Mandela : un long chemin vers la liberté, de Justin Chadwick

La déification de Mandela

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D’abord acteur, le Britannique Justin Chadwick ne s’est mis que tard à la réalisation. Mandela : un long chemin vers la liberté est son troisième long métrage, et sa deuxième collaboration avec l’important producteur sud-africain Anant Singh, avec qui il avait réalisé en 2009 The First Grader (Le Plus vieil écolier du monde), basé sur l’histoire vraie d’un vieux villageois kenyan de 84 ans, ex-militant Mau Mau, qui exige de pouvoir aller à l’école comme les enfants pour être éduqué lui aussi – un film qui n’a pas encore été distribué en France. L’actrice britannique Naomie Harris, qui interprète Winnie Mandela, y jouait le rôle de la maîtresse d’école.
En adaptant Un long chemin vers la liberté, l’autobiographie que Nelson Mandela a publiée en 1995, le duo Chadwick – Singh se lance dans un pari risqué : un biopic à l’américaine destiné à crever le box-office mondial, avec pour tête d’affiche la star Idris Elba, également britannique. A ce niveau, profitant de gros moyens et d’un tournage sur les lieux mêmes de l’épopée de Mandela, le pari est tenu : délibérément fait pour un public international, le film tire non sans habileté les ficelles spectaculaires hollywoodiennes, privilégiant l’émotion voire le sentimentalisme à coups de scènes emblématiques savamment rythmées, fluidifiées par une caméra toujours en mouvement et prenant de l’ampleur sur une pénétrante musique. Il démarre et se termine par des images style National Geographic plongeant sur les collines du Transkei, la patrie xhosa de Mandela où il guide finalement les enfants qu’il a lui-même été.
Tout au long de cette biographie forcément elliptique, le film s’accommode d’inexactitudes ou de trous historiques pour s’adapter à sa vocation universelle. C’est ainsi en costume cravate et non drapé dans un kaross, la cape en peau de léopard des princes xhosa, qu’il se présente au « procès de Rivonia » d’octobre 1963, où il assura lui-même sa défense et celle de ses sept compagnons. Il avait été arrêté lors d’un contrôle routier sur la route de Johannesburg et non poursuivi comme le montre le film. Le film s’attarde peu sur le temps de la prison et du vieillissement pour ne l’envisager que dans la relation de Madiba avec sa famille, à commencer par Winnie. C’est entre eux deux que sera problématisé le débat sur l’utilisation de la violence dans le combat politique, le film centrant son propos sur cette opposition et ayant d’ailleurs ce faisant tendance à l’instrumentaliser, comme si elle se réduisait à eux seuls et n’était pas plus complexe. (1)
Mais la position de Mandela, enfermé pour avoir organisé la branche armée de l’ANC, MK (Umkhonto we Sizwe, « la lance de la nation »), et perpétré des attentats, puis revenu à la non-violence et à la stratégie électorale, ne sera finalement que très peu traitée par des mots dans le film. Ses discours sont peu utilisés, souvent remplacés par des scènes pédagogiques, comme celle où, dans le jardin de la villa qui avait finalement été mise à sa disposition avant sa libération, il invite des petits enfants de sa famille à ne pas agresser en raison de leur couleur de peau les militaires blancs qui les surveillent. D’une façon générale, la politique laisse le pas à l’intime : les horreurs de l’apartheid ne sont pratiquement évoquées que sous l’angle de la persécution de Winnie tandis que le soutien des puissances occidentales au régime raciste n’est pas abordé.
C’est bien sûr cette réduction qui reste problématique : la force d’un biopic aussi bien distribué est de fixer voire figer dans l’anecdote l’histoire de son héros. Surtout, le biopic ne met que son héros en lumière, comme s’il n’agissait de par son seul charisme. On ne retient ainsi souvent de Gandhi que Ben Kingsley dans le film de Richard Attenborough, de Steve Biko l’interprétation qu’en donne Denzel Washington dans Cry Freedom du même Attenborough, et on ne retiendra sans doute de Martin Luther King que ce qu’en fera Oliver Stone, dans le film qu’il prépare, interprété par Jamie Foxx et produit par Steven Spielberg. Un biopic superficiel est ainsi dangereux car fortement réducteur. Mais si Mandela s’en tire mieux, c’est d’une part que les spectateurs en savent déjà beaucoup sur lui, notamment à la faveur de l’énorme couverture médiatique de son décès le 5 décembre 2013, et que d’autre part, contrairement aux habituels hommages posthumes, il avait déjà fait l’objet d’une pluralité de traitements. Outre de nombreux documentaires, quatre autres longs métrages l’ont pris comme centre : Mandela, de Philip Saville, avec Danny Glover (1987) ; Mandela et de Klerk, de Joseph Sargent, avec Sidney Poitier et Michael Caine (1997) ; Goodbye Bafana, de Bille August, avec Dennis Haysbert et Joseph Fiennes (2007) ; Invictus, de Clint Eastwood, avec Morgan Freeman et Matt Damon (2010).
