Les Rastafariens d’Ethiopie, enjeux contemporains d’un mythe

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La communauté rasta installée depuis les années 1950 à Shashemene, ville du sud de l’Ethiopie, soulève mythes, suscite curiosité et méfiance. Giulia Bonacci connait bien le sujet, elle qui, rasta aussi, y a passé plusieurs années pour mener à bien son travail de thèse. Chercheur à l’IRD, auteure d’Exodus ! L’histoire du retour des Rastafariens en Ethiopie (L’Harmattan, 2010), elle nous propose quelques éclairages sur le choix panafricain du « retour » d’une communauté méconnue, traversée par des enjeux d’appartenance, d’identité et de générations.

Comment définir aujourd’hui la réalité géographique du quartier rasta de Shashemene ?
La couronne éthiopienne a donné des terres aux descendants des esclaves africains qui avaient soutenu l’Ethiopie pendant la guerre contre l’Italie. C’était vraiment un motif panafricain. Mais ces terres ont été nationalisées à l’occasion des grandes réformes foncières de mars 1975, le motif panafricain ne tenant plus face à l’ampleur du changement politique et social en Ethiopie. Le lieu est identifié comme le « quartier jamaïcain », parce que c’est là que s’installent depuis la fin des années 1960, pendant le régime du Derg(1) et jusqu’à aujourd’hui des Rastas venus de tout l’espace des migrations caribéennes et d’ailleurs. Si on prend un plan du quartier et qu’on identifie toutes les parcelles habitées ou occupées par des Rastas cela donnerait les contours de ce « quartier jamaïcain » où beaucoup d’Ethiopiens résident également. La distinction entre les espaces résidentiels est peu visible, certaines maisons ressemblent tout à fait à des maisons éthiopiennes et d’autres sont clairement différentes parce qu’elles sont très grandes, ou peintes des symboles associés au mouvement rasta.
Les Ethiopiens habitent-ils le quartier depuis longtemps, ou bien ces installations sont-elles récentes ?
Quand les premiers caribéens sont arrivés dans les années 1950 l’espace était totalement rural avec des champs dévoués à l’agriculture et des pâturages. Certains Ethiopiens vivaient dans des toukouls, (2), un peu plus loin. Pendant le régime du Derg, il y a eu « la villagisation », un vaste programme du gouvernement pour rassembler des populations rurales dans des espaces résidentiels nouveaux. Dans les années 1980, ce programme a engendré un grand déplacement de population à l’échelle du pays, ce qui a produit sur l’espace du don de terre originel la création d’un quartier nouveau, quadrillé, où beaucoup d’Ethiopiens sont venus habiter. Depuis vingt ans, une poussée démographique très importante a amené beaucoup d’Ethiopiens à s’y installer. Pour différentes raisons, mais aussi parce que c’est un beau coup financier. Le quartier est tellement demandé que si un Ethiopien occupe une terre, avec un peu de chance, il pourra la revendre à un Rasta. Ces dernières années, ce quartier a été intégré aux limites de la ville. Il n’est plus géré par les associations paysannes responsables dans les zones rurales du pays, mais par les kébélés, la plus petite unité administrative urbaine en Ethiopie. La ville de Shashemene a beaucoup grossi : il y avait 6 000 habitants en 1960, il y en a maintenant près de 120 000. Le « quartier jamaïcain » compterait autour de 800 Rastas. Leurs arrivées sont constantes dans les 15 dernières années.
Les arrivées récentes sont-elles moins le fait de Jamaïcains que de Rastas venus d’autres espaces ?
Après les Jamaïcains, les Trinidadiens forment le deuxième plus gros contingent à part égale avec celui d’Angleterre. Les Rastas venus d’Angleterre sont descendants de migrants caribéens, métis euro-africains ou encore migrants eux-mêmes vers les métropoles occidentales. Il y aussi des Rastas venus du Kenya ou d’Afrique du Sud, et quelques Rastas européens mais ils sont tout à fait minoritaires.
Que dire de cette image négative du quartier, qui circule notamment dans les médias et les guides touristiques.
Dans une certaine mesure oui, Shashemene est une ville un peu dangereuse. Mais parce que c’est une ville de migrants où cohabitent des dizaines de groupes ethniques et religieux différents. C’est une ville qui n’a pas beaucoup d’infrastructures et d’industrie donc il n’y a pas de travail et une grande pression économique crée de l’insécurité. Et puis c’est une ville de passage. Mais c’est facile de parler mal des Rastas, on ne comprend pas bien ce que ces gens viennent faire là ; ils ont plein de cheveux, fument de l’herbe, ils écoutent de la musique fort, ils ne font rien. Ce sont des stéréotypes tenaces. Les médias, qui sont nombreux à passer, vont trop souvent vers cette facilité du cliché.
