Lussas 2016 : lancement de Tënk, première pierre et terrorisme

Print Friendly, PDF & Email

Avant de revenir sur les films eux-mêmes, bilan d’une 28ème édition riche en temps forts des Etats généraux du film documentaire les 21-27 août 2016 à Lussas (Ardêche, France).

« Le cinéma documentaire, par l’entremise des réalisateurs et réalisatrices, a le désir d’aller voir et écouter ce qui bruisse, ce qui couve, ce qui se passe dans les failles, les interstices, aux marges – c’est sa conscience politique – pour s’opposer à cette tendance délétère à généraliser, camoufler, divertir, étouffer, refouler » : cette introduction éditoriale de Pascale Paulat et Christophe Postic, directeurs des Etats généraux, pose les choix du festival, salutaire respiration de pensée critique dans un été marqué par la désolante polémique autour du port du burkini sur les plages.
Lancement de Tënk
Première nouvelle, et non des moindres, le lancement officiel du portail [Tënk] : enfin une plateforme de diffusion de qualité orientée vers le documentaire d’auteur. Ce mot wolof veut dire « énoncer une pensée de façon claire et concise », un enjeu pour le documentaire de création qui perd en visibilité aujourd’hui, le soutien des grandes chaînes s’étant effiloché au cours des ans, qui ne le programment plus qu’à des heures tardives et ont considérablement réduit leur apport en coproductions. On ne le voit plus que dans les festivals ou les écoles de cinéma. Premier geste alternatif à Netflix pour le documentaire de création, le système de [Tënk] est semblable : un abonnement (6 € par mois, 60 € par an) pour accéder à tout moment à plus de 70 films documentaires sélectionnés par une équipe de professionnels. Une participation modique pour une œuvre collective. L’enjeu est de trouver une autonomie éditoriale par l’autofinancement : déjà 1000 abonnés après une campagne de financement participatif en 2015, 3000 espérés en fin d’année et 10 000 en 2017. Pour garantir son indépendance, [Tënk] est une société coopérative (64 actionnaires, pour la plupart des professionnels du secteur) et ne signe pas de contrats publicitaires, le site conservant un graphisme original sans orientation commerciale. (1)
Les documentaires de [Tënk] sont répartis en douze plages thématiques : coup de cœur, histoire et politique, écoute (en partenariat avec la Sacem), écologie, fragments d’une œuvre, brouillon d’un rêve (en partenariat avec la Scam), festivals, cité (en partenariat avec la CGET), docmonde, premières bobines, et bientôt arts (en partenariat avec le CNC), grands entretiens.
Huit à dix nouveaux films chaque semaine, qui restent visionnables à volonté durant deux mois : la démarche de [Tënk] est celle d’un libraire qui conseille des livres à ses clients à partir de ses propres lectures. Les avis des programmateurs figureront sur le site internet, qui va s’orienter vers un site participatif où les abonnés pourront commenter les films et gérer sa liste de films à voir, voire poser directement des questions aux auteurs. Des partenariats sont déjà opérés avec des médias (Mediapart, Arrêt sur images, Alternatives économiques).
L’ambition est de s’étendre rapidement à l’international, d’intégrer les offres des fournisseurs d’accès à internet, de déployer des applications mobiles et du visionnage hors connexion. Mais [Tënk] voudrait aussi coproduire des films et va disposer bientôt des espaces de post-production dans le bâtiment de 1500 m2 actuellement en construction à Lussas par la Communauté de communes Berg et Coiron : dix salles de montage, deux studios de mixage et un d’étalonnage.
Une ministre pour la première pierre
Le bâtiment va ouvrir ses portes au début 2018. La ministre de la Culture et de la Communication, Audrey Azoulay, est venue en personne poser la première pierre, symbolique puisque les fondations de ce chantier de 3 million d’euros (cofinancé par l’Etat, la région et le département) sont déjà bien avancées. La ministre en a profité pour annoncer 420 millions d’euros supplémentaires à France télévision pour le documentaire. Etait-ce le bon lieu quand on sait la frilosité des chaînes de l’audiovisuel public, Arte compris, envers le documentaire de création ? Elle a également rappelé qu’une réforme du financement du documentaire est en préparation pour soutenir les produits fragiles, qui va compléter la réforme cherchant à corriger les effets pervers de l’aide automatique.
