livre. On a commencé par des bibliothèques, puis on a opté pour des lieux moins formels qui ne soient pas réservés à la culture et ouvrent vers un autre public : bar, magasin, vinothèque, prison… Le travail itinérant du festival dans la région ne consiste pas à dire que tout est possible partout, mais à se demander où l’on peut créer des espaces de découverte et de rencontre dans des lieux qui a priori ne sont pas prévus pour cela.
C’est la même idée qui vous a poussé à créer des ateliers d’écriture dans les écoles de la région ?
Je crois qu’il y a un grand souhait de la part des collèges, des lycées et des écoles primaires d’avoir un auteur dans sa classe. La première étape de la part des enseignants, c’est de montrer qu’un auteur est quelqu’un qui existe, qui vit. Et là, il y a une très forte demande, avec parfois des glissements sur lesquels je tiens à rester vigilante, à savoir qu’on a tendance à montrer l’auteur comme le représentant de son pays, voire de son continent, surtout quand il s’agit d’un auteur africain. Car ce sont des questions qu’on ne pose presque jamais à un auteur belge ou québécois. Par conséquent, le choix est de  » centrer  » toujours sur l’écriture. Evidemment l’auteur est libre, si les participants lui en font la demande, de parler de lui, de son pays et de sa culture, mais ce n’est pas la principale approche.
Et comment réagissent ces enfants qui représentent peut-être le futur public du Festival ?
Ce sont toujours des moment joyeux ! A la fois très graves et très joyeux. Ils sont face à quelqu’un qui a fait de l’écriture son métier ; pour la plupart, c’est étrange, c’est quelque chose qui appartient à la télévision, aux vitrines des librairies, aux bibliothèques mais ça n’appartient pas à des êtres vivants qui vont rire, manger… Ils rencontrent quelqu’un qui a choisi de faire une chose dont il dit qu’elle ne sert à rien et qui leur propose de faire quelque chose qui ne sert à rien, mais d’y mettre toute la gravité et toute la joie, donc les choses fondamentales. Et dans la vision qu’un jeune peut avoir du monde, cela questionne des notions qui dépassent largement l’acte d’écriture.

///Article N° : 431

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