Toronto 2014 : Regards de l’intérieur

Le Festival international du film de Toronto qui se tenait du 4 au 14 septembre 2014 au Canada mettait cette année en avant neuf œuvres africaines dont plusieurs premiers films. Compte-rendu.

Du 4 au 14 septembre 2014, le Festival international du film de Toronto (TIFF) accueillait la crème des professionnels du monde entier et plus de 300 films, en avant-première mondiale ou en reprise d’autres festivals tels que Berlin, Cannes ou Venise.

Ainsi, parmi les neuf films africains programmés, trois avaient déjà été présentés sur la scène internationale : le court-métrage The Goat (La Chèvre) du Sud-africain John Trengove, abordant le rituel de circoncision (« ukwaluka ») pratiqué par les Xhosa, était présent à la 64e Berlinale (Allemagne) en février 2014. Tandis que les longs-métrages Timbuktu du Mauritanien Abderrahmane Sissako et Run du franco-ivoirien Philippe Lacôte, avaient été présentés à l’occasion du Festival de Cannes 2014.

Au-delà de ces reprises, la programmatrice Afrique et Moyen-Orient du TIFF, Rasha Salti, a su mettre en avant sept nouveautés du continent dont quatre premiers films – Run excepté – à l’image d’une Afrique s’exprimant davantage par elle-même qu’à travers le regard d’étrangers.

Regards extérieurs

L’étranger, pourtant, filme encore et toujours l’Afrique. Qu’il soit étranger au continent – comme Theo Anthony, réalisateur américain de Chop My Money, court-métrage tourné à Goma en RDC – ou extérieur à la communauté Xhosa – comme le sud-africain John Trengove réalisateur du court-métrage The Goat, on s’interrogera sur le regard porté par ces cinéastes sur une communauté.

Les qualités de mise en scène de The Goat sont réelles tout comme sa narration et sa photographie, mais ce qui interroge, c’est cette tendance sud-africaine à promouvoir davantage de cinéastes blancs racontant des histoires des communautés noires plutôt que des cinéastes noirs racontant les histoires de leur propre communauté.

Manque de représentation de la part des uns ou d’inspiration de la part des autres ? Quelle que soit la réponse, l’Afrique du Sud a pris conscience de cela. Cette année, une trentaine de sociétés de production ont été conviées par l’Association pour la transformation du cinéma et de la télévision sud-africaine (ATFT) à participer au Marché du Festival de Toronto afin de : « inspirer, développer, rendre possible et valoriser les professionnels Noirs ainsi que les compagnies gérées par des managers Noirs et développer l’industrie sud-africaine« (1). L’occasion de vendre et négocier des projets mettant en avant le vivier de producteurs et réalisateurs noirs sud-africains encore trop peu présents sur la scène internationale.

Du côté de Chop My Money, en revanche, pas d’alternative. Chop My Money est un beau clip esthétisant sans réelle profondeur : en passant la dureté de la rue sous un filtre publicitaire, Theo Anthony souhaite universaliser la condition des enfants des rues mais l’embellie plus qu’il ne l’interroge. Se jouant de lui, ces enfants qui fument, boivent et se battent deviennent les maîtres de son récit et, se jouent par là-même du spectateur.

EXAMEN D’ÉTAT, de Dieudo Hamadi, 2014 / Congo, France – Cinéma du Réel from Africiné www.africine.org on Vimeo.

A l’opposé, se situe le réalisateur congolais Dieudo Hamadi et son Examen d’État, second long-métrage primé au Cinéma du Réel 2014 (France) et au FIDADOC (Maroc), puisque les lycéens qu’il suit, chassés de leur école pour n’avoir pu payer leurs frais de scolarité, prennent en main leur avenir et se réunissent pour réviser.
Au cœur-même de son dispositif de cinéma-vérité, Dieudo Hamadi délaisse toute forme de surplus dans sa mise en scène. Examen d’État ne choisit pas un plan parce qu’il est joli, une séquence parce qu’elle rend « bien », mais un parcours de personnages dans tout ce qu’il a d’universel et de singulier, de puissant (sa détermination) et d’indéterminé (ses résultats scolaires). L’image y est ainsi transcendée, non par la beauté de ce qu’elle nous montre mais par la signification de ce qui nous est montré, à l’inverse totale de Chop My Money.