Enfin, elle a annoncé le lancement, dès 2016, d’un réseau fédérant les nombreuses initiatives autour de la promotion et de la diffusion du documentaire partout en France, comme le Village documentaire de Lussas, la Cinémathèque de Toulouse, la maison de l’image et de la vidéo à Strasbourg, ECLA en Aquitaine, Ty Films à Mellionnec, le réseau des médiathèques de Montpellier Méditerranée Métropole et le Comptoir du Doc à Rennes. S’ajoutera la création d’une Cinémathèque du documentaire, accompagnée par l’Etat pour « mettre en valeur l’immense richesse du patrimoine documentaire« . : située à Paris, elle sera basée à la Bibliothèque publique d’information du Centre Pompidou qui accueille le festival du Cinéma du réel. Si cette nouvelle structure a pour but de « donner une caisse de résonnance » aux initiatives en région, ce n’était pas forcément à Lussas qu’il fallait insister sur cette nouvelle centralisation parisienne alors que les structures en région sont bien actives et bien organisées. Mais au moins cela bouge-t-il enfin au niveau de l’Etat…
Daech s’invite
Avant de pouvoir prononcer son discours, la ministre fut entourée de deux banderoles : « 49.3 : le fond de l’air est rouge » et « Défense de ficher – état d’urgence général Lussas 21 au 27 août 2016 ». Les « intrus » se retirèrent rapidement en criant « Rendez-nous Comolli ». Un atelier était en effet prévu à Lussas, impulsé par la parution de Daesh, le cinéma et la mort du cinéaste et critique Jean-Louis Comolli. (2) Destiné à interroger la violence des images, il devait réunir avec lui la philosophe Marie-José Mondzain, le politologue Asiem El Difraoui et l’enseignant en cinéma Dork Zabunyan. Sur un sujet aussi brûlant, la Préfecture avait demandé la liste des inscrits à l’atelier pour vérifier s’il n’y avait pas d’individu fiché « S ». On se souvient qu’au Danemark en février 2015, un homme avait ouvert le feu sur le café Krudttoenden à Coppenhague, qui programmait une conférence sur la satire et la liberté d’expression… Soucieux d’assurer la sécurité du public et des quelque 150 bénévoles, le festival a obtempéré, mais a aussi cherché à éviter un dispositif sécuritaire trop important en prenant soi-même le soin de fouiller les sacs par des bénévoles plutôt que de devoir passer par une société spécialisée.
« Je suis pour qu’il y ait le plus possible de symposiums, de séminaires sur Daech, mais surtout qu’on ne contrôle pas l’identité de ceux qui y participent. Ma critique de Daech, films et pensée, porte précisément sur ce point de la liberté de chaque sujet d’être ou non aligné sur ce que tel ou tel pouvoir requiert de lui », écrivait Jean-Louis Comolli dans une tribune publiée par Le Monde. Les trois autres participants ont préféré maintenir l’atelier qui eût bien lieu avec une salle pleine, tout à fait passionnant. Fort maladroitement, le sujet ne fut abordé qu’en fin de matinée, lorsqu’un participant posa la question, alors qu’il était prévu d’ouvrir l’atelier sur ce point, mais ce fut alors l’occasion pour chacun de préciser qu’il fallait être là en prenant les risques correspondants plutôt que de céder aux pressions et de se laisser empêcher de parler et de penser.
Effectivement, une brigade de gendarmerie bien armée surveillait les extérieurs et de grosses pierres avaient été placées pour protéger les salles et les nombreux festivaliers (en augmentation de 30 % sur 2015). Mais cet « air du temps » ne correspondait-il pas à l’état du monde, les souffrances qu’évoquaient les films projetés ? D’où l’importance de leur exploration des possibles, qui reste elle aussi une des fonctions essentielles du cinéma.

1. [www.tenk.fr].
2. Editions Verdier, août 2016.
///Article N° : 13726

  •  
  •  
  •  
  •  
Les images de l'article
Rassemblement pour la première pierre
Audrey Azoulay pose la "première pierre" du "Village du documentaire de Lussas"
Discours lors de la cérémonie de pose de la première pierre
Les officiels, de gauche à droite : Sabine Buis, députée de l'Ardêche, Jacques Genet, sénateur de l'Ardêche, Audrey Azoulay, ministre de la Culture et de la Communication, Hervé Saulignac, président du conseil départemental de l’Ardèche, Alain Triolle, préfet de l’Ardèche, Jean-Paul Roux, maire de Lussas et président de la communauté de communes Berg-et-Coiron et à la tribune Isabelle Massebeuf, conseillère régionale.
Les banderoles entourent la ministre
Au séminaire "Bataille des images" : de gauche à droite, la philosophe Marie-José Mondzain, le politologue Asiem El Difraoui, Christophe Postic, codirecteur artistique des Etats généraux, et l'enseignant en cinéma Dork Zabunyan




Laisser un commentaire