« Ma France, c’est le monde entier »

Entretien de Claire Diao avec Denis Rouvre

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Cette année, les Rencontres photographiques d’Arles mettaient à l’honneur le photographe français Denis Rouvre et son installation Des Français, identités et territoires de l’intime, succession de portraits de Français agrémentés de témoignages sonores sur la notion d’identité. Africultures est allé à la rencontre de l’homme derrière l’objectif. Portrait à la première personne.

Français
Ce projet est né de plusieurs choses. Déjà, d’une interrogation que j’avais depuis longtemps sur la notion d’identité, qui a été relancée avec Nicolas Sarkozy et son Ministère de l’identité nationale qui était pour moi quelque chose d’horrible. Je n’avais jamais vu l’identité comme quelque chose de relié au territoire et à la Nation. Un autre constat était que j’avais passé une quinzaine d’années à aller chercher ailleurs des choses extraordinaires sans me poser la question de savoir si, en bas de chez moi, il n’y avait pas aussi quelque chose d’extraordinaire que je ne regardais pas. Donc, travailler sur ses contemporains, sur des gens que l’on côtoie tous les jours, est parti de là. Cela s’inscrivait aussi dans la poursuite d’un travail, maintenant plus global : je m’intéresse beaucoup à la notion de héros contemporain. J’aime placer l’individu au centre du débat. Chaque personne devient un élément indispensable au monde et a une action – même infime – sur le cours du monde. C’est par ces trois biais que je suis entré dans ce projet. Ce travail m’a aussi permis de chercher ma propre identité : comment des gens que je vais rencontrer vont répondre à cette question-là.

Territoires
J’ai voulu faire toute la France. Je me suis appuyé sur un certain nombre de relais car, pour moi, il ne s’agit pas d’un travail documentaire. Je n’ai pas voulu équilibrer le nombre de femmes et d’hommes, les vieux et les jeunes, en fonction des quotas de la société, ni les personnes d’origines étrangères face à des personnes d’origines françaises. Ce qui m’intéressait, c’était d’interroger ma France à moi. Il y a des personnages iconiques, que je connais depuis longtemps, comme mon professeur de français de 6e qui m’a beaucoup marqué. Il y a aussi des gens à qui j’ai demandé de me présenter des gens de leur entourage qu’ils connaissaient intimement ou pas, un peu comme des ambassadeurs. J’ai fait tout un tour de France et il y a eu beaucoup de surprises : je me suis arrêté dans des endroits que je ne connaissais pas du tout, j’ai installé mon studio dans des bars, des soirées… C’était l’aventure. J’ai aussi rencontré des gens que je ne connaissais pas du tout. Le Pays Basque a été une partie de ce tour de France, ni plus ni moins qu’une autre région. Je trouvais qu’il y avait là une identité culturelle et une revendication territoriale assez forte. Je suis allé dans le Sud de la France, la région Rhône-Alpes, le Centre… Je n’ai pas été partout mais, d’une certaine manière, même à Bagnolet (là où il vit, en Seine-Saint-Denis, NDLR), j’aurai pu raconter l’ensemble de la France. Je suis allé loin pour ne pas tomber dans la facilité mais le constat que j’ai fait a posteriori, c’est que ce sont les gens qui bougent : les Basques viennent à Paris et j’ai photographié beaucoup des Parisiens en Bretagne (sourire). J’ai aussi rencontré beaucoup de gens qui n’étaient pas français « de souche » mais l’étaient devenus et qui représentent la France dans laquelle je me reconnais : diverse, riche, malgré les difficultés de repli identitaire qu’on connaît – ce travail n’arrive pas par hasard – et qui m’affole énormément. J’ai cherché dans cette France le monde dans lequel j’ai envie de vivre.

