Louis-Marie Mbague Pouka

Au-delà de L'homme-médaille

Georges-Bertrand Abouna
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La médaille, c’est évidemment deux faces opposées et coulées dans une même masse. Louis-Marie Pouka, ce n’est pas de la masse, mais bien un homme, un poète surtout, dont l’œuvre, au-delà des  » poukaïades » qui lui confèrent une note enjouée, est divisée de l’intérieur, presque déconfite, par une postulation à la fois nationaliste et assimilationniste.
L’assimilationniste d’abord. C’est aujourd’hui, et ce malgré quelques protestations qui n’ont pas encore voix au chapitre, la face qui est passée dans la postérité. Pouka le traître, l’apatride, l’opportuniste, le truand, le collaborateur…Celui qui, au moment même où les gongs des libérations nationales sonnaient sur tout le continent noir et dans tout le monde opprimé, et que les  » Orphées noires «  de Sartre retentissaient de mille feux, que la Négritude renversait les vieux clichés en montrant le vrai  » fait d’être noir  » écrivait, sans trembler ni sourciller, des textes qui sonnent encore comme le plus complet des dénigrements contre l’orgueil d’être d’une patrie et d’un monde. Goûtons encore un des morceaux amers de du cocktail poétique servi dans les années d’avant indépendance par celui que Dakeyo présente pourtant comme un auteur qui témoigne d’un  » profond attachement à sa terre d’origine  » (1) :
O France, ô notre mère, ô notre unique espoir
Non tu ne mouras pas…Triomphante et sereine,
Tu demeures pour nous la providence du Noir
La Nation élue qu’un monde fit reine …
Ou encore :
Sainte France, gloire à ton nom !
Nous t’aimons comme notre mère
Car c’est à toi que nous devons
La fin de nos vieilles misères (2)
Evidemment de tels revers lyriques, portées jusqu’à la sanctification de la France, auteur du Code noir et de graves massacres en Algérie, la France du  » Direct rule « , ont fait crier toute la horde scripturaire camerounaise contemporaine de l’  » offenseur  » haro sur le baudet. Qu’il s’agisse de Kayo, de Philombe, de Nditsouna, la question brûlante était infusée de rage. Du coup, l’APEC naissante était devenue le théâtre de combats entre les tenants des thèses scripturaires parnassiennes dont Pouka et la France qui le récompensait était les fourbes représentants et les adeptes d’une écriture inspirée de l’héritage ancestral. Comment, en effet, un authentique rejeton du pays bassa, le bastion même du maquis, c’est-à-dire de la revendication nationaliste, avec ses figures légendaires comme Um Nyobe et les autres, pouvait-il trahir la cause commune ? Comment le Cameroun naissant pouvait-il se permettre un Juda d’une si insupportable trempe ? Pouka n’était-il pas au courant de la Négro-Renaissance des années 20 aux Etats-Unis, du Ghana qui se libérait du joug colonial ? La guerre de Pouka contre les siens allait bon train, sur mille fronts, mais n’empêchaient pas l’histoire de suivre son bonhomme de chemin.
Le nationaliste ensuite. Porter des accusations si graves contre le seul rescapé d’une vaste lignée familiale, celui que le sort même épargna de l’anéantissement, pour la beauté du mystère, c’est méconnaître de toute évidence la logique qui impulsait l’action et le génie de Pouka. A 78 ans, au cœur d’une  » retraite délabrée « , ainsi que David Ndachi Tagne intitule un article qu’il lui consacre au crépuscule de sa vie dans Cameroon Tribune, l’auteur des Rêveries tumultueuses, l’officier de l’académie française de 1953 sait encore tenir tête à ses adversaires. Il commence d’abord par assumer ses choix esthétiques. La versification et la rigueur classique dont il s’est servi pour  » appartenir au grand jour  » répondaient à des aspirations littéraires pertinentes et profondes. De l’avis du premier président de l’APEC, tous  » les grands poètes sont sortis du girons classique « . Et de citer Mallarmé et Senghor. S’agissant du compost colonialiste qui engraisse sa lecture du monde et qui rend confus son engagement littéraire, Pouka avoue avoir été souvent mal compris. Pour lever toute équivoque, il précise sa pensée dans son rapport avec l’ordre impérialiste en ces termes :  » Compte tenu du contexte poitico-historique dans les années 30-40, pour combattre le colonisateur par l’écriture–dans sa langue, il faut le relever–il fallait être astucieux, créer parfois des artifices « . Mais Pouka c’est aussi le témoignage qu’en ont fait ses contemporains, ses compagnons de plume dans l’APEC, notamment. Lorsqu’il décède 05 septembre 1991, au terme de 21 ans de retraite et 81 ans de vie, les témoignages qui sont fait révèlent une figure exceptionnelle de la poésie nationale et même du monde politique du Cameroun. Adolphe Claude Mballa, dans un article signé par Fernando d’Alméida et intitulé  » Obsèques de Louis-Marie Pouka « , le présente comme un  » poète visionnaire « , auteur de  » l’une des plus belles lyres de notre littérature. Le membre de l’APEC savait exprimer ses idées sans forcer la note, dans une langue cristalline et classique dont il avait le secret « . Ancien secrétaire général de la Jeunesse camerounaise française aux côtés de Charles Okala et de Soppo Priso, Pouka est présenté lors de ses obsèques comme acteur vivant des luttes de l’indépendance du Cameroun, dans le camp des adversaires de l’extrémisme.
Mais ni  » Le prix littéraire Louis- Marie Pouka « , ni le  » fort beau et dense essai portant sur l’œuvre de Pouka  » d’Aloys Avini annoncés lors de ces obsèques n’ont, à ce jour, connu de suite visible. Comme si la mort de Pouka sonnait la mort même de l’APEC dont il a été le président fondateur, comme si l’aliment essentiel qui a maintenu l’association vivante c’était les querelles entre Pouka et les autres, querelles sans lesquelles la première génération d’auteurs perd toute substance et tout repère. Et on aura encore pour longtemps en mémoire les termes d’une altercation idéologique et esthétique qui se lit de façon fort élogieuse dans cette affirmation énergique et inoubliable de Louis-Marie M’Bague Pouka sur le nationalisme camerounais, contenue dans ses  » Paroles de sagesse  » :  » On ne me fera jamais croire que c’est vouloir l’évolution de son pays que de procéder à un sabotage satanique d’œuvres d’art qui ont coûté tant de sueur, tant d’argent et, parfois, de vie, aux camerounais. Nulle part au monde, la volonté d’indépendance n’a permis à un peuple de se détruire pour arriver à son but. Nulle part au monde le sang innocent versé, n’est resté invengé. Nulle part au monde la résistance irréfléchie n’a apporté de fruits durables « . D’outre-tombe, nous parviennent encore ces paroles du  » clinicien du mot  » (d’Alméida) qui seront encore pour longtemps la faune et la flore de notre littérature et de notre histoire.

1. In Paul Dakeyo, Poèmes de demain, anthologie de la poésie camerounaise, Paris, Ed. Silex, 1982, P. 258 
2. Extrait de Pouka, Pleurs sincères, cit. in Le Livre camerounais et ses auteurs, P. 78
///Article N° : 4184

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