L’hibiscus pourpre, de Chimamanda Ngozi Adichie

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Yacine Simporé analyse L’Hibiscus Pourpre, le premier roman de l’écrivaine nigériane Chimamanda Ngozi Adichie. Elle met ici en lumière le silence, la voix capturée du personnage principal, Kambili Achike. Cet article a été publié en anglais sur le blog Dearl

Dans son premier roman intitulé L’Hibiscus Pourpre, Chimamanda Ngozi Adichie nous entraîne dans la vie d’une famille chrétienne aisée, sur fond de tumultes politiques dans le Nigéria des années 80. Le récit est raconté par Kambili Achike, une jeune fille de quinze ans qui prend conscience de sa voix face à l’instabilité qui règne dans sa famille comme dans son pays. À travers les parcours des personnages du récit, l’auteure analyse les profondes séquelles du colonialisme et la violence engendrée par celui-ci, tant sur le plan national que dans l’intimité des Nigérians. Le roman frappe par son silence retentissant et sa narration lente et intensément descriptive, reflétant le cheminement progressif de Kambili vers un travail autoréflexif de prise de conscience. 

« S’exprimer davantage par l’esprit que par la parole »

Kambili est témoin et victime de plusieurs formes d’oppression et la première qu’elle subit est d’ordre familial. Son père, Eugène (Papa) se montre en société tel un symbole de générosité, toujours prêt à aider les plus démunis, à assister assidûment à tous les événements catholiques, à lutter pour la liberté d’expression et à contester fermement les abus de pouvoir des politiciens. Mais dans son foyer, il dicte à sa famille quoi dire, ressentir ou faire. Il assène fréquemment des coups de fouet à Kambili et à son frère Jaja, les asperge d’eau bouillante lorsqu’ils « pêchent » et bat sa femme.

La violence d’Eugène renvoie aux actes abusifs dont il a lui-même souffert dans son enfance, au cours de son éducation par des missionnaires catholiques. Il a fini par croire que la punition est la réponse naturelle à tout comportement pouvant être perçu comme allant à l’encontre de la religion. Kambili a été élevée dans le seul but d’agir selon le bon vouloir de Dieu et de son Papa. Les rares fois où elle s’exprime dans le cercle familial, elle veille à le faire dans le respect de sa religion et à ce que son père approuve ses propos. 

Le fanatisme d’Eugène contraste avec les pratiques religieuses plus progressistes et traditionnelles des autres personnages. L’auteure utilise cette opposition pour mettre en évidence les différentes réactions des Nigérians face à la domination religieuse et culturelle occidentale. D’une part, le personnage d’Eugène idolâtre les prêtres blancs et interdit à sa famille de parler Igbo, leur langue maternelle. D’autre part, des personnages tels que Tante Ifeoma, Grand-père Nnukwu et Père Amadi, rejettent cette domination en respectant uniquement leurs croyances traditionnelles, ou en les associant à leur récent héritage catholique. Kambili apprendra à se détacher progressivement de la vision de la religion inculquée par son père pour choisir la sienne tout en sachant bien qu’elle risque la punition pour cela.

La violence qui suit après un coup d’État militaire perturbe également la vie de Kambili. Elle est témoin de plusieurs scènes de grèves et d’altercations violentes entre civils et hommes armés, et désespère de ne rien pouvoir y faire. 

« La ville grouillait de soldats. Les marchandes hurlaient et plusieurs d’entre elles avaient les deux mains sur la tête, comme si elles étaient désemparées ou en état de choc… J’ai alors vu le soldat brandir son fouet dans les airs. Le fouet était très long. Il s’entortilla dans le ciel avant de frapper l’épaule d’une femme… Je pensais à cette femme gisant dans la crasse en rentrant à la maison. Je n’avais pas vu son visage, mais je sentais que je la connaissais, que je la connaissais depuis toujours. J’aurais souhaité pouvoir aller l’aider, enlever la boue rouge de ses vêtements… Je pensais à elle, le lundi aussi, quand Papa me conduisait à l’école. » 

