« Les quartiers ce sont des gens avant d’être du béton ! »

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20 ans après l’album Chants de lutte, Les Motivé-e-s reviennent. Ce mouvement politique et artistique lancé notamment par les membres du groupe toulousain Zebda, Mouss et Hakim Amokrane, est en tournée. Engagés depuis des décennies dans et pour les quartiers populaires, ces artistes citoyens entendent bien se « mêler » au débat présidentiel.

Afriscope. Pourquoi « il n’y a toujours pas arrangement » pour reprendre votre slogan des Motivé-e-s ?
Mouss : Y a toujours pas d’arrangement, par rapport aux dogmes majoritaires, par rapport à beaucoup de mots en -isme comme le clientélisme le fascisme, l’intégrisme. Et puis c’est aussi un message contre tous les jugements hâtifs qui peuvent être portés sur les gens. Contre l’injustice en général. Mais aussi pas d’arrangement dans le sens positif : la solidarité, la fraternité, la convivialité, le partage.

En mai 2010 vous aviez fait la couverture d’Afriscope. Quel bilan faites-vous sur la politique 7 ans plus tard?
Hakim : Le Président précédent, Sarkozy, nous avait poussés à bout. Ensuite il y a eu l’espoir du changement. Mais, globalement, je n’ai pas l’impression que ça a évolué en particulier pour les quartiers populaires, qu’il y ait plus de travail pour eux et notamment pour les jeunes.

Les Motivé-e-s ont présenté une liste en 2001, conduite par votre frère, Salah Amokrane, qui a réuni 17% aux élections municipales de Toulouse. Que retirez-vous de cette expérience ?
Mouss : Il faut penser local pour imaginer le monde. On ne croit pas tellement en l’homme ou la femme providentiel-le. Pendant toutes ces années de terrain, en France et à l’étranger, nous avons croisé des dynamiques locales. C’est la meilleure façon de lutter contre le cynisme. Intellectuellement il y a des tas de raisons d’être pessimistes, désillusionnés, de ne plus croire en rien et de lâcher l’affaire. Dans l’action, on redevient optimiste. Nous sommes des acteurs associatifs dans notre quartier et dans notre ville. C’est ce cheminement local qui nous a amené aux élections de 2001. Car le champ électoral ne se limite pas au fait de voter. Nous avons toujours envie de dire aux gens: « Tu as envie de te présenter vas-y ! Présentes-toi chez toi ! »

Justement comment jugez-vous le fait que votre frère Salah Amokrane ait rejoint l’équipe de campagne de Benoît Hamon comme conseiller « justice sociale et égalité » ?
Mouss : Ceux qui connaissent son intégrité savent qu’il l’a fait en son âme et conscience. Il a un vrai parcours de militant dans les quartiers populaires [N.D.L.R : il est président du Tactikollectif, association toulousaine qui par les arts et actions citoyennes « propose de contribuer au récit de l’histoire de l’immigration du point de
vue des concerné-e-s »]. On respecte de fait son choix. On voit bien que le rythme électoral ne va pas permettre cette union de la gauche, que nous aurions aimé. Mais la question aujourd’hui est: « Est-ce que la Gauche sera au second tour ? » On ne voit pas cela se profiler.

Comment envisagez-vous la question du Front national (FN) ?
Hakim : Le problème est le chantage qui consiste à dire : « Si vous ne votez pas pour moi c’est Marine Le Pen qui va passer ». Le FN joue sur la peur des gens et en face ça joue sur la peur du FN. Il n’y a que des peurs et des campagnes sur l’insécurité ou la laïcité. Dans les quartiers on est bien placés pour se rendre compte que l’insécurité est sociale. Mais à force de jouer sur la peur du FN, on risque de se retrouver à voter utile. Or, depuis que j’ai eu l’âge de voter j’ai le sentiment d’avoir toujours voté utile. Le comble c’est 2002 : On a voté Chirac qui a fait comme si 82% des Français étaient pour sa politique.

