Les résistances selon Said

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Vingt ans après la bombe ayant pour nom L’Orientalisme (Le Seuil, 1980), le public francophone redécouvre le talent polémique et critique de Edward Said, un des intellectuels les plus passionnants de l’hémisphère Sud et des Etats-Unis, dans un nouvel opus magistral.

Professeur de littérature anglaise et comparée à la riche université new-yorkaise de Columbia, ancien membre du bureau politique de l’O.L.P, amateur de musique (il est critique de musique classique pour The Nation , Edward Said est un parfait cosmopolite, issu d’une famille de confession protestante, arabe et américain, palestinien et tiers-mondiste, mais jamais enfermé dans aucune de ces appartenances : « je me sens chez moi dans ces pays… [j’appartiens] aux deux univers sans être entièrement d’aucun« . Dans L’Orientalisme devenu depuis viatique pour des générations d’étudiants, Said démontrait magnifiquement que l’Orient est un fantasme collectif, mieux : une usine à stéréotypes créée – depuis leurs bureaux et chaires à Londres, Paris, Berlin et ailleurs – par les orientalistes qui souvent ne partagent même pas un traître mot avec les peuples dont ils se targuent d’étudier les us et les coutumes. Pour dire d’un mot l’ambition du livre, il suffit de lire la formule définitive, mise en exergue, de Karl Marx lui-même : « Ils ne peuvent se représenter eux-mêmes, ils doivent être représentés » (Le Dix-huit Brumaire de Louis Bonaparte).
Avec ce nouvel ouvrage, rassemblant une série de conférences présentées dans des universités américaines et britanniques, Edward Said élargit considérablement ses champs d’intérêt, passant du monde arabo-musulman à l’ensemble des nations jadis colonisées appelé ici « périphérie« , ce qui comprend le Tiers-monde mais aussi des entités comme l’Irlande, l’Australie ou la Nouvelle-Zélande. Constatons aussi, avec l’auteur, que depuis les origines de l’expansion coloniale, « il y a toujours eu partout une forme quelconque de résistance active » de la part des autochtones. Résistance que les colonisateurs s’emploieront à nier pour légitimer leur occupation. Dans cet affrontement, tous les moyens sont mobilisés de part et d’autre. La culture est en point de mire. Forcément.
Ici, Edward Said s’appuie sur le roman qui est indéniablement la forme la plus achevée et la plus expressive de la culture européenne aux XIXe et XXe siècles. Il démontre comment les grands créateurs de l’époque, de Joseph Conrad à Kipling, de Jane Austen à Dickens, de Verdi à Balzac en passant par Gide et Camus, ont apporté sciemment ou, le plus souvent, inconsciemment, leur part de légitimation à la conquête de deux tiers de la planète par la volonté de puissance de l' »homme blanc » et ce, parfois, jusqu’au « coeur des ténèbres » de l’abomination comme au Congo de Conrad et du roi Léopold. Pour les créateurs qui s’étaient fait avocats de l’empire, la cause était entendue. En critique perspicace, Edward Said ne jette le bébé avec l’eau du bain : le génie des œuvres n’est évidemment pas remis en cause, il s’agit de penser l’impensé de la domination qui affleure ici et là comme le refoulé freudien.
La partie la plus importante de l’ouvrage (chapitres III et IV) se propose de retracer la carte des résistances tant militaires que culturelles, les grandes figures de ces mouvements étant remises en selle. Les farouches et courageux porte-flambeaux que sont l’émir Abd el-Kader ou Toussaint Louverture seront de solides références pour les grands penseurs de la résistance à l’instar d’un W.E.B Du Bois, C.R.L James, Tagore ou Yeats. Ces derniers ouvriront la voie aux figures les plus véhémentes des générations suivantes. Frantz Fanon, à qui Said consacre de belles pages, en serait l’épitomé, avec Césaire et quelques autres. De nos jours, Salman Rushdie, Toni Morisson, Chinua Achebe, Wole Soyinka, Mudimbe, Adonis, Ngugi wa Thiong’o etc… seraient les héritiers directs de ce courant. Tandis qu’un V.S. Naipaul, « connu pour sa vision négative du tiers-monde » s’est ex-communié lui-même.
Enfin, cette résistance ne doit pas exalter les particularismes identitaires mais plutôt servir de liant aux « énergies marginatoires, subjectives, migratoires de la vie moderne » en ces temps de globalisation. Un hymne au nomadisme culturel, une pièce majeure pour comprendre l’histoire tumultueuse de nos temps. Bref, un grand Edward W. Said.

Culture et impérialisme, de Edward Said, traduit de l’anglais par Paul Chemla, Fayard-Le Monde diplomatique, 556 p., 159 F.///Article N° : 1830

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