Le mouvement rasta est aussi complexe à aborder parce que très diffus… De nombreuses branches sont par exemple représentées dans le quartier.
En fait on peut imaginer le mouvement rasta se déployer le long d’un continuum qui irait du plus rigide au plus permissif. En réalité, il y a de tout. A Shashemene il y a une strate représentée par les différentes maisons rastas : les Douze Tribus d’Israël, la Fédération Mondiale Ethiopienne, l’ordre de Nyabinghi et les Bobo Shanti. Mais il y a aussi des électrons libres. Ensuite il y a une strate de pratiques diverses avec par exemple des gens qui ont une alimentation ital (naturelle, végétalienne), qui se coupent effectivement de certains moments de la sociabilité éthiopienne. Mais il y a aussi d’autres Rastas qui vont tuer une chèvre à Pâques. On ne peut plus mettre les Rastas dans une même petite boite. Il y a des conflits internes au sujet de la représentation de la communauté mais il y a aussi beaucoup d’exemples d’entraide. Ils ont quand même installé un système de sécurité sociale, ainsi qu’un suivi et une prise en charge des personnes âgées. Ils ont développé des écoles, l’une avec plus de 500 élèves et l’autre avec une centaine, pour la plupart issus de familles très marginalisées et pour lesquels un suivi médicalisé est mis en place. Ces deux écoles suivent toutes les législations pédagogiques et financières du pays. Elles sont reconnues et ont d’ailleurs de très bons résultats. Certaines familles ont aussi développé des chambres d’hôtes. Il faudrait que les observateurs extérieurs mettent ces initiatives en perspective.
Depuis que vous avez terminé votre thèse, quels seraient les principaux enjeux à fouiller, les nouveaux terrains de recherche à explorer ?
Une grande question, qui était déjà un enjeu quand j’ai commencé mon travail, a trait à la légalité. La plupart des Rastas n’ont pas de titres fonciers, ni de papiers d’identité ou de résidence. Ils vivent dans un vide politique et légal qui n’est pas adressé par le gouvernement éthiopien. Ils sont pourtant nombreux à vivre ici depuis 40, 30, 20 ou 10 ans, avec des passeports expirés, sans aucun droit. Il y a aussi la question des enfants nés dans le quartier jamaïcain. La plupart d’entre eux ne sont pas de nationalité éthiopienne. Souvent, ils ont une carte d’identité du Kébélé qui indique qu’ils sont jamaïcains. Le droit du sol n’existe pas. Si une mère est éthiopienne, et seulement dans le cadre d’un mariage, l’enfant peut obtenir la nationalité éthiopienne. Mais la plupart des unions mixtes ne sont pas formalisées par un mariage, c’est donc la nationalité du père qui est attribuée à l’enfant. Et comme c’est une migration essentiellement masculine, ce sont surtout des hommes étrangers qui font des enfants avec des femmes éthiopiennes. Ces jeunes sont pris entre le fer et l’enclume. Même pour affirmer la nationalité de leur père ils doivent pouvoir accéder à un certain nombre de documents en Jamaïque, comme des actes de naissance d’un père ou d’un grand-père qui n’est peut-être plus là-bas. Il faut passer par les ambassades respectives à Washington ou à Londres pour faire un passeport. Ce sont des processus très compliqués qui demandent des financements et des papiers que les gens n’ont pas. Le gouvernement est très bien informé de la situation de ces personnes. Il y a eu plusieurs recensements. Même si l’Ethiopie a d’autres chats à fouetter, c’est aussi comprendre que l’Ethiopie d’aujourd’hui ne peut ou ne veut pas assumer les politiques panafricaines qui ont invité ces gens sur son territoire dès les années 1950. Ces migrants essayent de garder leur légalité, et pour cela ils doivent avoir un permis de travail ou être investisseur. Mais c’est très compliqué d’ouvrir un business ici.
Pour vous, qu’est-ce que ça veut dire être rasta ?
Etre rasta, c’est être l’héritier d’un discours et de pratiques sociales centrées sur un message de libération et de rédemption. C’est faire partie d’une communauté humaine totalement transnationale à ce jour, qui a son système religieux propre. Joseph Owens, un prêtre catholique blanc qui a fait un très beau livre sur les rastas dans les années 1970, disait que le Rastaman c’était un mythe, un corps qui incarnait des mythes très forts comme la souveraineté de l’Ethiopie, l’identité éthiopienne, la lutte pour la rédemption des Noirs et des descendants des esclaves africains. Etre rasta c’est s’identifier à ces mythes-là et les faire avancer dans la société d’aujourd’hui.
Alors qu’est-ce que deviennent ces mythes pour les jeunes qui sont nés en Ethiopie, sur cette terre ancestrale ? La question du retour n’existe plus…