En tant qu’héritiers de l’immigration post-coloniale avez-vous le sentiment qu’une partie de la population est reléguée dans les programmes des Présidentielles ?
Mouss : La politique de terrain a disparu. Les hommes et femmes politiques ont complètement disparu des quartiers. Alors qu’il y aurait moyen d’y faire de la politique. Il faut juste que les politiques acceptent l’idée de ne pas être d’accord avec ce qui y est dit. C’est pareil avec les territoires ruraux délaissés dont les habitants ont aussi des choses à dire qui leur déplaisent. Et par exemple, sous prétexte qu’il y a des personnes croyantes ou pratiquantes on leur renvoie une laïcité punitive et agressive: « Je veux bien t’écouter mais tu ne parles pas de ça. » La politique ce n’est pas ça. C’est aussi le fait d’accepter les désaccords. C’est comme si on attendait des quartiers un discours spécifique. Donc effectivement, les quartiers sont délaissés des programmes politiques. Mais inexorablement des paroles vont se dégager. La solution ne viendra que des gens des quartiers eux-mêmes. à notre niveau on n’est pas des chevaliers. On n’a pas LA solution. Mais on aimerait que les gens se battent pour prendre la parole et qu’ils puissent le faire. L’album est là pour ça, la tournée aussi. On agit du mieux qu’on peut dans l’énergie de notre expression.

Les Motivé-e-s défendent les égalités homme-femme, luttent contre les discriminations, entendent sortir de l’invisibilité des voix issues de différentes migrations. Avez-vous réussi à faire avancer ces dossiers au niveau local ?
Mouss : Le mouvement a surtout permis à des tas de gens de se greffer à une dynamique ouverte et d’avoir une formation politique et citoyenne. Il faut occuper des espaces pour que les gens se les approprient et prennent la parole. Cela nourrit la démocratie.

Mouss et Hakim sur scène, 2017 © DR

Quelles sont vos actions concrètes aujourd’hui à Toulouse ?
Hakim : Dans notre quartier des Izards, Tactikollectif organise le festival Origines contrôlées depuis 2004. Les mamans du quartier, leurs enfants nous aident et veulent montrer aux « centrevillois » qu’ils peuvent venir chez nous ! Les quartiers ne sont pas que des immeubles et du béton. On y vit. Ceux qui n’ont aucune idée de ce que c’est qu’un quartier populaire se rendent compte pendant cet événement qu’il est habité ! Ça démystifie cette peur de l’autre et des quartiers véhiculée par les discours lepénisants.
Mouss : Nous avons grandi dans ce quartier. Pour rien au monde on échangerait notre enfance. C’était un pur kiff, avec un vécu de l’ordre de l’exceptionnel en terme d’humanité.
Hakim : On a grandi dans l’éducation collective. Nous avons été élevés à gauche, à droite, par nos parents, par la voisine du dessous, le voisin du dessus. Aujourd’hui les gens essaient de s’en sortir même si on ne parle que des 10% de « master chouf ». 90% d’entre eux vont à l’école, se bougent, travaillent, ont envie que leurs petits frères soient docteurs. Certains veulent ouvrir une école de théâtre ou de musique dans le quartier. Les terrains de sport ce n’est pas ça qui manque. Mais il y a un déficit culturel. Il faut démocratiser l’accès à l’école et à la culture.

Votre militantisme commence dès 1982. Vous avez créé l’association Vitécri, juste avant la Marche pour l’égalité de 1983-84. Comment a évolué votre action de terrain ?
Mouss : S’il y a une chose qui a changé c’est la révolution numérique. D’un côté c’est fantastique parce que ça démocratise les prises de parole et les possibilités. Notre génération n’avait pas internet. Aujourd’hui des mômes s’impliquent, font des disques en 24 heures avec un ordinateur. De l’autre ça a tendance à faire disparaître le militantisme de terrain. Par contre les raisons pour lesquelles les gens s’engagent n’ont pas changées. Quand on milite c’est aussi pour soi. On le fait parce qu’on a besoin d’agir, de se lever, de se regarder dans le miroir et de se dire qu’on avance, et qu’on n’accepte pas l’injustice qui est en bas de chez nous.

Vous considérez-vous comme des passeurs.
Hakim : Nous sommes des rafraîchisseurs de mémoire. Si aujourd’hui on devait faire un pamphlet sur une parole raciste on ferait un triple album ! « Le bruit et l’odeur » en 1991 c’était un futur président de la République qui disait que les immigrés sentent mauvais. Pour nous [N.D.L.R. : titre d’un album de Zebda sorti en 1995] le bruit c’est celui des enfants et l’odeur c’est celle du mafé et du couscous. On n’a pas la même vision du voisinage que ce genre de personne. Passeurs j’aime bien. En terme footballistique faire une passe décisive pour marquer c’est pas mal! Quand on regarde les petits frères derrière nous on essaie de ne pas leur fermer la porte. Ne pas être sur le moi-je mais le nous collectif. C’est ce qui nous permettra de continuer à avancer La transmission nous passionne. Quand on a déboulé en 1992, nous n’étions pas nombreux à venir des quartiers et à prendre la parole. Aujourd’hui des jeunes prennent la parole de façon autonome. C’est une évolution notable. Nous sommes des enfants de l’immigration post-coloniale, Nos parents, ex-colonisés, sont venus en France pour travailler, ne sachant ni lire ni écrire. La génération qui vient, la troisième génération ce sont nos enfants. Ils sont encore plus français que nous. Même si le niveau social n’est pas super élevé, quand tu as des parents instruits ou qui parlent bien français, c’est un élément supplémentaire pour te permettre d’accéder à la parole. Nous l’avons toujours dit : il n’y a pas et il n’y aura jamais de problème d’intégration parce que c’est inexorable.

