[Lire et penser] Pourquoi lire la revue Ethiopiques ?

Fondée par L.S.Senghor en 1979, exactement lorsqu’il quitta la présidence du Sénégal, Ethiopiques est la seule revue culturelle qui ait paru, au Sénégal, sans interruption grave, deux fois par an, e jusqu’à nos jours. Lilyan Kesteloot nous partage sa lecture du dernier numéro, paru fin 2016.     

Vu sa qualité « universitaire » et son ouverture « interafricaine », la Revue Ethiopiques reçut rapidement des articles des collègues voisins de Côte d’Ivoire, du Cameroun, du Niger,  Burkina, Mauritanie et des deux Congos. Son orientation pluridisciplinaire (littérature, philosophie, sociologie, art et anthropologie) est à la fois un défaut et une qualité… pas assez spécialisée pour les uns, largement ouverte aux sciences humaines pour les autres ; il y a toujours au moins deux ou trois articles qui intéressent « l’homme de culture » africain  ou … curieux de l’Afrique, qui en tourne les pages.  Il lui arrive (nul n’est parfait) de sembler ennuyeuse. Parfois trop d’articles visiblement destinés à favoriser les carrières de nos collègues !
ethiopiques2016Cependant depuis quelques temps … et justement le dernier numéro, numéro 97, me semble vraiment … est-ce une illusion ?  Voyons quelques textes :
Je commence par la fin, philosophie socio-anthropologie. Du professeur Zoungrana (Université du Burkina) une analyse de la « coutume » bien connue de la parenté à plaisanterie que pratiquent toutes les sociétés du Sahel. Zoungrana en montre l’application au Burkina Faso et son influence dans les relations sociales, entre certaines familles ; mais aussi entre certaines ethnies ; et il la reconnait comme facteur indubitable de cohésion sociale, d’entraide et de solidarité, mais aussi de saine catharsis et défoulement susceptibles d’atténuer les tensions, ou de dédramatiser les conflits… même politiques. Une belle étude, beaucoup d’idées et d’informations !
Benjamin Diouf (Université de Dakar) aborde le problème foncier en Afrique ; et donc celui de la propriété, concernant en priorité le secteur agricole et les paysans. Mais il le fait à la lumière des textes anciens (Hérodote et Diodore de Sicile)  et des coutumes en cours sur ce point capital qui comprend également l’héritage, la donation, l’achat la vente et le bail…N’est-ce pas une judicieuse enquête, lorsqu’on sait les imbroglios sans fin posés par les réformes agraires entreprises par les Etats postcoloniaux ? Structures traditionnelles contre modernisation ? Pas évident.
Cette information sur les usages africains du passé, manque par contre au très savant article de Hamdou Rabby SY (CEMEA, Centre de formation des éducateurs France) sur La raison et l’imaginaire  et leur articulation philosophique et anthropologique. L’auteur semble totalement intégré dans le système de pensée occidental. Aucune référence, aucune allusion, aucun exemple tiré de l’Afrique. Il est vrai que la raison est universelle et l’imaginaire aussi. Mais quelle raison ? Quel imaginaire ? Je regarde sa bibliographie ; Sartre, Hegel, Candillac, Gilbert Durand bien sûr, Descartes bien sûr, Spinoza, Godelier, un soupçon de Balandier…Fort bien. Mais pas un auteur africain .Pourtant sur ces thèmes, n’y a-t-il pas le grand livre Psychiatrie dynamique africaine, 1977, du psychologue Ibrahima Sow (Guinée) ? ou la Critique de la raison orale du professeur Mamousse Diagne ? Ou encore A chacun sa raison du philosophe  B. Mve Ondo et surtout Œdipe Africain de Diop et Ortigues (Hopital Fann, Dakar) ? Et même pas les approches de l’ethno psychologue Tobie Nathan ? Eurocentrisme dirait Obenga, et avant lui Pathé Diagne. Or l’analyse de H. Rabby Sy se présente comme universelle et ne l’est pas.
Allons, reposons-nous sur la réhabilitation  de Frobenius que nous plaide Amadou Oury  Ba (UCAD). Il y a une avenue Frobenius à Dakar, baptisée par Senghor. Ouf !je suis un peu fatiguée, et je n’ai pu vous parler que du tiers des articles d’Ethiopiques sur la littérature. Ne ratez pas les textes de Denis Diouf sur Senghor, de Aimé Anoui (Cote d’Ivoire) sur Were  Were  Liking, de Mamadou BA sur Senghor et Alioune Diop, de Ch. Sakho sur L’Aventure ambigüe, de Papa samba Diop sur Les dents de la mer (lieu de mémoire, résidence de Senghor à Dakar), de Youssoupha Mané (Université de Saint Louis), sociologue, sur l’écriture corporelle féminine au Sénégal. Très original et actuel.
Bref le tandem Raphael Ndiaye-Bassirou Dieng fonctionnait fort bien dans le choix des articles .Hélas Bassirou nous a quittés si brusquement ….suivi de près par Basile Senghor, le directeur précédent de la revue. Ethiopiques désormais devra relever le défi.

 

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