Djihad

Tourné entre le Maroc, la Turquie et l’Irak, Itar El-Layl (The Narrow Frame of the Midnight) de la réalisatrice maroco-irakienne Tala Hadid nous offre un contre-point aux films nord-africains mettant davantage en scène les djihadistes que leurs familles (Les Chevaux de Dieu, Les Mécréants, Le repenti…).

« Notre image est dominée par l’extérieur. Et l’image dominante est le dijihadi. Bien sûr que cela existe mais il y a quand même un milieu, une autre route possible », nous confiait Tala Hadid.

Pour son premier long-métrage de fiction interprété par l’acteur anglo-égyptien Khaled Abdalla, la réalisatrice a su mettre une puissante poésie narrative au service d’une histoire dramatique (l’enlèvement d’un enfant, la quête d’un frère enrôlé par les djihadistes), offrant ainsi une place au grand nombre de musulmans qui subissent en silence le djihad qu’une minorité d’entre eux mène avec fracas. Si, comme le chantait le groupe de rap français Lunatic « Le silence n’est pas un oubli », Tala Hadid sauve justement ses personnages de l’oubli par leurs silences. A la douleur palpable, brûlante et intérieure que subissent ses protagonistes, s’appose la splendeur du décor et de la mise en scène. En mettant la beauté de l’image face à la laideur de la situation, Tala Hadid signe avec Itar El-Layl, un long-métrage subtil et émouvant, de par son regard et par son propos.

Rebelles

Venu du Soudan, Hajooj Kuka est l’un des premiers réalisateurs soudanais à raconter la complexité dans laquelle vivent les habitants des montagnes nubiennes et l’Armée populaire de libération du Soudan (SPLA). Avec Beats of the Antonov (référence aux avions russes qui bombardent régulièrement cette zone, NDLR), Hajooj Kuka part à la rencontre de ce peuple qui n’a pas oublié de vivre, rire et chanter malgré les pluies de bombes qui lui tombent sur la tête et la vie de réfugié.

Si ce documentaire prônant la non-violence est peu novateur en matière de mise en scène, il couvre un panel de thématiques intéressantes (les bombes, la musique, la couleur de peau, la religion, l’unification du pays), donnant ainsi la possibilité de découvrir la particularité du rejet des réfugiés du Nil Bleu. «  La première fois que j’ai voulu aller au Soudan comprendre ce qui s’y passait, c’était au moment de la Guerre du Darfour, explique Hajooj Kuka.On voyait toutes ces images de responsables d’ONG parlant du conflit et de soudanais mourant de faim qui n’avaient que deux minutes pour dire que tout allait mal  »

Cependant, au vu de la complexité de la situation politique qui agite son pays depuis de nombreuses années, on aurait espéré d’Hajooj Kuka qu’il propose un contre-point aux propos de ce peuple opprimé. Car si Beats of the Antonov risque fortement de voyager du fait de son regard interne sur le conflit soudanais, son parti pris de ne pas donner la parole à l’autre population du pays limite le spectateur à ne prendre parti qu’en faveur des protagonistes qui lui sont présentés, sans marge de manœuvre pour comprendre ou combattre l’attitude du gouvernement ouvertement critiquée. Il a néanmoins remporté le Prix du Public Documentaire du Festival remis par la marque de bière Grolsch.

Famille

On le sait, la réalisatrice et écrivaine sénégalaise Khady Sylla nous a quittés en 2013. Le documentaire Une simple parole apparaît donc comme un film posthume laissé en testament à sa sœur Mariama Sylla Faye qui l’a co-réalisé. « Je m’imagine la mort comme un voyage vers une destination. On quitte toujours quelque part pour quelque part et là, je m’imagine le quai d’une gare désaffectée avec des voyageurs sans bagages, une gare où les guichets sont vides et où l’herbe recouvre par endroits les rails. Et moi, je regarde le ciel, on ne peut pas regarder le ciel longtemps« , déclame sa voix en ouverture du film.

Au programme, donc, un voyage avec les sœurs Sylla jusqu’à Baralé, un village situé au Nord du Sénégal, sur les traces de leurs ancêtres. Aux retrouvailles avec leur grand-mère en larmes se succèdent une multitude de réflexion sur la vie, la littérature, le cinéma, mais aussi le monde rural face au monde citadin. « Ce qui nous anime et nous pousse à faire ce film est humain », témoigne encore la voix-off.
Par leur approche littéraire du cinéma, leur tentative de découverte et de transmission des acquis culturels (un médecin traditionnel, des pileuses de mil, un fabricant de briques), Khady et Mariama Sylla s’attachent à d’infimes détails pour poser un regard personnel sur leur famille et leur lignée que les Sénégalais seront ravis de partager le 8 octobre prochain au Théâtre Sorano de Dakar, date à laquelle Khady Sylla, il y a un an, nous a quittés.

