Les surprises sud-africaines

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A l’occasion du dossier Afrique du Sud, Abdourahman A. Waberi revient sur l’excellente anthologie de poésie sud-africaine récemment concoctée par Denis Hirson. L’occasion d’un bref rappel historique.

Les anthologies sont cruciales parce qu’elles nous invitent à considérer tout un champ ou toute une période littéraires. Elles élargissent notre horizon de perception et fouettent notre curiosité. Denis Hirson est un jeune poète sud-africain, parisien d’adoption et passeur par vocation. Il s’était mis en tête, depuis des années, de nous faire connaître, nous autres francophones, le dire poétique de la grande Afrique du Sud dans toutes ses langues, toutes ses couleurs et ses colères. Il éclaire d’un jour nouveau un terrain emprunté par d’autres passeurs, d’autres donneurs d’échos comme les universitaires Jacques Alvarez-Pereyre (Poètes engagés sud-africains, Grenoble, 1975; Les Guetteurs de l’aube, Presses universitaires de Grenoble, 1974), Jean Sévry (notamment pour son travail sur Mazisi Kunene, Les Ancêtres de la montagne sacrée, 1992) ou Florence Vaillant (Les Poètes noirs d’Afrique du Sud, Présence Africaine, 1975). Sans oublier le travail d’éditeur d’un autre poète, passeur à Paris et pousseur de voix, je veux parler du camerounais Paul Dakeyo (21 poètes sud-africains, C. Belvaude avec Dakeyo, Silex, 1981).
Enfin, tous les poètes africains, du nord comme du sud du Sahara, d’expression française ou anglaise ou arabe, ont eu, un moment ou un autre, l’occasion de crier haro sur l’âne de l’apartheid ou de célébrer les actions du prisonnier le plus ancien du Continent, Nelson Mandela himself. Il serait fastidieux de rappeler tous les titres et tous les faits d’armes. Citons cependant pour le plaisir le Chaka de Senghor (1969), Soweto, soleils fusillés (1977) du même Dakeyo ou Mandela’s Earth de Wole Soyinka.
En 1948, le Parti National, d’inspiration nazie, prend les rênes du pouvoir et met sous coupe réglée toute la société. Exil, enfermement, mort physique sont le lot des créateurs et des poètes, surtout noirs. Reste la ruse. La riposte qui prend souvent la forme d’un texte court – poème ou petite pièce dramatique – facile à mémoriser et transmettre oralement, assez dense cependant pour cacher son contenu subversif dans les plis de ses métaphores. C’est ce que Nadine Gordimer avait appelé en 1973 « The Megaphone and the Hiding Place« , autrement dit le poème est une aussi bonne cachette qu’un mégaphone. A preuve ces quelques vers de Mongane Wally Serote : « C’est une saison blanche et sèche/les feuilles brunies ne durent pas, leur vie brève se dessèche/et le coeur brisé, elles plongent doucement vers la terre/en ne saignant même pas… » (« Pour Don M. – Banni« , p. 51).
Pour nous faciliter la lecture de cette anthologie dense, Denis Hirson a divisé le livre(t) en cinq sections, cinq constellations inscrites profondément dans l’histoire. D’abord, les années soixante, tournant décisif avec notamment l’arrivée du Premier ministre Verwoerd, la création des sinistres Bantoustans, l’imposition du laissez-passer (pass), l’interdiction de l’ANC et du PAC, les massacres de Sharpeville etc.
La deuxième constellation (1970-1976) voit la naissance du Black Consciousness Movement mais aussi l’emprisonnement de nombre de poètes (Breytenbach, Serote) et l’exil d’un plus grand nombre encore (Kunene, Mandla Langa, N. Ndebele, M.O. Mtshali…) sans oublier la folie qui guette (Wopko Jensma) ou le suicide (Eva Bezwoda, Ingrid Jonker). En guise d’indice, ces quelques lignes d’Eva Bezwoda qui vous glacent le sang : « Quelquefois la bouche est une cellule close./En réclusion solitaire, elle n’a rien à dire./Ses dents sont les gardiens d’émail/Qui ne laissent rien entrer ni sortir./La langue grandit longue et mince… » (p.75).
La troisième constellation (1976-1980) est inaugurée par la révolte des enfants de Soweto contre l’imposition de l’afrikaans comme première langue d’enseignement. Une multitude de voix nouvelles se font entendre dans les revues comme Staffrider. Sipho Sepamla et Chris van Wyck déclinent leur dire sur le mode majeur en pervertissant la langue officielle, c’est-à-dire celle des journaux et du pouvoir, tandis que d’autres comme Stephen Gray se font intime. Nous regarderons de près cet extrait d’un poème de 1979, « En détention« , de Chris van Wyck : « Il est tombé du neuvième/Il s’est pendu/Il a glissé sur le savon en se lavant/Il s’est pendu/Il a glissé sur le savon en se lavant/Il est tombé du neuvième/Il s’est pendu en se lavant… » (p.110).
La quatrième constellation (mi-1980-1990) a vu l’instauration d’un Parlement à trois chambres (pour les Blancs, les Métis et les Indiens). Les émeutes, les grèves et les funérailles se succèdent. Le monde entier a les yeux rivés sur le pays, les poètes se font toujours passeurs comme on le constate avec les textes de Antjie Krog ou de Kelwyn Sole. La langue anglaise, langue du commerce et du pouvoir, est transformée, nous dit Denis Hirson, par les styles et les sensibilités africaines. Il était temps.
Enfin, la cinquième constellation qui ne se démarque pas nettement avec la quatrième, se signale par l’arrivée d’une toute nouvelle génération de poètes de premier plan. Certains sont jeunes comme Seitlhamo Motsapi ou Lesego Rampolokeng, d’autres très âgés à l’instar d’un Tatamkhulu Afrika. Ces poètes ont réussi à conjuguer un langue lyrique et une conscience politique. Depuis 1994 et la fin de l’apartheid, les recherches formelles et langagières reviennent en force sous la plume de beaucoup de poètes. On retourne aussi dans l’arbre de la mémoire et le royaume du passé. Les langues très minoritaires comme ceux des Bushmen sont désormais habitables, poétiquement s’entend. Le chant poétique est si difficile à trouver depuis que l’ennemi commun, l’hydre de l’apartheid, a disparu. On redécouvre l’ordinaire dans tous ses dimensions, comme le demandait Njabulo Ndebele, de même que l’abandon des slogans. On s’aperçoit que la violence et les problèmes économiques sont loin de s’être évanouis, « les routes sont [re]devenues hostiles » (Motsapi). Les poètes hier chassés occupent des positions enviables à l’instar de Serote, du recteur N. Ndebele, de Jeremy Cronin du Parti communiste, de Chris van Wyck ou d’Ingrid de Kok, membre de La commission Vérité et Réconciliation. On fait grande provision de sagesse, de tolérance en attendant, qui sait ?, la parfaite égalité dans la Nation arc-en-ciel : « Etre vulnérable, c’est être pleinement humain. C’est la seule façon de pouvoir saigner dans l’autre » (Antjie Krog).
Cette anthologie n’aurait pas vu le jour sans le talent des traducteurs Katia Wallisky (l’anglais) et Georges-Marie Lory (l’afrikaans). L’Afrique du Sud nous réservera toujours des surprises avec ses langues, ses peuples, ses chants et ses traditions anciennes et toujours vertes. Cette anthologie, modeste dans son projet mais précieuse, en donne un certain avant-goût.

Poèmes d’Afrique du Sud, anthologie composée et présentée par Denis Hirson, Actes Sud/Editions Unesco, 2001, 254 pages, 149 F (///Article N° : 1918

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