Littérature et traite négrière

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La commémoration récente des 200 ans de l’abolition de l’esclavage donne l’occasion à l’écrivain et universitaire togolais Kangni Alem Alemdjrodo de revenir sur le traitement que font ou ont fait les écrivains africains de cette thématique. Ce texte reprend en substance les analyses d’un article publié auparavant par l’auteur dans le N° 161 de la revue Notre Librairie (Cultures Sud) sous le titre  » La mémoire des traites et de l’esclavage au regard des littératures africaines « .

Souvent pour expliquer l’absence ou la rareté des fictions africaines sur le thème de l’esclavage et des traites négrières, on évoque la thèse de la quasi simultanéité entre les dates des dernières Abolitions et le début des aventures coloniales en Afrique, manière de dire qu’on serait trop vite passé d’une préoccupation à une autre. Force est pourtant de constater que les brûlures de ces temps de honte et d’arbitraire n’ont pas fini de tarauder les consciences des nations modernes.
Si la genèse des textes littéraires a souvent partie liée avec les spécificités des contextes d’énonciation, il suffit de parcourir la bibliographie romanesque de quelques pays africains ayant payé un tribut lourd à la saignée esclavagiste pour toucher du doigt l’ampleur du silence quant au traitement du sujet par la fiction. Qu’il soit togolais, béninois, nigérian ou angolais, l’écrivain de ces contrées semble reléguer aux oubliettes des pans entiers d’un phénomène qui a quand même duré presque mille ans et connu trois phases principales : celle des traites antiques internes à l’Afrique (environ 14 millions de victimes, estiment les historiens), celle de la traite orientale touchant le monde musulman entre le 7e et le 19e siècle, et enfin la traite occidentale, la plus référencée, entre le 16e et le 19e siècle. Sur le point qui concerne les traites internes ou domestiques surtout, la faiblesse relative du nombre des études consacrées à l’esclavage domestique par les historiens africains contraste fortement avec l’ancienneté du phénomène, sa généralisation à l’échelle du continent, son ampleur variable d’une époque à une autre, le rôle et les fonctions des esclaves dans tous les domaines d’activités, la diversité de leur statut social.
L’amnésie sélective des écrivains d’Afrique rappelle étrangement celle des auteurs d’Haïti, la « première République Noire » où, de manière paradoxale, et peut-être logique, la question de l’esclavage est quasiment absente dans la littérature de fiction. Comment expliquer cette désensibilisation à la question de l’esclavage dans la littérature d’Haïti ? Primo, on peut évoquer ce facteur majeur, c’est dire le fait que l’événement retenu comme acte fondateur de la nation haïtienne soit une épopée libératrice, synonyme d’élimination de l’esclavage, alors que dans la majorité des pays du Nouveau Monde, l’accession à la souveraineté nationale ne s’est pas accompagnée de l’abolition de la servitude. Secundo, l’éradication de l’institution servile dans ce pays s’est effectuée dans un processus de ruptures historiques riches en révoltes symboliques décisives. Ce qui n’est pas le cas de l’Afrique, profiteuse par défaut des Abolitions décidées par les Autres, affirmation hypothétique qu’il convient d’ailleurs d’explorer dans le détail afin d’en faire ressortir les limites. Car la paresse de nos historiens dans le cadre des études liées à la période de l’esclavage nous fait perdre de vue certaines figures ignorées, à l’instar du solitaire roi Adandozan du royaume du Danhomé, déposé en 1818 par son frère Guézo (avec la complicité du négrier Portugais Francisco Félix de Souza), pour être justement opposé au commerce des êtres humains vers les Amériques !
Au niveau de la symbolique comme de l’idéologie, les luttes pour la décolonisation et les indépendances ont nourri la littérature africaine. Pour peu glorieuse qu’elle paraisse, la thématique de l’esclavage devrait permettre un retour enrichissant sur les mentalités d’époque, les relations socio-raciales, les structures économiques et les représentations identitaires. Point besoin de le répéter, la prégnance de la mentalité esclavagiste est déterminante dans les relations précoloniales et contemporaines de l’Afrique avec ses voisins proches et lointains. Ce que l’historien béninois Félix Iroko résume ainsi de façon brutale dans son essai controversé La côte des esclaves et la traite atlantique : « Quand nous disons de nos jours que la vie d’un être humain n’a pas de prix, c’est au regard des valeurs morales contemporaines. L’homme, replacé dans le contexte de l’époque, n’avait pas une grande valeur. La chosification du Noir par le Blanc apparaissait à maints égards, comme une rallonge de sa banalisation par d’autres Noirs plus puissants, à l’intérieur même du continent. Tout raisonnement (…) sur la traite négrière (…) devrait tenir compte des mentalités, des faits et gestes de l’époque… » (pp. 186-187)
