Les interrogations du monde noir

Entretien de Boniface Mongo-Mboussa avec Philippe Dewitte

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Sur les traces des mouvements nègres en France de la première moitié du XXe siècle, les troublantes persistances des représentations et l’unité que puise le monde noir dans sa mémoire.

Lorsqu’on lit votre livre Les Mouvements nègres en France 1919-1939, on se demande pourquoi on ne s’était pas intéressé avant vous à ces organisations, nées pour la plupart dans le sillage du Parti communiste français et regroupant des militants indépendantistes africains et antillais…
Il existe dans les archives de l’ancien ministère des Colonies 350 cartons comprenant à la fois les rapports de police établis par les indicateurs infiltrés dans les mouvements nègres, et les journaux des associations en question. À l’exception de quelques sources complémentaires : ouvrages d’époque, pamphlets politiques, enquêtes journalistiques, témoignages de survivants, etc., l’ensemble du matériau brut de l’historien était ainsi présent dans un seul fonds d’archives ; on pouvait donc procéder à un véritable recoupement des sources, indispensable à tout travail historique. Malgré cela, il n’y a pas eu de dépouillement systématique de ce fonds jusqu’aux années 80, alors même que beaucoup de gens en connaissaient l’existence et que l’on faisait parfois référence aux protagonistes de cette histoire.
L’historien de l’Afrique contemporaine Yves Person, par exemple, dans l’article qu’il consacre au socialisme en Afrique au sein de L’Histoire générale du socialisme (sous la direction de Jacques Droz, PUF, plusieurs fois réédité dans les années 70), mentionne les noms de Tiemoko Garan Kouyaté, de Lamine Senghor… Mais il n’en sait alors que peu de choses. Ce qu’il en sait, je crois, provient de ce qui était  » glané  » ici et là dans les archives par des étudiants et des chercheurs africains. Mais j’ai l’impression que c’est aussi par la tradition orale que l’on connaissait l’existence de ces hommes et de ces organisations : par exemple, Lamine Senghor était le père tutélaire des maoïstes sénégalais dans les années 70, alors qu’on n’avait encore presque rien écrit sur la Ligue de défense de la race nègre à cette époque. La question que l’on peut se poser, c’est pourquoi de véritables recherches n’avaient pas été entreprises sur le sujet, lors même que ces cartons avaient sans doute été très visités, si l’on en juge par l’état des liasses et des documents, passablement fatigués.
Ensuite, je suis allé consulter d’autres archives, dans l’espoir, précisément, de procéder à un recoupement supplémentaire de mes sources. J’ai donc procédé à des sondages dans les archives municipales de Bordeaux (où se trouvaient de nombreux marins africains et des étudiants antillais), puis à Bamako (Mali) et à Dakar (Sénégal). Partout, je n’ai trouvé que des copies des archives que j’avais déjà dépouillées à Paris, dans le fonds SLOTFOM (Service de liaison des originaires des territoires français d’outre-mer), qui réunit les archives du CAI (Contrôle et assistance des indigènes), une petite police  » artisanale  » mise sur pied au début des années 20 par le ministère des Colonies pour surveiller les  » indigènes anti-français « .
On aurait pu s’attendre à ce que la préface de votre livre soit signé par un africaniste, mais c’est Juliette Bessis qui en est l’auteur.
Juliette Bessis, spécialiste de l’histoire coloniale et des mouvements anticolonialistes dans l’aire géographique maghrébine, a été ma directrice de thèse. Pour mon sujet, elle était de bon conseil, parce qu’elle a travaillé, entre autres, sur les rapports entre les fascismes européens de l’entre-deux-guerres et les mouvements nationalistes des colonisés, principalement d’Afrique du Nord. Or les historiens, aussi bien les Africains que les Européens, ont pour la plupart ignoré les dérives fascisantes qui se sont fait jour dans certains mouvements anticolonialistes ; l’expérience de Juliette Bessis m’a donc été très utile pour comprendre certaines tentations qui existaient également parmi quelques mouvements pan-nègres, afro-américains mais aussi africains.