Sans aucun doute les données sont différentes. On ne vit pas les mêmes choses quand on est né dans les ghettos de Kingston dans les années 1940 ou quand on est né en Ethiopie en 2013. Et c’est très intéressant de voir comment les jeunes nés dans le « quartier jamaïcain » gèrent cet héritage de leurs parents tout en étant immergés bien plus qu’eux dans un contexte social éthiopien totalement différent voir contradictoire. Une des choses très difficile à vivre est l’absence de reconnaissance. Etre sans papier à 20 ou 30 ans en Ethiopie à cause du rêve de son père, c’est dur. Cela peut s’exprimer dans la relation familiale mais aussi dans la relation à la nation. Une nation où ils ne trouvent pas de place formelle. Les parents rêvaient de Sion, d’une terre où coulent le lait et le miel, et les jeunes rêvent un jour d’aller voir cette Jamaïque dont on leur parle depuis qu’ils sont nés. Je me rappelle d’un entretien avec un jeune né en 1975 en Ethiopie, il expliquait sa difficulté d’être à la fois jamaïcain, noir, éthiopien, et tout cela était mélangé. Quand je lui ai demandé : mais finalement tu appartiens à où ? Il m’a répondu, en amharique alors que l’entretien était en anglais : « mon cordon ombilical est enterré ici ».
Cette réalité ne transforme-t-elle complètement ce qu’être rasta signifie pour cette génération ?
Ce n’est ni surprenant ni menaçant que le mouvement rasta change et que ce qu’il puisse signifier et représenter évolue aussi. Tous les enfants de parents rastas ne se définissent pas pour autant rastas mais ce n’est pas valide uniquement pour l’Ethiopie. Que deviennent les enfants de familles rasta à New York, à Kingston ou à Paris ? Qu’est-ce qui est transmis d’une foi et d’une pratique sociale à ces enfants dans des contextes où la plupart du temps il n’y a pas de lieux de culte formels et d’espace culturel spécifique ? Les jeunes rastas éthiopiens doivent le vivre plus frontalement encore car Hailé Sélassié est cette figure historique et politique mal digérée par deux régimes successifs en Ethiopie.
Pour un Rasta blanc, quel est le sens de venir s’installer à Shashemene ?
Je ne sais pas très bien. J’aimerais justement écrire un livre sur les femmes rastas blanches pour lier les questions de genre, de race et de retour. Leurs trajectoires sont variées, il y a des sisters qui sont intégrées dans des organisations rastas historiques, d’autres qui étaient déconnectées mais qui ont quand même trouvé leur place et d’autres encore qui restent juste un temps pour un travail, une mission particulière et puis repartent.
Donc vous reliez tout de suite le fait d’être blanc au fait d’être femme ?
C’est parce qu’il y a peu d’hommes blancs et rastas vivant en Ethiopie, et aussi parce que je réfléchis depuis un moment aux destins de femmes blanches dans les mouvements noirs. Quelques-unes sont arrivées en couple mixte caribéen mais d’autres sont arrivées seules. Déjà être une femme noire, dans un mouvement masculin et patriarcal n’est pas évident mais être une femme blanche, cela rajoute une couche de complexité. On est quand même dans un mouvement où l’affiliation à une couleur de peau noire et à un peuple marqué par l’histoire tragique de l’esclavage est tout à fait importante.
Et vous concernant, est-ce qu’être une femme blanche a pu poser problèmes dans vos recherches ?
Des problèmes non, mais de difficultés supplémentaires pour m’insérer dans ces milieux-là, oui. C’est une des contradictions au sein du mouvement rasta. Il est porteur d’un discours sur la suprématie de la race noire alors qu’il met en son centre l’empereur Hailé Sélassié, dont la position antiraciste est très claire malgré les appétits coloniaux européens, et l’abandon de la Société des nations quand l’Ethiopie a été attaquée par l’Italie fasciste. En témoignent ses mots prononcés lors d’un discours de 1963, mis en musique par Bob Marley sur sa chanson War (3) : « tant que la couleur de peau d’un homme n’aura pas plus de signification que la couleur de ses yeux (…) il y aura la guerre ». Alors quel est donc ce mouvement qui s’attache de manière aussi intime à un empereur formellement antiraciste mais qui reste hanté par la race? C’est là une des questions qui structure et fragmente le mouvement rastafari.

Bob Marley chante « War » au festival Amandla en 1979

1) Le Derg était une junte militaire qui gouverna l’Éthiopie après la chute de l’empereur Hailé Sélassié en 1974, jusqu’en 1991 avec la République populaire démocratique d’Éthiopie.
2) Maison typique éthiopienne, le plus souvent faite de torchis et de chaume
3) « Until the color of a man’s skin is of no more significance than the colour of his eyes, there will be war », extrait du discours prononcé par l’Empereur d’Ethiopie Hailé Sélassié Ier à l’Assemblée Générale de l’Organisation des Nations Unies. New York City, le 6 octobre 1963
///Article N° : 12485

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Giulia Bonacci




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