L’Islam « cinéphile » de mon père

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Sans doute à cause des récents attentats qui ont frappé l’Amérique, commis au nom de l’Islam, j’ai ressenti pour la première fois comme une sorte de nécessité morale de faire le bilan de ma carrière à partir de mon appartenance à la culture islamique. En apparence, il s’agit là d’un paradoxe car les films que j’ai réalisés jusqu’ici, à l’exception du dernier, « Wajd » ou « Les Mille et Une Voix« , qui traite des musiques de l’Islam, n’ont jamais eu qu’un rapport très lointain, et tout au plus culturel, avec la religion musulmane. Pourtant, en y regardant de plus près, je me dois bien de reconnaître que ma passion pour le cinéma, quand j’étais adolescent, aurait pu être étouffée dans l’œuf si elle avait eu à dépendre d’un Islam de type « wahabite », comme celui qui fait tristement parler de lui aujourd’hui.
L’Islam de mon père, lui, était libéral, et n’a jamais été un obstacle à ma carrière. Né dans une famille de théologiens, j’ai été le premier, depuis son arrivée en Tunisie à la fin du 17ème siècle, à vouloir suivre une autre voie que celle de l’étude des textes sacrés. Mon père m’y avait partiellement précédé en développant lui-même, à côté de son amour de Dieu et du prophète, celui du théâtre et de la musique, tant mystique que profane. Il devenait ainsi le seul religieux musulman à faire partie d’une troupe de théâtre et d’une chorale de chant, partageant sa vie entre la grande mosquée de Tunis et les cercles de comédiens et de chanteurs, aussi bien hommes que femmes, musulmans que juifs. Il poussa même l’audace jusqu’à devenir le répétiteur attitré de Habiba M’sika, actrice et cantatrice juive ayant notamment triomphé dans « L’Aiglon » d’Edmond Rostand, mais qui devait connaître une fin tragique puisqu’elle fut brûlée vive par son amant.
Comme on peut l’imaginer, l’implication de mon père dans un tel milieu faisait désordre, même au sein du clergé réputé tolérant de la Tunisie de l’époque. Mais le « Cheikh Ben Mahmoud » assumait publiquement sa passion pour les arts et acceptait volontiers que son fils en fut contaminé. Ce n’était, du reste, pas le dernier de ses « écarts », car je me souviens qu’il en avait troublé plus d’un en m’inscrivant dans un collège catholique pour y suivre mes études secondaires. C’est là, d’ailleurs, que j’ai fait mes premières expériences de théâtre scolaire, et qu’il venait me voir à chaque fin d’année, affublé de son turban et de son burnous blanc, pour m’applaudir dans « Richard II » ou dans « Le Songe d’une nuit d’été« . A la même époque, il fréquentait encore assidûment les grands succès du cinéma égyptien et ne manquait jamais le dernier « Brigitte Bardot », « Shirley Mac Lain » ou « Gary Cooper », ses vedettes favorites.
Quelques années plus tard, c’est de son lit d’hôpital, peu avant de mourir, qu’il avait remué ciel et terre pour m’obtenir la bourse du gouvernement tunisien qui allait me permettre de partir étudier le cinéma en Belgique. Ce n’est d’ailleurs qu’une fois à Bruxelles que j’ai appris que l’Islam était, paraît-il, « iconoclaste ». Cela m’avait fait sourire car ce n’était sûrement pas mon père qui aurait pu m’apprendre une chose pareille. Je ne sais pas si sa passion pour l’art était conforme aux recommandations de l’Islam, mais l’Islam de mon père, ou en tous cas la lecture ouverte et humaniste qu’il en faisait, est le seul que je connaisse et que je pourrais éventuellement revendiquer. Jamais un tel héritage dont je n’avais pourtant jamais fait cas jusqu’ici, ne m’était apparu soudain aussi précieux qu’en ce début tourmenté de 21ème siècle, tant pour ma conscience d’homme que pour celle de cinéaste.
Bruxelles, le 6 février 2002

///Article N° : 2161

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