L’occultation

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150 millions de francs-or, soit l’équivalent du budget annuel de la France en 1804. Tel fut le prix exigé par la France à Haïti pour reconnaître l’indépendance du premier Etat noir. Aujourd’hui, les manuels scolaires et l’histoire officielle ne mentionnent guère cette dette qui a pesé sur l’économie haïtienne jusqu’au début de XXe siècle. Ou transforment carrément les choses.

Libre de fait en 1804, Haïti a besoin d’argent. Pour la préserver du pire fléau, pire que la malnutrition, les cyclones et le paludisme réunis : le retour des vrais propriétaires de l’île, les Français. Ni armistice ni traité n’a été signé.
Si le commerce n’a pas d’odeur et se pratique avec l’île à sucre, nul Etat n’entend reconnaître l’impardonnable blasphème que constitue l’indépendance d’une colonie d’esclaves. Cette première émancipation fait tache. Il faut s’assurer que jamais elle ne fasse école. Pour l’Europe, alors centre du monde, comme pour les Etats-Unis voisins, Haïti est une aberration juridique et politique. Une menace. Rogue state, comme on dit aujourd’hui à Washington pour en désigner d’autres, Etat voyou. Scélérat. Entité diabolique. Chimère : monstre qui emprunte exclusivement à l’univers animal.
La libération d’une colonie d’esclaves, était-ce concevable en 1804 ? Non. Pas même envisageable. Décoloniser : le mot n’existe pas. Il serait tellement contraire au sens de l’histoire de ce XIXe siècle civilisateur ! Indépendance ? Se conçoit à la rigueur pour des colonies ou des Etats blancs ou dirigés par des Blancs.
Dessalines, Christophe, Pétion et les autres s’attendent au retour des Français. Quand vont-ils revenir ? La question est vitale. Comme l’est la nécessité d’exporter à tout prix pour acquérir les devises nécessaires au conflit qui s’annonce. On trouve toujours des marchands d’armes, mais pas des prêteurs pour un pays en sursis. Au mieux, payer et emporter les canons. Cash and carry.
Armements. Armée sur le pied de guerre. Pour longtemps. À défaut d’ennemi extérieur qui tarde à venir, elle sera une pièce maîtresse dans la mise au pas des anciens esclaves. Une armée, experte en coups d’Etat et dressée à faire la guerre à son propre peuple : une tradition qui aura la vie dure.
Comment les Français vont-ils venir ? Cette seconde question soulage provisoirement. Bonaparte domine l’Europe continentale. Depuis Trafalgar, il n’a plus de flotte. Les Espagnols, alliés obligés, non plus. Même sacré empereur, comment Napoléon débarquerait-il ? Le pourrait-il qu’il est trop occupé à remodeler l’Europe.
Mais après 1815 ? Les Bourbons revenus sont-ils inoffensifs ? Une victoire, qui ne dérangerait personne en Europe, au contraire, donnerait-elle des couleurs plus vives à leurs armoiries usées ? On le craint en Haïti. Dix ans, vingt ans après, on s’y prépare.
Christophe, à coup de corvées et d’un quasi rétablissement de la servitude, fait construire des redoutes et protège le Cap (devenu) Haïtien par une immense forteresse, la citadelle Laferrière. Un arsenal qui met sous le feu des canons toute flotte hostile. Pétion tente en vain de négocier. Le rapport de forces est si défavorable… Haïti n’a pas d’amis, pas d’alliés. Haïti est un Etat paria.
Pour conjurer le retour, une seule solution : indemniser les colons, racheter la liberté pourtant conquise par les armes. Comme les paysans français furent invités en 1789 à racheter les droits seigneuriaux, qu’ils ne payèrent jamais. Contre reconnaissance, la République haïtienne, elle, paiera. Jusqu’au dernier franc. Le président Boyer s’y est engagé. Aucun de ses successeurs n’y faillira.
Une ordonnance, signée en 1825 par Charles X,  » octroie  » l’indépendance. Elle fixe  » l’indemnisation  » à 150 millions de francs-or (environ 5 milliards de francs 2003, 800 millions d’euros), soit l’équivalent du budget de la France de l’époque. Une France de 25 millions d’habitants face à une Haïti qui n’en compte qu’un million (le pays est, en deux siècles, passé de un à huit…). Ce qui entraîne, pour l’île dévastée, une priorité jusqu’à la fin du siècle : se procurer les devises nécessaires au remboursement. Le négociateur du roi de France n’en espérait peut-être pas tant. S’y ajoute une division par deux des droits de douane sur les produits français. Conséquence : dépendance économique majeure du nouvel Etat à l’égard de son ancienne métropole.
