L’Obeah : magie noire, langage de révolte, ou guérison traditionnelle ?

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Remède, symptôme, sorcellerie, fétichisme, magie noire, le terme  » obeah  » fascine et interroge toujours. Apparu pour la première fois en Jamaïque à la fin du XVIIIe siècle, le terme trouverait ses origines dans les langues africaines.

Les spécialistes de l’histoire des rébellions d’esclaves dans les colonies oscillent entre admiration et peur. Ainsi, lorsqu’il parle du  fétiche ou serment  qui, une fois prêté, garantit la fidélité absolue et l’engagement à une guerre perpétuelle contre l’ennemi, Edward Long, l’historien de la Jamaïque au XVIIIe siècle, se méfie des pratiquants de l’obeah parce qu’ils sont  les oracles les plus importants pour les affaires sérieuses de guerre, de paix, ou de revanche 1. Une fois le serment fait, il est irrévocable et persiste même après un intervalle de plusieurs années. Ce pouvoir transgressif est aggravé par l’importance des partages de sang et des rites secrets de l’obeah qui prennent place avant les soulèvements d’esclaves. La description de Long nous laisse imaginer l’association des obeah avec des traditions liées au vampirisme et au cannibalisme :
Lorsqu’ils forment une assemblée de conspirateurs, après une série de pratiques cérémonielles, le pratiquant de l’obeah prend un peu de sang de chaque participant ; le sang est mélangé dans un bol avec de la poudre à fusil et de la terre provenant d’une tombe ; ils acceptent le fétiche ou le serment, et jurent de se soumettre à l’inviolabilité du secret, la fidélité à leur chef, et de faire une guerre perpétuelle contre leurs ennemis ; pour gage de leur sincérité, chaque participant boit une gorgée de la mixture, et ainsi prend fin le rite solennelle 1. 
Une source venant d’Antigua et faisant référence à la rébellion de 1736 indique que la forme habituelle du serment consistait à  mélanger de la terre d’une sépulture dans du rhum ou de la bière, qu’ils buvaient ensuite en tenant les mains au-dessus d’un coq de basse-cour blanc 1. Le Oxford English Dictionary mentionne le terme  obeah  pour la première fois après la rébellion de Tacky qui se déroula en Jamaïque en 1760, mais on a récemment conclu que le terme  a une plus longue histoire ailleurs dans les Caraïbes, et que dans les années 1720 et 1730 ce terme faisait partie du vocabulaire de l’anglais de La Barbade2. À la fin du XVIIIe siècle, on débat de l’étymologie du terme  obeah , après qu’on en ait interdit la pratique et que les colonialistes des West Indies l’aient perçue essentiellement comme une forme de magie noire. C’est pourquoi les observateurs qui s’intéressent aux colonies citent en particulier des sources en langues africaines qui suggèrent un lien étroit entre obeah et la sorcellerie.

Obeah et langues africaines

On pourrait penser que tracer les origines du mot jusqu’à des langues africaines est sans doute plus raisonnable que de tenter un rapprochement avec l’herméneutique diabolique biblique tel qu’on le fit au XVIIIe siècle. Cependant, il y a de grandes différences de sens pour ce même terme selon les langues africaines auxquelles on se réfère. Outre le sens de o-bayi-fó de sorcier, Joseph Williams propose le terme ashanti, plus neutre, obi okomfo, qui signifie  prêtre . Jérôme Handler et Kenneth Bilby avancent que si le sens négatif a dominé, c’est à cause du désir des propriétaires terriens de voir disparaître cette pratique et ils proposent à la place une étymologie différente dérivant de l ‘Igbo et de l’Ibibio des termes dibia ou di abia, une dérivation qui signifie littéralement  maître de savoir , et par glissement  docteur  ou  phytothérapeute . Le terme pourrait être passé dans les langues des Caraïbes avec l’ajout du morphème anglais  man  – abia-man ou obeahman. De nombreuses sources indiquent que dans les Caraïbes, on donne souvent aux médecins le surnom de  professeur de obeah . Les opposants à la pratique étaient tout à fait conscients du fait que ceux qui professent l’obeah possèdent une connaissance et une expérience spéciales, même lorsque leurs détracteurs les accusent d’utiliser des subterfuges et des artifices divers pour de se livrer à un simple abus de confiance.
Partir à la recherche de l’étymologie vraie dans une langue africaine spécifique pourrait relever d’un désir malavisé car il est difficile d’arriver à la certitude d’une origine culturelle lorsque la pratique a visiblement subi toute une série de changements en étant transplantée dans les Caraïbes. Les esclaves africains de différents groupes linguistiques ont réélaboré leurs connaissances traditionnelles dans un nouveau vocabulaire syncrétique qui couvrait leurs attentes religieuses, et leurs besoins médicaux et psychologiques. Parmi les esclaves africains, dans le siècle qui a précédé 1760 et après les interdits légaux qui suivirent la Rébellion de Tacky, différents types d’obeah peuvent avoir convergé en un ensemble complexe de connaissance. Ceci expliquerait la mise-en-garde du préambule de la loi de 1760 :
 Alors que dans nombre de propriétés et de plantations sur cette île il y a des esclaves des deux sexes qui sont couramment appelés obeah-men et obeah-women par ceux qui sont sensibles à leur influence et qui partagent l’opinion répandue selon laquelle ils seraient dotés de facultés surnaturelles étranges, de nombreux et de grands dangers ont surgi qui risquent de détruire la paix et le bien-être de l’île .

