L’éveil de la conscience de race par des femmes : une lecture genrée de la Négritude

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Les apports critiques et littéraires de femmes autour des projets intellectuels et artistiques de la Négritude s’inscrivent parmi des initiatives précoces et précaires. Suzanne Roussi-Césaire et les deux sœurs Jane et Paulette Nardal ont contribué à une revendication de l’identité raciale ainsi qu’à mettre en avant une critique portant sur la question du genre.

Les mouvements de lutte, à la fois politiques et culturels, ont la particularité de se nourrir les uns des autres du fait de la circulation des idées, d’œuvres artistiques ou encore des nombreuses rencontres entre auteurs phares de la diaspora noire, notamment de la France aux Etats-Unis en passant par l’Afrique. Le mouvement de la Négritude ne déroge pas à ces règles. Autrement dit, dès sa création, son existence est liée d’une manière ou d’une autre aux différents mouvements culturels qui ont marqué le début du 20ème siècle dans l’Europe occidentale et dans les Amériques, notamment la Harlem Renaissance des États-Unis, l’Indigénisme d’Haïti et le Négrismo de Cuba. Ces mouvements valorisent les civilisations africaines et son héritage conservé par ses descendantes dans les Amériques.
Paris de l’entre-deux-guerres accueille des artistes, militants et intellectuels noirs qui étaient partie prenante de ces mouvements ainsi que les étudiants noirs des colonies françaises d’Antilles et d’Afrique. Par la suite, des échanges intellectuels et transnationaux ont permis l’émergence du mouvement de La Négritude en France. L’historiographie a désigné trois fondateurs de celle-ci : Aimé Césaire, Léon Gontran Damas et Léopold Sédar Senghor dont le premier a forgé le terme « négritude » dans le milieu des années 1930. Ces hommes ont souvent mentionné leur dette à l’égard des auteurs de la Harlem Renaissance (Alain Locke, W.E.B. Du Bois, et Langston Hughes, pour n’en citer que quelques-uns). Toutefois cette perspective généalogique de l’histoire réduit le mouvement à une vision masculine de la diaspora africaine francophone.

La place des femmes
Or, la Négritude est un mouvement dynamique portant plusieurs initiatives qui soulignent le début de nouveaux axes critiques. Quelques femmes intellectuelles exposent la pluralité des héritages culturels de la race « noire » ou encore une critique anti-raciste basée sur la mise en question du genre. (1) En général, ces analyses ont été publiées dans des journaux et revues éphémères. Ayant pourtant des positions politiques modérées, elles ont tout de même subi la censure et la répression du gouvernement français ; comme cela était le cas pour La Dépêche africaine (1928 – 1931) et La Revue du monde noir (1931 – 1932). (2) La reconnaissance de ces analyses suscite une réévaluation des apports critiques sous la bannière de la Négritude.

Trois femmes de la négritude

Particulièrement remarqués, les écrits de Suzanne Roussi-Césaire et les deux sœurs Jane et Paulette Nardal démontrent un engagement intellectuel féminin avant et au cours de la Négritude. L’apport de ces trois femmes construit une étude de base sur non seulement les contributions féminines noires dans le développement francophone d’une conscience raciale mais aussi le rôle du genre dans l’historiographie de ce développement. De plus, ces femmes ont occupé des rôles estimés en tant que fondatrices, traductrices ou rédactrices. Pourtant, leurs contributions sont occultées de l’histoire. Jane et Paulette Nardal ont milité pour une identité collective parmi la diaspora africaine durant les années 1920 et 1930. Elles étaient à l’origine de regroupements intellectuels noirs en initiant un salon bilingue dans leur maison familiale à Clamart, une banlieue proche de Paris. Les écrits de Suzanne Roussi Césaire ont été publiés dans les années 1940 exclusivement dans la revue Tropiques (1941 – 1945) qu’elle a fondée avec Aimé Césaire, Aristide Maugée, René Ménil, et Lucie Thérèse. (3)
En général, leurs contributions démontrent la possibilité d’exprimer une identité collective sans proposer une définition homogène, c’est-à-dire une définition qui nie les différences significatives dans l’ensemble. Les hommes intellectuels noirs reconnaissent la différence socio-économique entre eux et la vaste population d’ouvriers noirs et illettrés. Cependant, les femmes noires intellectuelles font référence à d’autres différences, voire la question du genre à travers les conditions de classe et de race. Celle-ci est un facteur révélateur dans l’article « Éveil de la conscience de race » de Paulette Nardal publié en 1932.
L’article a été publié durant l’époque où la majorité des intellectuels noirs valorisent à la fois leur héritage africain et émettent des critiques sur l’abus du colonialisme sans le dénoncer. Effectivement, de nombreuses publications transmettent ce point de vue dont certaines sont investies par les sœurs Nardal. Elles ont rédigé et publié des articles dans La Dépêche Africaine sous la direction de Maurice Satineau. Puis, Paulette Nardal fonde avec l’écrivain haïtien Léo Sajous une revue bilingue, La Revue du monde noir, dans laquelle elle continue à publier des articles dont « Éveil de la conscience de race ».
Les contributions de Jane et Paulette Nardal sont à la base du mouvement la Négritude, bien que leur militantisme s’éloigne d’intellectuels qui, après la Seconde Guerre mondiale, avancent des projets de décolonisation. Pap Ndiaye observe : « [Aimé] Césaire a expliqué la négritude en termes de « résistance » à l’assimilation et à l’aliénation. Une manière de penser fièrement son identité noire, de l’arracher aux jugements racistes biologiques et culturels. En cela, la négritude s’inspirait des articles panafricanistes de Jane et Paulette Nardal […] qui insistaient sur les particularités culturelles et les beautés des civilisations africaines. Il ne s’agissait pas tant de revenir aux civilisations anciennes que d’inscrire l’africanité culturelle dans la modernité et dans un humanisme universaliste ». (4)
Revenons à l’article de Paulette Nardal « Éveil de la conscience de race » : il trace l’évolution d’une pensée qui revendique l’histoire de descendants africains. Il souligne non seulement la nécessité de trouver les similitudes parmi les différentes communautés noires mais aussi les personnes qui vont y contribuer. Plus précisément, cet article souligne à quel point la « résistance à l’assimilation et à l’aliénation » est bouleversante pour les femmes noires, voire les étudiantes antillaises.