Sexualité

Côté sud-africain, la projection du premier long-métrage Impunité de Jyoti Mistry n’a laissé personne de marbre. Film policier sur un couple dont chaque rapport sexuel précède un meurtre, Impunité avait pour objectif de dénoncer la violence quotidienne de la société sud-africaine « et la complexité de la sexualité en Afrique du Sud, portée par l’Histoire et la comparaison du corps Noir à celui du corps Blanc« .

En mettant en scène un couple de Blancs qui, par leur situation privilégiée, dévie de la normalité, l’objectif de Jyoti Mistry de dénoncer la violence des actes criminels en Afrique du Sud a été largement critiquée par ses compatriotes. Venant du cinéma expérimental (Le bœuf sur le toit, 2010), Jyoti Mistry a pourtant fait quelques choix de mise en scène intéressants : ainsi chaque rapport sexuel donne lieu à un flash-back sur une violence précédente enfouie et chaque séquence est entrecoupée d’un split-screen de caméras de sécurité, dénonçant la multiplicité d’actes criminels se produisant à différents endroits de façon simultanée.
Mais l’accumulation de scènes osées et la recrudescence des actes meurtriers ne permettent en rien de mettre de la distance entre le propos du film et sa signification. Impunitéw met mal à l’aise, dérange, choque, sans pour autant faire avancer la cause qu’il dénonce.

Homosexualité
En revanche, c’est du côté du Kenya qu’est venue la belle surprise de ce festival. Histoires de nos vies (Stories of Our Lives(2)) est un long-métrage réalisé par un collectif d’artistes basé à Nairobi, The Nest. Pendant plusieurs mois, ses membres ont recueilli les témoignages d’homosexuels, lesbiennes et transsexuels kényans à travers le pays puis, frappés par leur propos, ont décidé d’en faire un film. Le résultat – cinq court-métrages en noir et blanc adaptés de plusieurs témoignages – est flamboyant de réussite tant d’un point de vue de mise en scène et de jeu que par ce qu’il implique.
Dans un pays où les homosexuels risquent toujours 14 ans de prison et où la question du genre n’est même pas discutable, Stories of Our Lives est un bain de jouvence dans l’intimité d’êtres humains tels que les autres à la seule différence près que leur orientation sexuelle est rejetée par l’immense majorité de la population.
Stories of Our Lives nous présente des hommes et femmes qui vivent, séduisent, se cachent, s’enfuient ou se font tabasser du fait de leur homosexualité. La simplicité et la fraîcheur du jeu des comédiens, la véracité des histoires racontées, mais surtout la justesse de cette réalisation contemporaine en N&B, font de cette collection de courts un petit bijou qui a trouvé à Toronto le meilleur des écrins, allant jusqu’à une standing ovation lors de sa première projection publique.

Bien sûr, dans beaucoup de pays d’Afrique – et quelles que soient ses qualités – le film sera très mal reçu du fait d’un conservatisme grandissant. Les réalisateurs avaient d’ailleurs d’abord choisi de rester anonymes avant d’affirmer leur paternité : « nous ne voulons pas que l’on croit que nous avons honte de ce que nous avons fait, nous sommes très fiers de ce film« , expliquaient-ils lors de la première.
Qu’importent les velléités qu’ils essuieront de retour au pays, le plus important, lors d’une diffusion, et de faire passer le message. Car si lors d’une projection, 1000 personnes crient au scandale, peut-être qu’un homosexuel caché ou refoulé sera dans l’assistance. Et le message d’amour et d’espoir qui lui sera délivré ne pourra qu’être un encouragement à s’accepter tel qu’il est plutôt que de se détester pour satisfaire son entourage. Un regard sur soi-même, de l’intérieur, à l’image de cette programmation africaine présentée cette année à Toronto.

(1) Voir le site officiel de l’ATFT
(2) Voir le site officiel Stories of Our Lives ///Article N° : 12418

Partager :

Laisser un commentaire