La disposition parlementaire qu’Earle cite renvoie en particulier à la méfiance que les planteurs entretenaient à l’égard de l’obeah. Les textes des opposants illustrent le respect réticent des planteurs pour le savoir des praticiens de l’obeah, allant de pair avec une crainte et un dégoût inévitables :  … Ceux qui professent Obi sont, et ont toujours exclusivement été, originaires d’Afrique et ils ont porté avec eux leur science vers la Jamaïque où elle est pratiquée partout, et nous pensons que rares sont les grands propriétaires ayant des esclaves africains, qui n’en ont pas aussi au moins un [de ces praticiens de l’obeah]. Les plus vieux et les plus malins sont ceux qui attirent la plus grande dévotion et la plus totale confiance, ceux dont la vénérable tête et dont l’aspect rude et diabolique, allant avec quelques connaissances des plantes des espèces médicales et venimeuses, sont ceux qui s’imposent le plus facilement sur les êtres les plus faibles et crédules. Les Nègres en général, africains ou créoles, les vénèrent, les consultent et les détestent. En toute occasion, soigner un mal, se venger, obtenir des faveurs, punir un voleur ou un adultère, prédire des événements, ils s’en remettent à ces oracles avec la foi la plus totale. Le commerce que ces misérables entretiennent est extrêmement lucratif : ils fabriquent et vendent leurs Obies [c’est-à-dire les envoûtements, les potions magiques] selon les cas et le prix. Un voile de mystère est astucieusement jeté sur leurs incantations, qui ont toujours lieu à minuit, et toutes les précautions sont prises pour que les hommes blancs n’en sachent rien ni n’en puissent rien savoir. Les nègres naïfs qui croient totalement en leur pouvoir surnaturel, deviennent les complices bienveillants de cette dissimulation. 1