Il est quand même dommage que les premières années d’engagement de Mandela soient davantage décrites sous l’angle de ses conquêtes féminines et ses difficultés conjugales avec sa première femme que dans son apprentissage de la politique avec Oliver Tambo durant ses études de droit ainsi que dans ses relations avec les dirigeants de l’ANC, alors dominé par une bourgeoisie modérée. Par contre, la période de la désobéissance civile est bien évoquée avec la grève des bus et la résistance à l’obligation du pass. L’utilisation de photos et images d’archives permet d’utiles références historiques comme le massacre de Sharpeville et la pression des manifestations de rues partout dans le monde. Les photos du générique en fin de film restaurent le vrai visage de Mandela.
Il est bien sûr difficile dans un film grand public d’énoncer les principes poursuivis dans l’action politique mais le film a du mal à faire percevoir combien le passage dans la clandestinité de Mandela ne signifiait pas une conversion à la guérilla ou au terrorisme. Même si MK déviera de cette ligne par la suite, ses actions de sabotage économique évitaient toute perte humaine et n’étaient que tactique pour amener le gouvernement à négocier. C’est devant son intransigeance absolue que Mandela envisagea le recours à la lutte armée, avec sa célèbre maxime : Sebatana ha se bokwe (« on ne peut détourner l’attaque d’une bête sauvage à mains nues »), et qu’il créa MK tandis que la branche politique de l’ANC, mouvement interdit, restait non-violente pour ne pas trop prêter à la répression. Son président, le chef zoulou Albert John Luthuli, reçu ainsi le Prix Nobel de la paix en 1961. Si le renoncement à la violence comme outil politique est le thème central du film, il n’est ainsi pas sûr que le spectateur du film comprenne que si Mandela a utilisé l’action armée, ce n’était pas par conviction mais parce que le pays était au bord de la guerre civile, la non-violence ne suffisant plus à éviter la déflagration. Il s’agissait d’éviter les inévitables drames d’un affrontement et de ne pas réduire à néant l’idéal de l’ANC. Mandela a d’ailleurs montré l’exemple en se repentant par la suite devant la Commission Vérité et Réconciliation pour les exactions commises par MK.
De même, les négociations secrètes avec l’ANC, qui démarrèrent en 1988, sont seulement esquissées dans le film, la rencontre de Mandela avec le président Botha n’étant pas évoquée, pour ne mettre en scène que celle avec De Klerk. Mais le film rend par contre compte de la force de Mandela en tant que fin négociateur et leader, comme l’avait déjà fait Clint Eastwood dans Invictus (cf. [critique n°9135]).
Mandela : un long chemin vers la liberté est ainsi un film à voir en pleine conscience de ses imperfections, dont la principale serait de gommer toute aspérité, toute contradiction, toute ombre dans le personnage de Mandela et de l’élever ainsi à une figure mythique, comme s’il n’avait pas été le fruit d’un mouvement et qu’il n’avait pas toujours oeuvré en dialogue avec ses pairs. En somme comme si l’Histoire n’avançait que grâce à des leaders, affirmation désespérante aujourd’hui face à l’absence de figures charismatiques.
Malgré tous leurs louables efforts pour incarner avec l’accent sud-africain et les caractéristiques physiques de Nelson et Winnie aux différentes étapes de leur vie, Idris Elba et Naomie Harris peinent à rendre crédible leur interprétation, mais la distance qu’ils créent malgré eux à l’écran, qui s’ajoute au recul induit par le traitement spectaculaire hollywoodien, a finalement pour paradoxe de nous laisser la possibilité de raccorder nos quelques savoirs sur le destin de Mandela et de l’Afrique du Sud contemporaine, et de nous donner l’envie d’en savoir plus. Hagiographie par trop consensuelle mais aussi tremplin pour nos lectures et nos pistes d’information et de compréhension, le film constitue ainsi un passage dont il serait dommage de se priver.

1. Le film présente Winnie Mandela comme étant à l’origine des violences entre Noirs. S’il est vrai qu’elle a défendu une ligne dure, les violences étaient avant tout le résultat de l’affrontement entre les forces de l’ANC et les organisations soutenues par l’Etat, comme Inkatha, le Parti de la liberté représentant les Zoulous.///Article N° : 11949

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