 » Théoriquement payable en cinq annuités, même avec sa réduction à 90 millions en 1838, la dette sera éteinte seulement en 1893, les ultimes agios courant encore au début du XXe siècle.  » La somme n’incluait évidemment pas les intérêts consentis aux prêteurs. Le poids de la dette, phénomène bien connu ailleurs à la fin du XXe siècle, pesa, dès ses débuts, sur le développement de l’île, même si son arriération s’explique aussi par d’autres causes : dictatures kleptomanes, administrations incompétentes, agriculture inefficace, poussée démographique, désastre écologique.
La France connut au XIXe siècle des régimes variés : monarchies, empires, républiques. Ni la seconde République, malgré Victor Schœlcher, ni la IIIe de Gambetta ne songèrent à se priver de cette dîme. La Révolution industrielle passa donc loin des côtes d’Haïti. Cette Révolution industrielle, justement permise à toute l’Europe de l’Ouest par les profits tirés de la traite des Nègres. Et point de départ de l’avance décisive et croissante des deux rives de l’Atlantique nord.
L’amnésie occidentale
Haïti crût gagner de la considération. Un soupçon de respect. N’y trouva que quarante lustres de quarantaine, interrompus par les appétits du vieux colonialisme européen et du jeune impérialisme états-unien. Le pays puni continua d’être humilié, par les incursions européennes, puis par vingt ans d’occupation yankee (1915-1934). Qui a su gré à la jeune république d’avoir hébergé et soutenu Simon Bolivar ? Contemporaines, les indépendances états-unienne et haïtienne ? L’une glorieuse, l’autre honteuse.
Pendant que la bourgeoisie haïtienne renvoie à l’obscurité les anciens esclaves, l’Europe isole Haïti. La punit. La sépare du reste du monde. La renvoie dans les soutes de l’histoire. Lui interdit d’exister. Finit par nier et son existence et son histoire. En inversant les rôles, dans l’inconscient collectif. En mélangeant conséquences et causes. Ces Nègres nous firent du mal. Haïti nous blessa. Haïti fut une maladie honteuse dont la France souffrit.
Honteuse. Et qui fit de l’ombre à la  » patrie des droits de l’homme  » autant qu’à l’épopée napoléonienne. De Rivoli à la prise de Moscou, l’Aigle invincible ne connut sur terre que succès ! Que pèsent l’armada confiée au général Leclerc, son beau-frère, et la défaite de ses divisions face à des esclaves ? Préservons aussi intact que possible le mythe impérial et la grandeur de la France ! Le responsable est à Moscou le froid, à Saint-Domingue la fièvre ! Et le seul remède à cette première défaite, inopportune, c’est l’oubli. Et l’organisation de l’oubli, depuis deux siècles, c’est l’occultation. La stratégie du containment dépasse, par son succès, les pronostics les plus optimistes. Le confinement, dont l’Occident humaniste ne peut aujourd’hui tirer aucune fierté, a si bien réussi que remords ou contrition sont inutiles ou superflus. Mieux, l’événement est sorti de la mémoire collective des Blancs. Oublié.
Pourquoi l’homme blanc sangloterait-il quand personne ne sait plus pourquoi il verse une larme de crocodile ? La communication, qui dispense de preuves et tient lieu d’information, est passée. Complot réussi, omerta, crime plus que parfait. L’assassin court toujours. On ne l’a jamais cherché. On l’a oublié. Instruction ? Pas besoin. Prescription ? On a même oublié le crime. Haïti n’a pas existé. Haïti n’existe pas.
On en trouve bien trace dans quelques ouvrages confidentiels, mais le président de la République française lui-même a démenti. Au détour d’une phrase décisive, n’a-t-il pas déclaré, en 2000 :  » Haïti n’a pas été, à proprement parler, une colonie française…  » Il parlait sans notes depuis la Guadeloupe…
Nos manuels d’histoire ont oublié l’événement, mais plus encore les lendemains, insupportables accrocs faits à l’histoire et à la légende. C’est en 1848 que la France généreuse, sur proposition de Victor Schœlcher, émancipe les esclaves. Qu’on se le dise ! Les Etats-Unis y procèdent dans la douleur quelques années plus tard, sur proposition d’Abraham Lincoln. Et reconnaissent du bout des lèvres le pays pionnier.
Pourtant, dès le 27 août 1793, Polverel, envoyé de la Convention à Port-au-Prince, décrète, deux jours avant Sonthonax au Cap :  » Tous les Africains et descendants d’Africains de tout âge et de tout sexe (…) sont déclarés libres et jouiront dès à présent de tous les droits de citoyens français…  » Une déclaration qui précède la loi de ventôse, aussi ignorée que le 1804 haïtien.