Création
Ce projet a duré deux ans. Il y a toujours une phase d’amorçage qui peut durer longtemps. Elle est très importante. Je peux amorcer un projet puis le mettre au frigo, le laisser décanter jusqu’à ce que je le reprenne. Maintenant, j’ai besoin d’un temps de recul pour pouvoir le digérer et ne pas m’engouffrer dans une facilité esthétique. Dans Français, à un moment donné, dans ma manière de travailler leurs stigmates, leurs visages, je me suis rendu compte qu’il y avait une sorte de nivellement et c’est pour ça qu’est venu le besoin de témoignage. C’est pour cela que le projet est devenu une installation et que le livre n’est finalement que le catalogue de cette installation, c’est un support de mémoire. Je me reconnais beaucoup plus dans l’installation car il y a les voix, les témoignages… Et puis c’est réel, c’est eux qui parlent. Une phrase, on peut toujours la réécrire un peu mais on ne peut pas manipuler quelqu’un qui parle. Je n’avais pas décidé d’un moment pour le finir car c’est un projet totalement intemporel, mais le fait que François Hébel ait voulu le montrer cette année à Arles a mis un coup d’accélérateur. 80 % s’est construit sur les six derniers mois de 2014 parce qu’il y avait une date de rendu et qu’il fallait que je sois prêt. Le climat actuel m’a donné envie de mettre mon grain de sel dans cette machine qui s’emballe et où les gens s’emballent. On est sur l’homme et il n’y a pas de parti pris politique car ce n’est pas le propos. Il concerne la France mais pourrait concerner le monde entier : on pourrait le mener en Hollande, en Belgique, ou en Afrique mais ce serait plus difficile. Le métissage de la population africaine est beaucoup plus difficile. Au Brésil, j’étais brésilien. En Afrique, je serai toujours le Blanc. J’espère que cela évoluera et qu’il sera un jour possible d’être autant Français Noir que Blanc Sénégalais. Beaucoup de gens aimeraient vivre dans un monde plus simple, se sentir terrien plutôt qu’appartenant à une Nation, un pays avec des frontières, une culture… C’est ma projection d’un idéal où l’on considérerait les gens parce qu’ils sont, ce qu’ils font et ce qu’ils apportent aux autres plutôt que par leur couleur de peau ou leur religion. C’est très utopique et naïf. Mais j’aime bien être naïf (sourire). Et j’ai envie de le rester.

Fonds noir
Le fond noir, c’est plutôt l’absence de fond. Depuis quelques années, j’ai envie de décontextualiser, de me libérer de la temporalité, rendre ces hommes intemporels, comme des héros contemporains, des dieux. Je ne veux pas les photographier là où ils vivent parce que cela apporterait des informations que je ne veux pas dans ma photo ni sur un fond travaillé qui signifie que je choisis une esthétique. C’en est une, quelque part, mais c’est ce que j’ai trouvé de mieux pour arriver à montrer ce que je voulais montrer. Je ne veux pas être « le » photographe du fond noir mais je n’ai pas encore trouvé d’autres formes pour exprimer ce que j’avais envie de montrer, en enlevant le maximum de choses qui ne m’intéressent pas.

Rencontres photographiques d’Arles
Un photographe a besoin d’être encouragé. Nous avons besoin de partager notre travail et d’un écrin pour le montrer. Je mets parfois beaucoup d’énergie pour montrer mon travail personnel car c’est ce qui me permet de continuer à faire de la photographie. Je serai incapable de faire de la photographie pour moi-même, ça ne m’intéresse pas. Si je ne peux pas le montrer, je ferai autre chose. J’ai du mal à regarder mon travail mais ce que j’aime, c’est quand les gens le partagent avec moi et sont sensibles à ce que j’ai envie de partager avec eux.

Prix World Press Photo
J’en ai eu trois (sourire). C’est un concours anonyme avec des photographes et curateurs du monde entier, donc on n’est pas dans une esthétique franco-française. Le monde entier juge le monde entier. Savoir que mes photos font réagir des gens qui sont à l’opposé de moi, c’est une fierté. Nous ne sommes pas dans un petit monde où l’on glorifie ceux qu’on connaît. Quand une photo parle à des inconnus qui travaillent dans la photo et ont leur mot à dire, dans cette idée de l’encouragement nécessaire pour travailler, c’est important. Ils sanctuarisent notre travail sans avoir d’intérêts à le faire. Les jurés n’ont pas le nom du photographe et si l’un des membres du jury reconnaît le travail d’un copain, ils sont obligés de le dire et de sortir pour ne pas débattre sur cette photographie-là. C’est ce qui fait la qualité de ce concours. Après, c’est un concours de photojournaliste, que je ne suis pas, donc cela me rassure beaucoup. Toutes ces cases n’ont pas beaucoup de sens. Il y a une charte déontologique qui interdit de trafiquer, supprimer ou gommer des choses. Chaque fois que j’ai eu un prix, j’ai dû envoyer mes originaux.

Œuvre
Je suis hyper ancré dans l’homme. L’homme comme individu pilier du monde m’intéresse. Chaque homme est un pilier. Le monde est composé de sept milliards de piliers et chacun contribue à sa manière à l’évolution du monde, en bien ou en mal. Ce qui me plaît, c’est de m’intéresser à chaque individu, de manière individuelle et singulière, à son côté unique et incroyable, extraordinaire ou terrible. C’est quelque chose qui est en moi depuis longtemps et que j’ai découvert à travers la photographie, les lignes directrices de mes choix, mes envies de photographier certains sujets. Je fais aussi de la photographie pour vivre des aventures. Je ne construis pas une œuvre et une carrière. Mon œuvre, c’est mes enfants et la vie que je vis, pas celle que je communique, comme tous mes modèles. Ce qui m’intéresse, c’est le chemin, pas le but. Ce chemin s’arrêtera un jour, à ma mort, alors j’essaie de le remplir au mieux jusque-là.