Je dois cependant dire que les mouvements nègres de l’entre-deux-guerres qui ont suivi ce chemin étaient très minoritaires, et que de plus ils ont rapidement abandonné cette voie, en particulier lorsque l’Italie mussolinienne a envahi l’Éthiopie en décembre 1935, ce qui a provoqué une mobilisation antifasciste dans tout le pays et au-delà. Par exemple, le journal La Race nègre, dirigé par le métis sénégalais (de Saint-Louis) Émile Faure et par le Haïtien Ludovic Lacombe, et édité par la Ligue de défense de la race nègre, une organisation pourtant née (en 1927) dans le giron du mouvement communiste international, a été pendant un court laps de temps, de 1931 à 1935, marqué par une sorte de poussée de fièvre pro-fasciste.
Votre ouvrage a été très bien reçu par les universitaires africains et les africanistes. Mais aujourd’hui, certains estiment qu’il mériterait d’être édité sous forme de synthèse. Est-ce que vous partagez cette critique ?
Oui, complètement, parce que ce livre est avant tout une thèse, certes un peu  » raccourcie  » mais qui représente tout de même 70 % du travail universitaire initial. On ne peut pas dire que je regrette les 30 % manquants, car je crois à la vertu didactique et à l’efficacité des textes cours, qui vont à l’essentiel. Autrement dit, l’idée de faire un petit  » digest  » sur le sujet ne me déplairait pas.
Ne pensez-vous pas que certaines des analyses développées, ou que certaines des situations décrites dans ce livre restent actuelles ?
On peut effectivement établir des comparaisons assez troublantes, même s’il faut bien sûr à chaque fois replacer les faits dans leurs contextes historiques respectifs. Par exemple, la  » mode black  » des années 80-90, avec son côté parfois superficiel, avec certains médias qui ne résistent pas toujours à la tentation de verser dans le folklore de l’exotisme, évoque par moments irrésistiblement la  » vogue nègre  » de l’entre-deux-guerres, avec Joséphine Baker et sa ceinture de bananes…
De même, si le paternalisme à l’égard des Africains a beaucoup régressé depuis les indépendances, on en trouve encore, incontestablement, des traces éloquentes dans la société française d’aujourd’hui. Par exemple, avec la culpabilité post-indépendantiste des années 60-70, les Noirs avaient quasi disparu de la  » réclame « . Or, depuis les années 80, avec la fin de la mauvaise conscience et avec le déclin concomitant du tiers-mondisme – symbolisés par le succès de librairie en 1983 du livre de Pascal Bruckner, Le Sanglot de l’homme blanc (Seuil) –, on observe un retour des Noirs dans la publicité. Or, si la culpabilité est un sentiment malsain, stérile, voire mortifère, le rejet de cette culpabilité, qui en soi est une bonne chose, s’est trop souvent traduit par l’affichage d’un égoïsme à toute épreuve. Aussi, des stéréotypes du passé, des images paternalistes et racistes ont ressurgi dans les années 80 sans que personne n’y trouve à redire, ce qui en dit long sur la rémanence de l’inconscient collectif français, encore marqué en partie par l’imagerie coloniale. Le cannibale avec son os dans le nez, le bon nègre gentil, roublard, rigolard et rigolo étaient ainsi de retour dans les années 80 et évoquaient irrésistiblement les réclames des années 20. Sur ce point, je vous renvoie à l’exposition Négripub et à son très éloquent catalogue (Somogy, 1992). On y voit entre autres un douanier antillais vanter les mérites d’un fromage alpin par ces mots :  » C’est autrement bon  » (1985), une réplique qui renvoie au  » Y’a bon  » de son ancêtre Banania. Dans les années 30 déjà, Léopold Sédar Senghor vilipendait ces images indignes :  » Je déchirerai les sourires Banania sur tous les murs de France  » ; 50 ans plus tard, les sourires un peu niais du gabelou d’outre-mer couvraient les murs de France… et Senghor faisait son entrée à l’Académie française !
Il semble pourtant que la situation ait un peu changé depuis les années 80. De plus en plus, lorsque la publicité met en scène des Noirs, elle montre des consommateurs français comme les autres, avec comme seul trait distinctif un taux de mélanine supérieur à la moyenne nationale. Si j’étais aussi cynique qu’eux, je dirais que les publicitaires ont sans doute constaté qu’en France les Noirs représentent désormais une partie non négligeable de leur  » cible « , et qu’il n’est peut-être pas très judicieux de les importuner.