 » Je veux que la liberté et l’égalité règnent à Saint-Domingue « , déclare Toussaint Louverture.  » Je travaille à les faire exister…  » Bonaparte, il est vrai, rétablit l’esclavage en 1802, se débarrasse du magicien, qui d’une jacquerie fit une révolution. En vain. Ses régiments sont défaits par une armée de Nègres. Haïti naît en 1804. La seule révolte d’esclaves qui jamais déboucha sur un Etat. Mais le paya très cher. Au propre et au figuré. Ostracisme d’un côté, espèces sonnantes et trébuchantes de l’autre.
Ce paragraphe, même bref et simpliste, les écoliers français ne le connaissent pas. Quatre manuels scolaires sur neuf, dans l’enseignement secondaire français, font l’impasse. Trois évoquent le rétablissement de l’esclavage et l’indépendance de l’île. L’éditeur Nathan, dans un texte de quatre lignes, évoque seul  » la première guerre de décolonisation de la France « . Aucun livre ne parle de la rançon à venir.
Il est vrai que, pour sortir de l’ignorance organisée, l’apprenti citoyen peut toujours s’en remettre aux meilleurs ouvrages de vulgarisation. Prenons Esclaves et négriers, l’un des plus lus. Plus la collection – Découverte-Gallimard – est prestigieuse et l’auteur reconnu – Jean Meyer, professeur émérite à la Sorbonne -, plus le lecteur s’attend à être bien servi. Présentation attrayante et iconographie remarquable, cela va ici de soi, mais allégeance à l’histoire officielle et erreurs magistrales, cela étonne davantage. L’ouvrage, réédité pour le 150ème anniversaire de l’abolition de l’esclavage, celui de 1848 bien sûr, existe depuis longtemps. Il n’a pas l’excuse de la précipitation. Et constitue naturellement l’une des meilleures références, et des meilleures ventes, sur le sujet. Exemplaire, en somme.
Parmi plusieurs dizaines de pages sur la lutte contre l’esclavage, deux lignes sur la Convention montagnarde, un régime jugé aujourd’hui sans doute peu fréquentable, mais premier abolitionniste. Et pas un mot sur le club des Amis des Noirs et l’abbé Grégoire, son inspirateur et l’auteur de différents textes en faveur de l’émancipation. L’ouvrage fait pourtant la part belle, ce qui est bien normal, à la France et aux Etats-Unis.
Moins de deux pages sur la révolution de Saint-Domingue, pourtant la plus prospère des colonies. Comme si l’auteur prolongeait, à l’image des manuels scolaires de Malet et Isaac qui formèrent nos élites, l’amnésie de deux siècles d’historiographie, adhérent (involontairement ?) à l’ostracisme dont ce pays fut longtemps victime.
Successivement et toujours en deux pages, on apprend beaucoup. Qu’en  » 1802, l’Empire rétablisse l’esclavage dans les Antilles  » (il n’y avait pas d’Empire en 1802). Que Toussaint Louverture, héros de l’indépendance  » est arrêté et déporté dans le Jura, au fort de Joux. Il y meurt l’année suivante, en 1803 « , ce qui est vrai. Et que  » le 1er janvier 1804, Toussaint Louverture proclame l’indépendance d’Haïti. Des deux côtés, la révolte fut d’une cruauté sans nom « . Accident ou mystère de l’histoire ? Ubiquité, résurrection provisoire ou immortalité du héros ? On s’abstiendra d’être  » d’une cruauté sans nom « …
Ainsi des historiens, esclaves de l’historiographie dominante, nourrissent-ils parfois la mémoire. Ou l’amnésie.
De l’occultation à la manipulation
Les enfants haïtiens, quand ils ont la chance d’aller à l’école, se rassemblent le soir et révisent sous les rares réverbères, si l’électricité, inconstante et capricieuse, consent à éclairer quelque part quelques heures. Ils apprennent par coeur les longs résumés de la glorieuse histoire de l’indépendance. Des textes qu’on croirait écrits par Toussaint Louverture lui-même ou par les castes qui se partagent depuis le pouvoir.
Le manuel d’histoire de fin d’école primaire, fraîchement sorti en 2002 de l’imprimerie Deschamps, est édifiant. D’abord parce qu’il porte toujours l’imprimatur de Mgr Joseph (Port-au-Prince, 1942). Ensuite parce qu’il est garanti par le label  » propriété des Frères de l’instruction chrétienne « , mais s’impose à tous. L’histoire, respectueuse des pires fripouilles gouvernantes, s’arrête en 1957, avec l’avènement de François Duvalier. Comme les éditions précédentes, il s’achève par la mention :  » les chapitres couvrant la période 1957 à nos jours sont en préparation « .