Valorisation des étudiantes antillaises
En comparant la France et les Amériques, Paulette Nardal remarque que les étudiantes antillaises vont lancer les enquêtes qui sont à la base de l’identité noire. Elle s’exprime ainsi : « Les femmes de couleur vivant seules à la métropole, moins favorisées jusqu’à l’Exposition coloniale que leurs congénères masculins aux faciles succès, ont ressenti bien avant eux le besoin d’une solidarité raciale qui ne serait pas seulement d’ordre matériel ; c’est ainsi qu’elles se sont éveillées à la conscience de race. Le sentiment de déracinement […] aura été le point de départ de leur évolution ». (5)

Paulette Nardal affirme sa confiance aux étudiantes antillaises étant donné qu’elles ont des moyens pour renverser leur condition défavorisée, du fait qu’elles sont isolées, en s’investissant dans une recherche identitaire profonde. Elle explique : « au cours de leur évolution, leur curiosité intellectuelle s’est tournée vers l’histoire de leur race et de leurs pays respectifs […]. Au lieu de mépriser leurs congénères attardés ou de désespérer de voir jamais la race noire arriver à égaler la race aryenne, elles sont mises à l’étude […] ». (6)

L’auteure insiste sur le pouvoir de ces jeunes femmes antillaises grâce à leur formation supérieure. Elle avance le fait que les individus ayant une place marginalisée dans la société apportent des pensées radicales qui dépassent la singularité de leur condition marginalisée. L’article part d’une perspective optimiste et donc ne considère pas les difficultés pour les contributions de femmes d’être reconnues dans un patrimoine culturel de la diaspora noire. Autrement dit, il décrit la raison pour laquelle les femmes noires doivent résister à l’assimilation et à l’aliénation dans un pays colonialiste, mais il ne prévoit pas la valeur inférieure donnée aux apports par celles qui ont été pressées à militer contre le racisme culturel et biologique. Quoi qu’il en soit, la place historique de « L’Éveil de la conscience de race » incarne les enjeux des femmes intellectuelles du fait qu’un tel apport est peu cité dans les études sur la Négritude. (7) Une lecture a posteriori de cet article nous exhorte à considérer une interprétation nuancée de l’histoire du mouvement de la Négritude en considérant l’égalité entre les apports masculins et féminins. (8)

1. « L’internationalisme noir » de Jane Nardal publié en février 1928 dans La Dépêche africaine et « Le Surréalisme et nous » de Suzanne Césaire publié en octobre1943 dans Tropiques font preuve d’un argument sur la diversité comprise dans l’identité collective noire. Dans le premier, Jane Nardal introduit le néologisme « Afro-latin » afin de rejoindre deux éléments qui semblent antinomiques, à savoir la culture africaine et la culture française (latine). De même, Suzanne Césaire affirme qu’il faut « transcender enfin les sordides antinomies actuelles : blancs-noirs, européens-africains ; civilisé-sauvages ; […] purifier à la flamme bleue des soudures autogènes les niaiseries coloniales ».
2. Voir le chapitre « Race Signs of the Interwar Times » dans T. Denean Sharpley-Whiting Négritude Women Minnesota : University of Minnesota Press, 2002.
3. Voir Suzanne Césaire, Le Grand camouflage. Écrits de dissidence (1941 – 1945), édition établie par Daniel Maximin. Paris : Seuil, 2009.
4. NDIAYE, Pap. « Présence africaine avant « Présence Africaine ». La subjectivation politique noire en France dans l’entre-deux guerres », Gradhiva, numéro 10, 2009, p.78.
5. NARDAL, Paulette. « L’Éveil de la conscience de race », Revue du monde noir, 6 avril 1932. p. 29.
6. Ibid. p.30.
7. Pour avoir plus d’informations sur la vie de Paulette Nardal, voir Jil Servant, Paulette Nardal. la fierté d’être négresse. [DVD] Paris : La Lanterne, 2004, 52 min., son, couleur.
8. En ce qui concerne l’engagement intellectuel des femmes noires en France, deux références incontournables sont l’ouvrage de T. Denean Sharpley-Whiting (voir note 2) et le chapitre « Feminism and L’internationalisme Noir : Paulette Nardal » dans Brent Edwards The Practice of Diaspora: Literature, Translation, and the rise of Black Internationalism Cambridge: Harvard, 2003.
///Article N° : 11667

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Suzanne Césaire




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