L’histoire, absente de la question antiraciste

Entretien de Caroline Trouillet avec Emmanuel Debono

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Historien travaillant sur les racismes et les antiracismes dans la France contemporaine, Emmanuel Debono tient un blog depuis juin 2014 « Au Cœur de l’antiracisme ». Régulièrement, il éclaire les questions d’actualité française en les replaçant dans une histoire longue. Rencontre.

Pourquoi, en tant qu’historien, avoir créé un blog sur l’antiracisme ?
Il y a grand besoin de ménager un espace apaisé pour traiter d’une thématique comme celle-là. À travers ce blog, j’essaye d’introduire de la complexité dans des débats, souvent dominés par des schémas mentaux manichéens. Et surtout, l’Histoire semble absente du sujet de l’antiracisme, comme si tout avait commencé avec SOS Racisme dans les années 1980, alors qu’il y a un long héritage. Je travaille par exemple en ce moment sur une généalogie de la notion de « racisme anti-blanc », développée à partir des années 1960 dans le contexte de la décolonisation. Ce passé est méconnu : on associe généralement le racisme anti-blanc au Front National dans les années 1970-1980. Pourtant, en 1880, à la Martinique, on parlait déjà de « blancophobie ». Les batailles entre ceux qui utilisaient alors ce mot et ceux qui le rejetaient font étrangement écho aux divergences que l’on rencontre aujourd’hui entre mouvements antiracistes et plus généralement dans l’opinion publique. Je veux amener cette épaisseur historique, déplacer le regard, pour éviter de sombrer dans des schémas trop simplistes. Et l’on sait que la complexité trouve difficilement sa place dans une société de l’information où formules chocs et buzz dominent.
Le blog, c’est d’abord un terrain de réflexion, pour les autres et moi-même. Il y a parfois des commentaires assez virulents mais je les laisse parce que je pense qu’ils peuvent nourrir les discussions. Certains peuvent même m’amener à infléchir mes positions propres.
Quand l’antiracisme est-il devenu un militantisme et quels étaient ses combats ?
L’antiracisme militant est né au début du XXe siècle. Il s’est d’abord construit sur des discours condamnant le rejet visant les israélites français et les immigrés venus d’Europe centrale et orientale. L’idéal est alors pour ces derniers l’assimilation, avec, en filigrane, cet impératif de respect des fondements de la république et de la laïcité, les expressions particularistes comme les manifestations religieuses étant reléguées à la sphère privée. Il ne s’agissait pas alors de nier les identités particulières mais de les effacer de l’espace public. Les premières organisations antiracistes étaient d’abord la LICA (future LICRA), créée à la fin des années 1920, puis le MRAP, fondé au lendemain de la guerre. Au combat originel contre l’antisémitisme s’ajoute très vite un antiracisme qui prend la défense des Noirs et des musulmans, dont la présence augmente sur le territoire métropolitain dans l’après-guerre. Les organisations s’intéressent surtout aux idées et aux agressions verbales : on combat le racisme sur le terrain de la parole et de l’écrit, mais le principe de la discrimination n’est pas encore reconnu. Un discours républicain officiel d’égalité dans le traitement des citoyens domine alors.
Au sujet de l’affaire Exhibit B, vous avez pu écrire sur votre blog qu’elle témoignait « une fois encore, des fractures au sein de la sphère antiraciste militante »…adresse du blog
Oui, elles sont en fait à l’œuvre depuis des années et reflètent à la fois l’évolution de notre société, avec une diversité de plus en plus affirmée, et les limites de l’action antiraciste. Il y a une sorte de crise de représentativité des vieilles centrales antiracistes : certaines catégories de victimes s’estiment peu considérées dans leur expérience de la discrimination et dans leurs revendications. Des organisations nouvelles ont vu le jour pour prendre en main certaines questions telles que la lutte contre le contrôle au faciès. Elles ne se retrouvent pas dans l’action de la LICRA, par exemple, une association pourtant entendue et reconnue par les pouvoirs publics, ayant signé des conventions avec différents ministères. La question est délicate car la LICRA doit aussi policer son discours, la collaboration des services de l’État lui étant indispensable dans son action.
