Madame Livingstone

Congo, la Grande Guerre

Roman graphique dessiné par Barly Baruti, d’après une intrigue conçue par Appollo et scénarisée par Christophe Cassiau-Haurie, l’album Madame Livingstone Congo, la Grande Guerre retrace ce que furent, durant la guerre de 1914-18, les affrontements dans la région des Grands Lacs, sur les rives du Tanganyika, entre les troupes belgo-congolaises et le Deutsch-Ostafrika dirigé par le général allemand Von Lettow.

Les origines de l’album :  » Alexis Livingstone, I presume ?… « 

L’histoire, mise en scène par Barly Baruti avec la complicité d’Appollo et de Christophe Cassiau-Haurie, commence au début de la guerre de 1914/18, et a pour origine une obsession du grand dessinateur congolais. En effet, une question le taraude depuis sa jeunesse, à l’époque où Mobutu décida, en 1971, par un  » recours à l’authenticité  » que son pays prendrait désormais le nom de  » Zaïre « , cependant que tous les citoyens furent sommés d’abandonner leurs prénoms chrétiens et occidentaux pour se choisir «  un post-nom africain et authentique « , tel que lui-même, en tant que Président-Fondateur, avait décidé de se nommer : Mobutu Sese Seko Kuku Ngbendu Wa Zabenga (Mobutu le guerrier qui va de victoire en victoire sans que personne ne puisse l’arrêter).
Barly, qui depuis sa naissance en 1959 s’appelait Alexis Livingstone, dût prendre le nouveau nom  » authentique  » de Baruti Kandolo Lilela (Poudre de chasse de l’agneau timide), dit  » Barly « … Mais quelle était donc l’origine de son patronyme  » Livingstone  » ? Y avait-il un lien quelconque avec celui du docteur-explorateur écossais ?…
Après des années de recherches infructueuses à travers la lecture des mémoires de Stanley et des divers commentaires qui y étaient liés, Barly tomba sur une déclaration péremptoire de Stanley concernant Livingstone :  » A propos de son mariage avec une Africaine, je dirais simplement : ce n’est pas vrai. Je crois inutile d’ajouter autre chose ; il est au-dessous d’un gentleman d’associer même l’idée d’un pareil acte au nom de Livingstone « .
Intrigué par de tels propos, Barly s’interrogea alors sur le fait qu’à cette époque un Blanc de son standing ne pouvait en aucune façon avoir une relation intime avec une indigène. Mais qu’en avait-il été vraiment ? Pourquoi, alors qu’il était très malade, Livingstone refusa-t-il de repartir avec Stanley vers la  » civilisation  » pour se soigner ? Avait-il une autre raison cachée ? Ne désirait-il pas plutôt finir sa vie avec une compagne qui aurait pu certainement être sa fidèle servante ?…

Résurrection du soldat inconnu :  » Madame Livingstone, I presume ?… « 

L’imagination aidant, à partir de ces interrogations confiées à Appollo, tout en s’appuyant sur des faits historiques liés à l’extension du conflit de 14/18 au cœur de l’Afrique coloniale, le récit commença à prendre forme jusqu’à ce que Christophe Cassiau-Haurie vienne compléter le duo initial pour scénariser l’ensemble de cette histoire intitulée Madame Livingstone, surnom donné par les soldats africains à ce fils possible ou imaginaire qui a choisi de porter le kilt par souci d’identification à un célèbre explorateur écossais.
Barly Baruti, ex-Alexis Livingstone, en se glissant dans la peau de son ancêtre supposé, allait enfin pouvoir mettre brillamment en images cette très belle histoire. Elle fustige une guerre absurde exportée dans une région paradisiaque dont les habitants ignorent pourquoi leurs cousins d’en face sont soudain devenus des ennemis au-delà d’une frontière invisible inventée par les Blancs… Mais au fil du récit, par petites touches subtiles, on découvre aussi le racisme au quotidien, exprimé par certaines ganaches coloniales qui avaient trop peur de ressembler à ceux qu’ils prétendaient dominer.
Ainsi, le soldat héroïque au surnom de femme, moqué par ces Blancs en uniformes qui le méprisent, n’a qu’un seul ami, le Lieutenant Mercier, pilote d’hydravion nouvellement muté en Afrique. Tous les deux survolent chaque jour le lac Tanganyika pour tenter de repérer le dangereux cuirassé allemand Graf Von Götzen qu’ils finiront par repérer avant de parvenir à le couler avec des bombes incendiaires. Pourtant, à leur retour au mess des officiers, il ne sera pas question d’offrir un verre à Madame Livingstone : dans la Belgique coloniale imbue d’elle-même, on ne sert pas les nègres qui sont des êtres inférieurs, comme on l’apprend dès l’école, ou à l’église… Mais on ne s’appesantit pas sur ces stéréotypes, le livre est trop subtil, tout en nuances pour se risquer à forcer le trait.