Obeah devient un terme synonyme d’un savoir résistant et de la sagesse conférée aux hommes qui le professent. Alors que les esclaves sont méprisés pour être les victimes crédules de la ruse des praticiens obeah, ces derniers sont reconnus comme capables de manipuler et de tirer profit d’un marché de biens sophistiqués, tout en maintenant le secret professionnel et en restant hors de l’emprise légale des élites blanches. L’obeah est la manifestation d’un pouvoir métaphysique et technologique autant que la prétendue duperie des crédules et des naïfs. On comprend ainsi l’affirmation triomphale selon laquelle en soumettant un praticien de l’obeah à la torture, on obtient qu’un autre se rende :  sur les Obeah-men, on a fait différentes expériences avec des machines électriques et des lanternes magiques qui eurent peu d’effets, à l’exception d’un qui, après avoir reçu plusieurs chocs [électriques] violents reconnut que  l’obeah  de son maître était beaucoup plus forte que sa propre obeah . Les formes modernes de tortures qui utilisent l’électricité, la manipulation d’images, et de lumières violentes sont des mécanismes de domination physique et métaphysique qui se substituent et excèdent le plus formidable pouvoir de l’obeah. Handler et Bilby (et avant eux d’autres comme Edward Kamau Brathwaite) choisissent de réinterpréter l’obeah comme une pratique favorable à la population noire, alors que les Blancs le voyaient comme un maléfice. Une autre interprétation expose la concurrence qui existait entre la pratique des danses myal, ouvertes, et les rites obeah plus secrets. Joseph Williams pense que myal se développa en tant que véhicule par lequel les prêtres Ashanti, ou les okomfo, transposaient les anciens rites religieux et devenaient ainsi myal-men. Le myalisme s’oppose à l’obeah, de sorte que le myal-man, ou okomfo, était un adversaire de l’o-bayi-fó, ou sorcier qui, de la même façon, devint un obeah-man. Les cérémonies ponctuées par les tambours propres à l’ensemble religieux ashanti, avec ses danses collectives rituelles célébrant Accompong, toute puissante divinité, ainsi que d’autres divinités et les esprits des anciens, furent strictement interdites par la loi jamaïquaine en 1717, 1760 et 1781. L’obeah, selon cette version, impliquait l’apaisement de Sasabonsan, un être diabolique capable de donner des pouvoirs magiques et de satisfaire des intentions destructrices. Illustrant la différence entre myal et obeah, Orlando Patterson soutient que la dance myal fut inventée en tant que défense contre les effets néfastes attribués à obeah. Myal n’était pas une pratique individuelle entre un praticien et un client (comme c’était le cas pour obeah), mais s’organisait plus comme un culte avec un rituel de danse . Si ces profondes différences entre deux versions opposées de la religion ashanti dans sa forme antillaise s’avèrent vraies, à savoir l’une bénéfique, collective et ostensible, et l’autre maléfique, personnelle et clandestine, il est possible d’en conclure que la suppression de myal par le pouvoir blanc a, par mégarde et paradoxalement, valorisé son rival beaucoup plus puissant et beaucoup plus subversif. Ces interprétations démontrent que obeah et myal forment un ensemble religieux qui s’articule sur des hypothèses communes mais dont les applications sont différentes. Le temps passant, le même praticien peut parfaitement avoir mélangé des rôles provenant de traditions rivales.

Alors que l’importance de pratiques telles que l’obeah et le myal vient du rôle crucial qu’elles ont joué dans les rébellions d’esclaves, ces pratiques eurent aussi un rôle dans des activités médicales et religieuses parmi les esclaves, rôle qui était plus qu’une simple réaction contre leurs propriétaires et leur idéologie. La vie des esclaves ne se résume pas à une succession de décrets et aux brutalités infligées par les propriétaires et leurs valets. La souffrance des esclaves, aggravée par la malnutrition, la quantité de travail et les épidémies, provoqua différentes réponses psychologiques et donna lieu à différentes conceptions du monde. En mettant l’emphase sur le contexte médical de l’obeah, on relativise la rumeur selon laquelle ses praticiens ne faisaient que profiter de la crédulité de leurs égaux. Le mélange de connaissance pharmacologique et de croyances religieuses au sein de l’intolérable structure esclavagiste peut avoir favorisé le développement de l’obeah dans ce que certains anthropologues ont appelé des cultes de crise.