Enfin, pour nuancer ce que je viens de dire concernant la relative pérennité de l’inconscient collectif colonial, les Français ont maintenant un rapport plus fraternel avec les Noirs en général et les Africains en particulier. Le récent mouvement des sans-papiers, qui a vu des migrants africains prendre en main leur destin, y est sans doute pour quelque chose.
Vous écrivez :  » Qu’y a-t-il de commun entre un cireur de chaussures de Harlem, un paysan sahélien ou un coupeur de canne antillais ? Il y a le regard de l’Autre. L’identité nègre s’affirme d’abord en opposition au racisme des Blancs, on peut même se demander si le  » monde nègre  » n’existe pas d’abord de manière négative dans l’inconscient des négrophobes qui rejettent en bloc l’humanité pigmentée.  » Je suis d’accord avec cette phrase, mais en même temps, je me demande si tous les nègres peuvent être des frères ?
Africultures démontre qu’il existe effectivement au sein du  » monde noir « , si cette expression a un sens, un certain nombre d’interrogations communes. Car heureusement, il n’y a pas que la pigmentation de la peau et le regard de l’Autre pour réunir les Noirs du monde entier. Il y a aussi une mémoire commune, faite des souffrances de la traite, des malheurs de la colonisation et des heurts des indépendances. Il y aussi l’universalisme de la cause panafricaniste – du Trinidadien George Padmore au Ghanéen Nkwame Nkrumah –, le rayonnement des littératures  » noires  » – du Martiniquais Césaire au Nobel nigerian Wole Soyinka –, le retentissement du combat pour l’égalité – de l’Américain Martin Luther King au Nobel sud-africain Nelson Mandela. Il existe même sans doute une vision du monde, voire une sensibilité artistique particulières, qui donnent aux cultures issues du continent africain une  » couleur  » reconnaissable entre toutes.
Mais il y avait, je crois, dans les mouvements nègres de 1919-1939, une propension assez forte au négrisme, ce culturalisme exacerbé qui tend à faire du  » monde nègre  » une entité globale, dotée d’une identité unique. Cette attitude pouvait s’expliquer à l’époque, car les Africains étaient considérés par la majorité de la population comme de  » grands enfants  » qu’il fallait éduquer. Le terme même de  » civilisation africaine  » faisait sourire et on allait parfois, dans les franges les plus extrémistes des sociétés européennes, jusqu’à dénier toute humanité aux  » nègres « . Aussi, fallait-il retrouver coûte que coûte une dignité que la colonisation et les racistes bafouaient quotidiennement, et cela devait passer, dans un premier temps, par des revendications identitaires exacerbées, qui pouvaient aller parfois jusqu’à l’outrance, jusqu’à la proclamation inversée de la supériorité des Noirs. C’est dans ce contexte qu’il faut resituer la dérive fascisante à laquelle je faisais allusion tout à l’heure.
Aujourd’hui, on a tout de même fait beaucoup de chemin et cette quête identitaire radicale n’aurait plus la même signification. Il serait en effet dangereux de revendiquer une identité mondiale factice qui se résumerait de fait à une unicité ethnique. Une telle idée, attisée par l’inégalité économique qui touche le continent africain ou par l’injustice sociale qui frappe une grande partie des Afro-américains, pourrait tout aussi bien accoucher d’un mouvement purement et simplement racialiste, proclamant son altérité radicale et faisant indirectement le lit d’un  » apartheid planétaire « . Pour autant, le panafricanisme, qui prône une réelle fraternité intercontinentale au sein du  » monde noir « , reste une des grandes et généreuses utopies du XXe siècle, même si elle ne semble plus à l’ordre du jour pour l’instant.

<small »>Philippe Dewitte est historien, chercheur associé à l’URMIS (Unité de Recherche Migrations et Sociétés du CNRS) et rédacteur en chef de la revue Hommes et Migrations. Auteur de Les Mouvements nègres en France 1919-1939 (L’Harmattan, 1985), il a participé à de nombreux ouvrages collectifs : Mondialisation, au-delà des mythes (La Découverte 1997), Toute la France. Histoire de l’immigration en France au XXe siècle (Somogy 1998). Il vient de diriger un ouvrage collectif : Immigration et intégration en France, l’Etat des savoirs (La Découverte 1999).///Article N° : 1364

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