L’histoire n’est pas ici occultée, mais manipulée, falsifiée. Officielle. C’est-à-dire succession de mensonges par omission. Les libérateurs devenus de nouveaux maîtres, esclavagistes dans l’âme ? La violence de la lutte des classes ? La guerre de basse intensité ? La militarisation et la corruption rampante ? L’émergence de deux Haïti, qui brident l’éclosion d’une nation ? Le double langage des élites ? L’instrumentalisation du catholicisme comme rempart contre la protestation ? Rien de tout cela n’est contenu dans le catéchisme, au service du culte des grands ancêtres. Ne garder que l’épopée, l’enrichir de légendes, le transformer en mythe. Pour mieux tenir le mouvement social en lisière.
Qui, un ou deux siècles après, s’inquiète de cette indépendance qui mène à une double dépendance ? Asservissement des masses rurales aux propriétaires, et, en même temps, sujétion du nouvel Etat aux puissances étrangères.
On peut s’interroger : jusqu’à quel point les classes dominantes haïtiennes n’ont-elles pas participé à l’occultation, voulue par l’Occident, de l’histoire d’Haïti naissante ? En simplifiant ou en diluant la mémoire jusqu’à la porter au tombeau, sous des couronnes de fleurs, rafraîchies chaque fois que nécessaire. Une manipulation définitive. Un service rendu par des exploiteurs à d’autres exploiteurs… Mais mal payé de retour.
Haïti, exemple pourtant paroxystique où l’esclave, même victorieux de son bourreau, rachète sa liberté, parce que, émancipé, il appauvrit le colon, se rendant coupable de vol ! Vol avec effraction, crime de lèse-profit donc de lèse-économie ! Longtemps, Haïti, politiquement chétif et isolé, économiquement moribond, à la merci des bailleurs de fonds, n’a pas osé revendiquer. Haïti, mauvais exemple et mauvaise réputation, existe si peu. On peut déjà le craindre : 2004 sera d’abord ici et là l’anniversaire de l’apogée, du sacre napoléonien, pas celui de la seule et unique gueuserie qui triompha alors.
S’appuyant sur les préjudices humains, matériels et moraux subis, le tiers-mondisme des années 60 ou 70 estimait que le monde développé avait une dette à l’égard du Sud. On peut aujourd’hui opposer cette dette-là à celle réclamée par les bailleurs de fonds à des pays étranglés. L’exemple d’Haïti, aujourd’hui le pays le plus pauvre des Amériques, est singulier. Il va bien au-delà.
Et si aujourd’hui la France commençait à rembourser la somme indûment prélevée pour indemniser les colons de la perte de leurs plantations ? Pourquoi les gouvernants français, si prodigues en discours protecteurs du tiers-monde, ne réviseraient-ils pas une seconde fois, l’ordonnance du 17 avril 1825, revue à la baisse en 1838 ? Sept mois finalement du budget de la France de 1825 ou de 2004, avec ou sans intérêts. L’année est à négocier. Le moyen aussi : une banque franco-haïtienne de développement, par exemple, hors de portée de la rapacité des gouvernants.
Préférons le paiement en quelques annuités, pour ne pas étrangler la fragile économie française. Et tenir compte, comme disent les économistes, de  » la faible capacité d’absorption  » du receveur, laquelle pourrait du coup s’améliorer !
Longtemps timide, le pouvoir haïtien s’est décidé à demander son dû, à la veille du bicentenaire de l’indépendance. Isolé, impécunieux et de surcroît impopulaire, le président Aristide réclame à cor et à cri la  » restitution « . Et désigne la France comme bouc-émissaire. La corruption endémique de l’exécutif haïtien en fait un piètre porte-parole et un impossible receveur. Et permet à la France, fin 2003, de créer un officiel comité de réflexion. Qui émettra des recommandations…

Christophe Wargny est maître de conférences en sciences de l’information au Cnam (Conservatoire national des arts et métiers, Paris). Il a été conseiller du président Jean-Bertrand Aristide de 1993 à 1996, après avoir été son biographe. Auteur de divers ouvrages sur Haïti, il collabore au journal Le Monde diplomatique.
Amateur d’art haïtien, il a assuré le commissariat de divers événements culturels liés à Haïti. Il publie à l’occasion du bicentenaire, un essai : Haïti n’existe pas, 1804-2004 : deux cents ans de solitude (Ed. Autrement). ///Article N° : 3283

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