L’étude médicale systématique de la société des esclaves des Antilles anglaises par Richard B. Sheridan met en évidence un combat entre deux cultures médicales. Les conditions brutales de vie sur les plantations, la malnutrition et une faible immunité produisirent une population sujette aux maladies, qu’elle soit esclave ou libre. Les médecins sur les plantations ayant étudié en Europe, dont la théorie médicale reposait sur les humeurs, le climat et les miasmes, ont souvent écourté la vie de leurs patients, d’autant qu’ils se servaient dans bien des cas d’une panoplie de remèdes aujourd’hui totalement déconsidérés tels que la saignée, la purge, les vomissements, l’usage d’ampoules et la transpiration. Une grande partie des revenus des médecins venait de la vente de remèdes ce qui souvent signifiait prescrire des substances toxiques telles que le mercure, l’antimoine et l’opium. Parallèlement à la médecine européenne, les pratiques médicales africaines mêlaient des croyances mystiques et l’usage de plantes et de substances toxiques. De nombreuses plantes médicinales africaines étaient parfois efficaces, et en tout cas souvent inoffensives, alors que la médecine  héroïque  comme l’appelle Sheridan pour parler de la médecine européenne, précipitait souvent la mort des malades qu’elle pensait soigner. Les plantes médicinales africaines étaient d’un accès facile, tant pour les Noirs que pour les Blancs qui voyaient leur efficacité là où la médecine  héroïque  avait échoué. La recherche menée par Sheridan montre que les pratiques médicales africaines étaient la source primaire de soin médical pour les esclaves dans les Antilles britanniques, étant donné le manque de médecins éduqués en Europe et le manque d’intérêt des propriétaires de plantation pour la santé de leurs esclaves. L’échec des herboristes, médecins et prêtres dans l’utilisation des plantes médicinales pour soigner les maladies naturelles favorisa le recours à des pratiques métaphysiques pour les esclaves d’origine africaine. Le niveau au-dessus de l’herboriste était celui de devin ou intermédiaire capable d’identifier la source malfaisante qui avait jeté un sort ou nui au malade. Le phytothérapeute ou devin pouvait maudire les suspects en mettant un obeah sur eux, ou en les soumettant au rituel africain du test du poison, un shibbolet toxicologique dont les résultats imprévisibles étaient supposés ne tuer que les coupables.

On peut donc voir comment la notion d’obeah capta les angoisses et les spéculations des esclavagistes et du discours colonial britannique sur les Antilles en général. Mais cette même catégorie nous conduit aux actes de résistance des esclaves africains à travers les associations religieuses, médicales, culturelles ou politiques. Dans un certain sens, l’intérêt porté à l’obeah est symptomatique du plus grand problème de l’absentéisme des planteurs dans les Caraïbes, un phénomène qui, selon certains spécialistes, créa un vide au sommet de la structure coloniale esclavagiste. Image renversée et compensatoire de ce vide, l’obeah invoque symétriquement la présence d’une intelligence des esclaves organisatrice qui se présente comme une menace pour le planteur indifférent ou absent. Une extraordinaire force de pouvoir d’agir est donc imputée à la catégorie de l’obeah, mal définie, mais redoutée. Dans la période qui suivit l’émancipation, l’obeah est relégué au statut de curiosité anthropologique, résidu culturel de croyances exotiques et de pratiques ne présentant plus aucune menace politique. Le changement de condition sociale de l’obeah après 1838, date de l’émancipation dans les Antilles britanniques, en fait une question clé pour comprendre les fissures qui habitent les textes littéraires coloniaux. Le laborieux processus de production de sens peut mettre en rapport les témoignages coloniaux et les textes littéraires. Pendant la plus grande partie de l’époque esclavagiste, l’obeah était une catégorie opaque dans la vie des esclaves et de leurs propriétaires, qu’elle soit considérée comme une religion ou rejetée comme une imposture ; face aux épidémies sur les plantations, la pratique des myal-men dominait la médecine populaire et était également perçue comme une intervention magique, contre l’obeah. Tous deux mécanismes de résistance, l’obeah et le myal deviennent le signe et la preuve d’une politique du désespoir au centre de la plupart des rébellions d’esclaves. L’obeah fournit la preuve d’un discours des Lumières dénonçant le fétichisme et qui met en évidence les erreurs des esclaves et des propriétaires ; cependant ces pratiques religieuses ne peuvent pas être écartées comme une sorte de primitivisme par une perspective laïque et moderne puisque l’obeah avait un avantage scientifique sur certaines techniques médicales de l’époque.
On peut donc lire l’obeah comme un remède, un symptôme, un fétiche, ou un trope qui suggère un système d’information sophistiqué qui relève d’une connaissance pharmacologique, d’une conspiration politique, d’une pratique religieuse, d’une construction littéraire ou d’une arme miraculeuse.

1. Edward Long, History of Jamaica (Londres, 1774), 2 : 455, 457, 460.
2. ibid. 473.
3. Cité en  Tullidelph Letter Book  15 janvier 1737.
4. Jerome S. Handler et Kenneth S. Bilby, On the Early Use and Origin of the term ‘Obeah’ in Barbados and the Anglophone Caribbean  Slavery and Abolition 22.2 (Août 2001), 88.
5. House of Commons Sessional Papers of the Eighteenth Century (1789), vol. 69, nos. 22-26.
///Article N° : 13017

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