Quel que soit le résultat des élections vous entendez poursuivre l’action des Motivé-e-s, à savoir l’artivisme ?
Hakim : On va continuer l’artivisme. La musique accompagne les gens dans les luttes. Quel que soit le résultat on sera là. Peut-être va-t-on résister plus que militer. En tout cas on sera toujours sur la route pour faire résonner ces chansons des Motivé-e-s qui, depuis le siècle dernier, ont célébré des militants morts au combat. La musique a accompagné leur résistance. On continue de discuter avec le public. Communiquer permet d’être moins en colère. On est là pour sortir cette colère, lâcher la soupape, mettre du baume au coeur avec des convictions.
Mouss : Pendant les élections, les candidats te disent : « J’ai 5 ans pour faire le job ». Mais monter un projet culturel, d’expression populaire dans un quartier, ça se joue sur des générations. Le rapport à la police dans les quartiers, puisqu’on en parle beaucoup, s’est déconstruit sur des décennies. Nous serons toujours engagés dans les quartiers, avec ceux qui agissent.

Chacun peut être acteur du changement si on vous suit.
Mouss : La culture et l’éducation populaire sont des ingrédients de la démocratie. On sait bien que ça ne remplit pas le ventre des gens. Il faut avoir du mental. Pour ça il faut être ensemble, essayer de s’approprier l’espace public, « en être ». Souvent quand tu n’en es pas, c’est que tu n’as pas le choix, que tu es précaire, que tu galères. Il faut être solidaires de ceux qui voudraient en être mais ne le peuvent pas parce que le système ne leur permet pas, que ce soit en milieu urbain ou rural. Il y a aussi ceux qui disent: « J’abandonne », qui pourraient en être mais ne le veulent pas. C’est un peu cynique. Qu’est-ce qui fait du lien? Pour nous, Les Motivé-e-s, c’est la musique. Nous qui avons grandi dans un quartier populaire avec toutes les galères que ça suppose, c’est comme partout sur Terre. Ce n’est ni le paradis ni l’enfer. Là où il y a des choses terribles il y en a aussi de belles. Si on ne voit que le côté obscur on se dit: « Ils ont gagné, ce n’est pas la peine d’y aller ». Mais, partout, il y a aussi des gens qui se parlent, se sourient, se serrent la main, aident leur voisin à écrire une lettre, dans les démarches avec l’administration. Ceux qui donnent des couvertures, accueillent des réfugiés. La vie c’est d’être sur le terrain de sa propre vie.

Plus d’infos: Zebda, du Tactikollectif, des Motivé-e-s : Histoire(s) d’engagements artistiques et citoyens
1982, quartier des Izards à Toulouse, l’association Vitécri (vidéo théâtre et écriture) voit le jour. L’un des courts-métrages produits donne naissance au groupe Zebda (signifie beurre en arabe, un jeu de mots avec le mot beur) avec Moustapha et Hakim Amokrane, ou encore Magyd Cherfi. Ils sortent leur premier album L’arène des rumeurs en 1992. En 1997 sur les cendres de Vitécri naît le Tactikollectif qui prolonge la réflexion sur l’action culturelle, les discriminations et la parole des quartiers populaires en s’appropriant cette citation d’Edouard Glissant: «Changer en échangeant sans craindre de se perdre. » La même année, dans une démarche artistique et politique nait à l’initiative des membres de Zebda, le collectif artistique et politique des Motivé-e-s. Il enregistre en 1997 l’album de chants révolutionnaires, Chants de lutte. En 2001 ce mouvement politique local de gauche recueille 12,49% des voix aux élections municipales de Toulouse et obtient quatre conseillers municipaux. Aux élections de 2008 les Motivé-es rejoignent la liste unitaire de l’ex Ligue communiste révolutionnaire (LCR) et du collectif anti-libéral. Depuis 2004 l’association du Tactikollectif organise à Toulouse, et en particulier aux Izards le festival « Origines contrôlées » qui mêle débats, expositions, concerts et forum des initiatives des quartiers populaires.

 

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