Madame Livingstone  débute par une magnifique série de cinq planches, toutes plus somptueuses les unes que les autres, pour situer l’ensemble des lieux qui serviront de décors au récit découpé en 104 planches auxquelles s’ajoutent, à la fin du livre, un dossier très instructif dont les textes sont illustrés avec un soin particulier par Barly Baruti.
Personnellement, pour répondre à la superbe qualité des dessins, des cadrages, du montage de chaque planche par Barly, j’aurais, au niveau du rendu des planches témoins imprimées sur le papier mat qui a été choisi, peut-être proposé de rehausser parfois l’intensité de certaines couleurs.
En mars 1993, j’avais interviewé Barly à mon domicile à Bruxelles, deux ans avant qu’il ne s’associe avec le scénariste Frank Giroud pour dessiner sa trilogie africaine Eva K . Il avait 34 ans à l’époque et des projets plein la tête mais ne parvenait pas à les mettre en œuvre chez lui au Congo :
 » S’il y avait effectivement des éditeurs chez nous, en Afrique, je ne viendrais certainement pas essayer de convaincre un éditeur européen de tenter l’aventure. Malheureusement ce n’est pas le cas actuellement. Je me retrouve dans la position de quelqu’un qui a énormément de choses à dire, concernant l’Afrique et les relations Nord/Sud, et à qui on explique que ce n’est pas cela que l’on veut lire en Europe !… Bien sûr, je suis capable de raconter des histoires se déroulant, par exemple, dans un environnement socio-culturel belge, mais, en tant qu’Africain, je souhaite que l’on puisse accepter mon propre regard sur le monde actuel. C’est comme si vous viviez dans un grand champ de roses où vous passeriez tout votre temps entre les épines sans pouvoir toucher une seule fleur et où vous auriez uniquement le droit de dessiner ces roses à condition de ne jamais parler des plaies causées par les épines!…  »
Quelques vingt années plus tard, après de multiples aller-retours à travers son Afrique et des séjours réguliers au Congo, Barly Baruti a su trouver en Belgique et en France des éditeurs qui s’intéressent à ses projets. Les roses qu’il peut à présent cueillir sans se piquer douloureusement à leurs épines se sont épanouies en bouquets d’images qu’il nous offre sous forme d’albums très variés.
Son dernier en date, Madame Livingstone, mérite de rencontrer un très large public.
Je ne peux qu’en recommander la lecture, tant au niveau de la finesse du scénario que du découpage et du montage des planches et, bien sûr, pour la beauté des images que nous offre un Barly Baruti au sommet de son art…

Rappel historique : Doctor Livingstone, I presume ?…

Le 10 novembre 1871, la découverte par Stanley, à Ujiji, au bord du lac Tanganyika, du  » bon docteur Livingstone  » dont on était sans nouvelles depuis 1866, fit les gros titres des journaux du monde entier. Henri Morton Stanley avait été envoyé à la recherche de l’explorateur-missionnaire écossais par le directeur du New York Herald qui avait financé cette coûteuse expédition préparée depuis Zanzibar. Cet exploit retentissant pour l’époque rendit Stanley célèbre du jour au lendemain.
Malgré le fait qu’il soit malade et à bout de force, Livingstone refusa de «  rejoindre la civilisation  » en compagnie de Stanley. Étrangement, il expliqua à celui-ci qu’il préférait rester aux côtés de ses ouailles sur les rives du Lac Tanganyika. Livingstone mourut en 1873, soit un an avant que Stanley ne monte une nouvelle expédition, financée par le Daily Telegraph associé au New York Herald. L’exploit sera cette fois de remonter d’abord vers les Grands Lacs dont il fera le tour avec sa colonne de porteurs et de soldats, avant d’obliquer vers l’ouest à travers la forêt pour rejoindre le bassin du fleuve Congo qu’il explorera sur toute sa longueur, jusqu’à la côte atlantique atteinte en août 1877. Durant ces trois années, il perdit plus de 250 hommes !
Il publie en 1878 A travers le continent mystérieux, un livre dont le succès contribuera à renforcer la légende de l’explorateur au courage et à la volonté inébranlable, surnommé par ses hommes,  » Boula Matari « , le casseur de pierres. La brutalité de Stanley était elle aussi devenue légendaire dans tout le bassin du Congo, lorsqu’il fut engagé par le roi des Belges. Léopold II, qui souhaitait fonder une colonie, avait décidé de mandater l’explorateur pour  » acheter  » le plus grand nombre possible de territoires aux chefs congolais, selon des contrats qu’ils ne savaient pas lire et sur lesquels, suite à ce que Stanley leur fit  » signer « , une clause indiquait que les terres appartenaient désormais à Léopold II mais également à la force de travail des habitants !
Quelques années plus tard, à l’issue de la conférence de Berlin qui débuta le 15 novembre 1884 pour définir les règles de colonisation entre les États qui se partagèrent l’Afrique, le roi Léopold se vit offrir un immense territoire de 2.344.000 km2, dont il pouvait désormais, grâce à la complicité de Stanley, commencer la mise en valeur afin d’en exploiter les richesses de façon  » rationnelle « .
L’enrichissement progressif du roi passera alors par l’exploitation de plus en plus intensive et prioritaire du caoutchouc, puis des plantations et des richesses exceptionnelles du sous-sol.
Moins de dix ans plus tard, après des enquêtes prouvant qu’un nombre considérable d’hommes, de femmes et d’enfants avaient trouvé la mort au Congo, éclatèrent des manifestations aux États-Unis et en Europe contre le scandale des sévices commis par les nervis, civils et militaires, du Roi des Belges sur les populations locales soumises au travail forcé par les contremaîtres du roi qui faisaient régner la terreur dans tout le Congo.
En décembre 1903, le rapport que le consul d’Angleterre Roger Casement remis au ministère du Foreign Office dénonça les atrocités systématiques commises par les agents du roi Léopold II, non seulement sur les sujets britanniques, comme il le leur était demandé, mais également sur l’ensemble de la population congolaise, hommes, femmes, enfants, vieillards.
Finalement, le 15 novembre 1908, quatre années après le rapport Casement, le Parlement de Belgique vota l’annexion de l’État indépendant du Congo, et prit en charge son administration. Selon les diverses estimations, de 1885 à 1908, Léopold II fut reconnu responsable de la mort de 3 à 10 millions de Congolais…

Bruxelles, le 9 septembre 2014Cet article a été publié sur Africultures.com avec accord de l’auteur après publication sur Littafcar.org///Article N° : 12429

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