Madeleine : histoire d’une absence très présente

La bonne histoire de Madeleine Démétrius de Gaël Octavia

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Avec le roman La bonne histoire de Madeleine Démétrius, sorti en ce mois d’octobre, l’écrivaine et dramaturge Gaël Octavia nous livre sa deuxième perle romanesque chez Gallimard (collection Continents Noirs). Grâce au va-et-vient incessant de souvenirs entre l’Hexagone et la Martinique se bâtit l’histoire d’une femme qui nous raconte celle d’une autre. Fresque pleine de beauté, humour et mélancolie.

J’ai dû m’arrêter, ralentir, pour ne pas savourer en une seule grande bouchée ce butin si copieux, si savoureux, si pimenté aussi, qu’est le nouveau roman de Gaël Octavia. Le piment que l’on peut retrouver dans la relation entre mère et fille, grand-mère et petites filles, amies et amantes, ou tout simplement femmes dont les liens d’affection s’enracinent loin dans le temps et dans l’espace, défiant ici les 8000 km qui séparent la France hexagonale de la Martinique. Avec La bonne histoire de Madeleine Démétrius, deuxième roman de celle qui est aussi dramaturge, on suit dès les premières lignes la vie d’une quarantenaire dont le nom n’est jamais évoqué. Car il importe peu. Elle nous laisse le loisir de nous glisser dans sa peau avec générosité, bienveillance et auto-ironie.

L’héroïne vit à Paris et mène une vie bohème, entre l’écriture de romans mineurs et de chroniques pour un magazine féminin, des relations sentimentales précaires et le rôle de maman d’une enfant surdouée (Eunice) et d’une adolescente engagée (Nina). Toujours attachée par un sentiment ambigu aux pères de ses filles et rêvant d’avoir un jour du succès avec un manuscrit hors-pair, la protagoniste est happée par un passé douloureux qui surgit sous la forme de Madeleine, une amie de lycée qui lui donne un rendez-vous dans le quartier parisien de Saint-Michel, pour une confession non demandée, accompagnée d’une demande assez singulière : en écrire une histoire. Elles n’ont pas eu de rendez-vous depuis vingt ans. Elles s’épient mutuellement sur les réseaux sociaux. Auparavant, en Martinique, elles aimaient affirmer avec les copines Jessica, Petite et Grande Christelle, qu’elles formaient une bande, un gang, un tout indivisible. Mais le temps a passé, et avec lui l’emprise de l’une sur l’autre. Ou pas ?

« Depuis toutes ces années, la présence de Madeleine est une absence, mais une absence pleine, comme si, cachée dans une dimension supérieure, mon amie veillait sur moi. Je comprends qu’elle continuait à faire ce qu’elle avait toujours fait quand nous étions adolescentes : me choisir – moi que rien ne distinguait – parmi trente condisciples, me signifier ma valeur, mon caractère unique, m’étayer, me pousser à m’accomplir. N’ai-je pas fait de mon mieux pour la satisfaire ?« 

Et maintenant qu’elle se sent troublée par cette requête et veut désespérément coucher la confession dont elle est dépositaire, notre écrivaine n’arrive pas à enchainer d’autres mots que : folle, esclave, séisme, honte. Pourquoi ? Il est question de « mariages mulâtres », de pères de substitutions, de sourdes jalousies, d’apparences à garder à tout prix, d’exclusions silencieuses et surtout, il est question d’un trio amoureux. Mais lequel ? Telle est la question.

Ce roman déploie une magistrale mise en abime de l’acte d’écrire, se souvenir, réélaborer : « Parfois, j’ai été saisie d’inspiration, ou plutôt d’une démangeaison que je me suis dépêchée de soulager en pianotant sur mon clavier, pour aussitôt tout effacer. De la bonne histoire, je n’ai même pas l’ombre d’un paragraphe« , écrit-elle, à page 56. En nous parlant d’autres romans possibles, la narratrice essaie de brouiller les pistes, en vain. Nous voulons savoir pourquoi elle et Madeleine en sont arrivées là !

Amitié à l’épreuve des couleurs

Si on serait tenté de voir en ce roman une ode à l’amitié et ses complexité, dans une époque littéraire dominée par ce sujet (je pense non seulement à la tétralogie de Elena Ferrante L’amie prodigieuse, mais aussi au roman inédit qui vient de sortir chez L’Herne, Les inséparables dans lequel Simone de Beauvoir parle de son amitié d’enfance et jeunesse avec « Zazà ») eh bien, La bonne histoire de Madeleine Démétrius est autre chose encore.

Elle interroge sans cesse le rôle d’amante et surtout de mère. Comment conserver l’amour d’un homme ? Comment gagner l’admiration de son enfant ? C’est un roman qui aborde également la thématique du colorisme, de la symbolique cachée par la peau, les cheveux et les traits dans la vie sociale quotidienne martiniquaise, de comment cela s’apparente à un statut précis, parfois à une classe. Être une « mulâtresse » ne fera pas de vous une bourgeoise, mais vous serez moins prolétaire d’une personne foncée qui verse dans les mêmes conditions que vous. Pourquoi la confession de Madeleine lui rappelle violemment qu’elle a été une enfant honteuse, ambitieuse, élevée dans une famille monoparentale et socialement défavorisée ?

Roman d’une grande finesse psychologique et à la prose épatante, il nous séduit avec des descriptions sensuelles de la nature, du plaisir de la nourriture, de grands moments contemplatifs, et pas seulement. Il y a des coups de théâtre, des voyageurs inattendus, une investigation qui démarre, le déploiement de moyens virtuels, cartésiens, spirituels et créatifs, pour atteindre une partie de la vérité amorcée. La force de Gaël Octavia se niche dans cette admirable capacité de créer des attentes, page après page. Plus on se laisse envelopper par l’univers de la narratrice, plus l’atmosphère se réchauffe. On lui permet, dans un état hypnotique, de coudre autour de nous la robe que nous finissons par porter dans les dernières pages. Ce vêtement si familier et rassurant que l’épilogue ne pourra que nous surprendre comme une trahison à coups de ciseaux. Et pourtant, comme toutes les belles choses, ce roman a un début et une fin. J’envie ceux et celles qui doivent encore le lire…!

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