Explorer par la littérature le sujet, en étant conscient de cette mise en garde, peut déboucher sur une transfiguration rédemptrice de la thématique d’où découleraient des réponses variées qui peuvent nous rendre circonspects vis-à-vis des généralisations. Mais où trouver les mécanismes subtils d’un tel dépassement si la fiction africaine persiste et signe dans son refus de s’attaquer au tabou ?
P.S. Il y a quand même quelques titres dans la littérature africaine, même s’ils ne sont pas nombreux, qui traitent du sujet. Le premier à attirer l’attention sur la particularité de l’histoire des traites entre Arabes et Africains a été l’écrivain malien Yambo Ouologuem. Son iconoclaste Devoir de violence (Seuil, 1968, Le Serpent à Plumes, 2003) réécrit un chapitre important de la colonisation arabo-islamique de l’Afrique, mais aussi pointe du doigt l’antériorité d’un système esclavagiste que les conquérants arabes ont découvert à leur arrivée. Lorsqu’en 1985, le Centrafricain Etienne Goyemidé aborde le thème de l’esclavage au cœur de l’Afrique, son point de vue rejoindra celui de Ouologuem. Son roman, Le Dernier Survivant de la caravane (Le Serpent à Plumes, 1998), relate la violente razzia d’un petit village africain par des « hommes vêtus de noir, à la tête enturbannée et au nez crochu couleur de cuivre » (p. 41). L’auteur laisse peu de doute quant à l’identité réelle de ces agresseurs montés sur des animaux bizarres : les chevaux, moyen privilégié des marchands musulmans déferlant des côtes orientales de l’Afrique pour asservir les populations païennes, incroyantes et hérétiques, et farouchement sûrs de leur bon droit, à l’instar du célèbre Tippo Tipp, dont les justifications sans concession résonnent encore dans les pages des livres d’histoire : « Si nous achetons des hommes, c’est qu’on nous offre de nous les vendre et que nous ne pourrions pas nous les procurer autrement. Et ils vaut beaucoup mieux pour eux, qu’ils tombent entre nos mains qu’entre celles des tribus ennemies (…) qui les massacrent, les épuisent et les abrutissent. » Originaires de Zanzibar et de Tanzanie, respectivement, deux régions où traites intérieures et orientale se sont presque croisées à une époque, Abdulrazak Gurnah et Adam Shafi Adam proposent, en filigrane dans leurs œuvres, deux visions complémentaires de la féodalité arabe à travers Paradis (Serpent à Plumes, 1999) et Les girofliers de Zanzibar(Le Sepent à Plumes, 1998). La persistance de la mentalité esclavagiste dans les rapports sociaux dans l’Afrique contemporaine, tel pourrait être le résumé du roman du Mauritanien Beyrouk, Et le ciel a oublié de pleuvoir (Dapper, 2006), dont la trame rappelle, dans une contrée à la mémoire inapaisée, la difficulté des amours entre races Noires et Blanches. Pelourinho (Seuil, 1995), l’hermétique roman du Guinéen Tierno Monénembo déroule, à rebours, l’histoire d’un créateur africain se rendant au Brésil à la recherche de ses racines ! La stratégie de la quête est ici plus complexe, comme pour faire écho à la singularité des rapports entre le Brésil et le continent. Même si la mort guette les héros « brésiliens » de Monénembo, la problématique du retour y est moins apocalyptique, comme c’est le cas dans le roman historique de Syl Cheney-Coker, The Last harmattan of Alusine Dunbar (Heinemann, 1990), où l’enchantement des pionniers Noirs venus d’Amérique pour fonder la colonie de la Sierra Leone finit en revanche et règlements de compte.

Kangni Alem Alemdjrodo est né en 1966 à Lomé. Lauréat du Prix Tchicaya U’Tamsi du Concours Théâtral Interafricain et Grand Prix Littéraire de l’Afrique Noire, il enseigne le théâtre et la littérature comparée à l’université de Lomé. Le temps des caravelles, son troisième roman, dont la sortie est annoncée pour janvier 2008 aux Editions Gallimard, porte sur les thèmes des responsabilités partagées dans la traite négrière et des résistances africaines au phénomène à travers la figure oubliée du roi Adandozan (Danhomé, 1797-1818).///Article N° : 6649

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