Ces épisodes de violence devenus quotidiens dans la vie de Kambili, permettent de s’interroger sur la manière dont les identités se forgent dans des contextes de chaos. Baignée dans une éducation sévère et un contexte politique et religieux qui favorisent la censure, Kambili est bien consciente des risques qu’elle encourt à vouloir s’exprimer librement. Elle se résout donc à « s’exprimer davantage par l’esprit que par la parole »

Exprimer les non-dits

Le silence occupe une place importante dans ce récit. Il se traduit par une narration particulièrement descriptive et très peu de dialogues. L’auteure a recours à plusieurs métaphores pour formuler les idées que les personnages n’osent exprimer. Trois symboles d’oppression et de libération sont mis en avant : les figurines, la « gorgée d’amour » du thé de Papa et l’Hibiscus Pourpre. 

Dans le premier chapitre, Eugène casse les figurines de sa femme. Kambili n’exprime jamais clairement la violence de son père, comme si elle refusait d’admettre qu’il soit capable de telles choses. Elle évoque simplement le fait qu’elle entende parfois du bruit dans la chambre de ses parents, « comme si on cognait contre la porte » et qu’ensuite elle voit sa mère, parfois avec un œil au beurre noir, se réconforter en polissant ses figurines de danseurs de ballet. Mais lorsqu’Eugène casse ses figurines, sa femme décide de ne pas les remplacer. On comprend qu’elle n’aura plus besoin de ces figurines pour se consoler car elle ne tolère plus son sort. Ne pas remplacer ses figurines cassées marque peut-être un tournant, un nouveau départ pour elle. 

Eugène invite toujours ses enfants à prendre une gorgée de son thé lorsqu’il est brûlant avant de le boire lui-même. Une « gorgée d’amour », comme il l’appelle. Kambili s’en réjouit toujours car c’est le seul moment de tendresse qu’elle partage avec son père. « Je savais que lorsque le thé me brûlait la langue, il consumait en moi l’amour de Papa ». Elle aime son père et considère que c’est un privilège de partager quelque chose avec lui, même si elle en souffre. Même les actes de violence passive d’Eugène sont ainsi perçus par la protagoniste comme étant des marques d’affection. Elle ne peut donc que les approuver.

Le séjour à Nsukka chez tante Ifeoma est déterminant dans l’éveil de Kambili et de son frère Jaja. Là-bas, des éclats de rire fusent, Tante Ifeoma parle fort et ne craint pas de s’exprimer en critiquant le fanatisme de son frère Eugène : « Il doit cesser de vouloir faire le travail de Dieu. Dieu est assez grand pour accomplir sa propre mission » dit-elle. Ses enfants aussi sont très volubiles : « Tout le monde parlait sans retenue, ne cherchant pas vraiment à obtenir de réponse. À la maison, il nous fallait une bonne raison pour parler », explique Kambili. Sa tante l’aide à élever sa voix et à répondre à ses cousins lorsqu’elle n’est pas d’accord avec eux. Kambili parvient donc à progressivement prendre conscience de sa propre voix. 

À leur retour chez leurs parents à Enugu, Kambili et Jaja veulent ramener avec eux ce petit quelque chose de Nsukka qui leur inspire ce sentiment de liberté lorsqu’ils y sont ; l’Hibiscus Pourpre en est ce symbole. Jaja est le premier à le remarquer. Il est frappé par sa couleur, l’hibiscus étant habituellement rouge. Parce que l’Hibiscus Pourpre est une fleur rare qui ne pousse qu’à Nsukka, le seul endroit où Kambili et Jaja se sentent libres, il représente pour eux le symbole d’une « toute autre liberté » :  « Une liberté d’être et de faire »

C’est en somme un récit bouleversant sur l’oppression et la libération à bien des niveaux. Les moments les plus violents sont racontés par la candide voix de Kambili, ce qui les rend presque supportables ou, du moins, laisse entendre que les choses finiront par s’améliorer pour les personnages.

Yacine Simporé

Un article traduit de l’anglais au français par Julia Cras.


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