Lire en été 4 : Les Frères de Soledad

De George Jackson

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L’été est souvent l’occasion de prendre davantage le temps de lire. Africultures, jusqu’en août, vous conseille chaque semaine, quelques œuvres parues ces derniers mois et de grands entretiens. Cette semaine, découvrez Les Frères de Soledad. Publié par les éditions Gallimard en 1971 et épuisé depuis de nombreuses années, il a été réédité aux Éditions Syllepse cette année. Un texte, que Jean Genet, qui signe la préface, qualifie de « poème d’amour et de combat ».

Poème. Biographie. Manifeste. Critique… on ne sait où classer Les Frères de Soledad, tant ce recueil épistolaire offre au lecteur diverses pistes de réflexions. Toutes ces lettres sont rédigées par George Jackson, un afro-américain, arrêté pour un vol à 18 ans, en 1960. Il sera ensuite maintenu derrière les barreaux, soupçonné d’être impliqué dans la mort d’un des gardes de la prison de Soledad. S’en suit une série de lettres, écrites par cette future icône de la lutte noire aux États-Unis, entre 1960 et 1970.
George grandit tout au long de ses échanges épistolaires. Au contact des livres, le petit délinquant devient intellectuel puis révolutionnaire. Les premières lettres, destinées à ses parents, sont une tentative de rallier les siens à sa cause à coup de démonstrations chiffrées :
« Environ 70 à 80 % des délits commis aux États-Unis sont perpétrés par des Noirs : « la seule raison à cela est que 98 % d’entre nous vivent sous le seuil de pauvreté, dans une amère et abjecte misère ! » (P. 117)
L’école, la religion… rien n’échappe à la plume dure, acerbe de Jackson. L’enfermement permet au narrateur de mettre en lumière la perversion du racisme « amerikain ». Celui qui broie les corps, mais surtout les esprits des victimes et les condamne à une forme de servitude consentie :
« On nous a « éduqués » à accepter notre position de boucs émissaires nationaux et nous acceptons consciemment ce mensonge parce que nous supposons que la paix peut et doit être préservée à tout prix. » (P. 99)
Contre cette paix de pacotille, le héros revendique la guerre. Le Blanc devient rapidement « l’ennemi » à abattre.
Une seule solution : la révolution
La conciliation pacifiste n’est plus une option. George tient des mots très durs à l’encontre du pasteur King. La non-violence ne peut selon lui résoudre le conflit entre Blancs et Noirs.
« Martin Luther King et ses semblables ont trahi nos intérêts les plus chers avec leur délire démagogique. Le pauvre imbécile ne connaît rien à la vraie nature de l’adversaire (…). » (P. 127)
Le grand soir de Jackson ne peut se terminer que dans un bain de sang d’où seuls « les innocents », quelques soient leurs couleurs de peau, réchapperont. Une solution radicale pour celui qui se désigne comme un « extrémiste » réclamant « des mesures extrêmes pour résoudre des problèmes extrêmes. »
Ces lettres sont rédigées après une série d’événements symboliques forts pour la communauté noire américaine. Les émeutes de Watts en 1965 ont fait plus d’une trentaine de morts à Los Angeles. Entre 1965 et 1968 Malcom X, Luther King ou encore Robert Kennedy sont assassinés. Leurs morts annoncent la fin d’une issue pacifiste à l’opposition entre Blancs et Noirs. Désormais, la ligne à suivre serait une forme radicalisée de la pensée de Malcom X. Celle de l’auto-défense « par tous les moyens nécessaires » y compris la lutte armée. Un courant idéologique prôné par le Black Panther Party créé en 1966 et auquel George adhère. La révolte de Jackson est totale. Elle passe par une destruction puis une reconstruction du système politique, économique et culturel des États-Unis.
Pour une réforme carcérale
Outre l’appel à la révolte, Les Frères de Soledad constitue également une vive critique du système carcéral américain. La condamnation de Jackson est un exemple parmi tant d’autre. Elle montre l’utilisation de la prison comme outil maintenant la domination raciale et économique d’une minorité de privilégiés. De nombreux détenus ressemblent plus à des « prisonniers politiques » qu’à de dangereux criminels.
Dans les années 60-70, les minorités noires et latinos remplissent en masse les cellules du pays. C’est la seule réponse trouvée par le gouvernement pour contrer l’empowerment des minorités. La prison s’impose comme « l’étape suivante d’une série d’humiliation » chez l’afro-américain. Un monde où le racisme est exacerbé. Des excréments sont régulièrement jetés sur les Noirs au nez et à la barbe des gardes.
« La façon dont on est traité ici tire des hommes le meilleur d’eux-mêmes ou bien les détruits (…) Personne ne pars d’ici normal (…) J’ai été victime de tant d’agressions racistes que jamais plus je ne pourrai être détendu et moi-même. » (P. 91) Des « camps de concentration » où les hommes restent confinés en permanence.
Ces lettres font de George Jackson un des leaders du mouvement de réforme des prisons. Le livre, publié en 1970, verra naître l’émergence d’un comité de soutien, le Soledad Brothers Defense Committe, regroupant intellectuels et célébrités américaines (1) tels Marlon Brando.
Une lutte encore d’actualité
L’œuvre enrichit la collection Radical America des éditions Syllepses. Une série dédiée à la part sombre des États-Unis, loin du rêve américain. Radical America entend retracer l’histoire des luttes des minorités (Noirs, Latinos, combats féministes…). La sortie d’un tel livre entre en résonance avec le contexte sociopolitique actuel. Pour le collectif Angle Mort qui introduit le livre Les Frères de Soledad la lecture de l’ouvrage fournit les armes pour dénoncer le comportement discriminatoire de certains policiers en France. Une chose est sûre il permet d’interpeller et d’ouvrir des réflexions sur les notions de racisme d’État.
Les Frères de Soledad nous incite à la vigilance, à la résistance face à la perversion du racisme moderne, parfois plus subtil, mais toujours aussi violent que dans les années 60.

(1)) De nombreux artistes rendent hommage au combat de Georges Jackson :
Bob Dylan lui consacrera une chanson baptisée George Jackson.
Le saxophoniste Archie Shepp composera à la fin des années 60 un Blues for Brother George Jackson.
Tupac Shakur, lui, rend hommage à Jackson en lui dédiant le titre Soulja Story de l’album « 2Pacalypse Now »
///Article N° : 12293

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