Le modèle et le photographe
Je ne fais pas des photos pour que les gens se plaisent. Si je les aime comme ça, cela me suffit pour être content de la photo. J’en donne toujours à mes modèles. Il y en a qui ne les aiment pas mais ça n’est pas mon problème. Dans le miroir, il y a des gens qui s’aiment ou non. S’aimer, c’est dur, ce n’est pas une question d’esthétique. Il y a des gens magnifiques qui ne s’aiment absolument pas et des gens au physique plus heurté qui vont s’adorer. Dans mon travail de commande avec des célébrités, les gens ont un droit de veto car c’est de la promotion. Mais j’en fais beaucoup moins. Dans mon travail personnel, les gens signent – ou non – un papier, mais dans la mesure où je leur montre mon travail, leur dis qui je suis et qu’ils acceptent de s’insérer dans un travail personnel, ils acceptent que je fasse une photo à ma manière. Ils ne verront pas la photo avant publication. Il n’est jamais arrivé que des gens me réclament de l’argent parce que, pour les lutteurs sénégalais par exemple (série de photos intitulée Lamb réalisée en 2009, NDLR), cela était clair dès le début. On ne gagne pas d’argent en faisant un livre, on en dépense. Je fais un livre pour pérenniser un travail et l’économie d’un livre, à mon niveau, n’existe pas. Il sort à 800 exemplaires et coûte beaucoup plus cher que ce qu’il rapporte. Je ne touche pas de droits d’auteur sur mes livres. Pour tous mes projets, la finalité est un livre. Mais il n’y a pas d’économie. Au Sénégal, les gens ne me croient pas quand je leur dis que c’est moi qui finance mes voyages photo. Je comprends, mais c’est la réalité. On ne fait pas de l’argent sur le dos des gens. Sur mon travail sur les sumos, on m’a proposé d’acheter mes photos pour des publicités ou de l’illustration mais je ne vends absolument pas mes photos. Les gens me donnent leur image, je fais mon travail et leur nom et mon nom sont collés. C’est un travail commun.

Vivre de son métier
J’ai commencé mon travail de photographe par des commandes : des petits magazines avec des 1/8e de page, puis des ¼ de page puis des pleines pages, puis des couvertures, etc. La photo m’intéressait mais il fallait trouver le moyen d’en vivre : cela a été de faire des commandes pour la presse. Je ne me suis jamais dit que je vivrai de la photographie parce que des gens voudraient m’acheter un tirage. C’est venu petit à petit. Encore une fois, c’est un cheminement, qui peut s’arrêter demain – ou pas. Je suis photographe parce que c’est ce qui me plaît, ce qui m’amuse et qui fonctionne pour l’instant. Je n’ai pas de mission ou d’œuvre à écrire, ni de vision sur le monde que je dois absolument partager avec les autres. En ce sens, je ne me sens pas comme un artiste mais comme un photographe qui a envie de découvrir le monde à travers l’appareil photo, l’aventure du portrait et des rencontres directes avec les gens.

Enf(r)ance
Ma mère faisait de la photo amateur et, quand elle tirait ses photos, c’est moi qui comptais les secondes sous l’agrandisseur et qui regardais ensuite si la photo se révélait dans le révélateur. Est-ce pour cela que je suis photographe ? Je ne sais pas. À 14 ans, à l’époque des radios libres, j’ai fait de la radio. Je ne suis pas devenu animateur pour autant ! C’est donc un ensemble de plusieurs choses. Mon amour de l’Homme fait que j’ai besoin de vivre cela. Si j’avais été doué en dessin, peut-être que j’aurai dessiné. La photo, il n’y a pas besoin d’être doué. On appuie et puis ça marche. Même la lumière, je peux l’apprendre en 2h à n’importe qui. Par contre, mon rapport à celui qui va poser pour moi, il n’y a que moi qui peux l’avoir. C’est plus un rapport vivant que technique. Dans la photo, il y a 99 % de rapport à l‘autre.

Identité
Je suis né Epinay-sur-Seine puis j’ai vécu à Chambéry une dizaine d’années. Depuis quinze ans, je suis revenu en Seine-Saint-Denis. J’ai eu une enfance parfaite : des parents, des vacances, des copains… Enfant, je n’ai jamais voyagé donc le monde de mon enfance, c’était le camping, la liberté, monter aux arbres… J’étais très protégé des drames donc j’ai eu de la chance. Ma liberté, je l’ai toujours, mais c’est moi qui l’ai fabriquée. Je pourrai vivre ailleurs, et j’aimerais amener ma famille vivre à l’étranger. Je ne suis pas très bon en langue donc, en parlant couramment français, il est pratique pour moi de vivre ici, par facilité. J’ai une énorme chance d’avoir un passeport français car il me permet de voyager. Mais mon identité française ne m’intéresse pas. Je vais chercher mon idéal partout dans le monde. Ma France, c’est le monde entier.

///Article N° : 12416

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Les images de l'article
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Série Kanak - Agathe Nonmeu, Tribu de Nakety (Nouvelle-Calédonie) © Denis Rouvre




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