Quand naissent ces nouvelles organisations ?
Dans les années 1970, quand les associations antiracistes ou de soutien aux immigrés sont critiquées pour leur paternalisme et quand immigrés ou descendants d’immigrés commencent à créer leurs propres structures. Le Mouvement des Travailleurs Arabes (MTA) est un exemple d’organisation qui veut alors éviter les intermédiaires, pour mieux prendre en main les intérêts des immigrés. L’idée d’une République aveugle à la couleur de peau se conjugue avec celle d’une unicité du racisme pour masquer la réalité de certaines situations. Alors, des militants disent : celui qui n’est pas directement victime du racisme, de la discrimination, ne sait pas véritablement de quoi il parle et ne peut donc s’ériger en porte-parole. Mais par ailleurs, il y a là une forme d’autodésignation en tant que victimes, qui pose problème, notamment à ceux qui refusent à titre personnel cette d’étiquette d’opprimés.
Cette problématique n’existait pas auparavant ?
Si, on la rencontre d’une certaine manière dès les années 1930. Quand certains militants juifs de la LICA dénoncent avec vigueur l’antisémitisme, d’autres Français, juifs également, rejettent ce diagnostic et refusent que l’on parle en leur nom. La problématique demeure complexe pour l’antiracisme universaliste : comment, en effet, lutter contre ceux qui discriminent entre les hommes sans désigner des victimes et des critères de différentiation ? La reconnaissance et la valorisation des différences ne règlent pas non plus le problème. C’est d’ailleurs un des arguments de ceux qui réclament la disparition de ces associations, anciennes ou nouvelles, accusées de créer les tensions plutôt que d’y remédier, d’entretenir la victimisation et de communautariser l’espace public. On voit toute la complexité de la lutte antiraciste, les critiques et les contradictions internes qu’elles peuvent engendrer.
On parle de lutte contre la négrophobie, contre l’islamophobie, contre l’antisémisme, chaque mouvement antiraciste semblant dessiner sa lutte prioritaire, plaçant les différentes formes de racisme ainsi en concurrence.
La LICRA, le MRAP et SOS Racisme demeurent très attachées à une approche en terme d’universalité, même si ces associations sont chacune porteuse d’un héritage et d’une histoire particulière. Concernant l’ « islamophobie », la question est difficile dans un pays comme la France où le principe de liberté peut entrer en conflit avec celui de la laïcité. Il y a dans notre pays une grande tradition de critique de la chose religieuse : elle est respectable, dans une démocratie, et dissociable du racisme, que la loi condamne. On sait toutefois que la critique de la religion peut également constituer un prétexte à un racisme anti-musulman… Là se situe aussi un élément de complexité.
Qu’en est-il de l’enseignement du racisme et de l’antiracisme selon vous ?
Il existe peu de recherches historiques sur l’antiracisme. Des philosophes, des ethnologues, des sociologues naturellement se sont penchés sur la question, mais trop peu d’historiens. On manque cruellement d’éclairages à ce sujet et d’études comparatives avec les traditions d’autres pays. Les études sur le racisme ne manquent pas ; ce qui fait défaut c’est l’enseignement même de la question. C’est un paradoxe car figurent bien, par exemple, dans les programmes scolaires du secondaire, des sujets aussi variés que la traite des esclaves, la Shoah, le conflit israélo-palestinien, le génocide des Tutsi au Rwanda… Mais on aborde tous ces sujets sans exigence conceptuelle véritable, qui permettrait aux élèves de se construire une grille d’analyse efficace, notamment pour appréhender l’actualité de manière plus pertinente. Les enseignants eux-mêmes ne sont pas vraiment outillés.
Quant aux militants associatifs, ils auraient beaucoup à apprendre, eux aussi : utiliser le bon mot, la bonne expression, pour nommer correctement une attitude, un comportement, une situation, est un enjeu fondamental de la lutte antiraciste. Les militants agissent souvent avec leur cœur et leurs tripes. Ils ne sont pas à l’abri des amalgames et des raccourcis intellectuels… Comme vous le voyez, la refonte de l’antiracisme est un vaste chantier !

///Article N° : 12687

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