Maya Angelou, les ailes de l’écriture

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Maya Angelou a franchi en 2008 le cap des 80 ans. Elle n’a pas pour autant choisi de mettre en retrait sa voix et sa plume. À un rythme soutenu, sur différentes scènes, elle continue de prendre la parole. Et de déplacer et émouvoir les foules. Il y a quelques mois, paraissaient son dernier-né – Lette to My Daughter – et la traduction française de deux de ses écrits devenus « classiques » – Je sais pourquoi chante l’oiseau en cage et Tant que je serai noire. Dans le sillage de cette grande figure de l’histoire noire-américaine, une traversée de siècle mouvementée.

Née le 4 avril à Saint-Louis dans le Missouri, Maya Angelou a déroulé le fil de sa vie en une cadence palpitante, multipliant les rôles – poétesse, écrivaine, danseuse, actrice, chanteuse de cabaret, journaliste, professeur, activiste très tôt engagée dans la lutte pour les droits civiques des Noirs aux États-Unis… À son actif, une trentaine de publications, dont de nombreux best-sellers, certains inclus dans le programme scolaire américain : écrits autobiographiques (une série de six volumes), recueils de poèmes, essais, pièces de théâtre, livres pour enfants (1)… En 1993, Bill Clinton la sollicita pour lire un poème lors de son investiture. Elle écrivit pour l’occasion « On the Pulse of Morning ».
« Nous sommes en train de grandir »
Lors des dernières élections présidentielles, Maya Angelou apporta d’abord son soutien à Hillary Clinton. À l’issue des primaires du parti démocrate, elle se rallia à Barack Obama. Au lendemain de la victoire du premier président noir des États-Unis, elle déclarait sur la chaîne américaine PBS : « Je suis tellement fière de mon pays. Nous sommes en train de grandir ! […] Nous avons élu un homme noir qui va parler pour nous. Nous avons fait cela ! – nous, Noirs, Blancs, Asiatiques, Hispaniques, Amérindiens ». Pourquoi Obama ? « Parce qu’il est intelligent. Je ne veux pas dire intellectuellement intelligent. Par intelligent, j’entends ce que l’on appelait autrefois la sagesse populaire. Obama est doué de bon sens, ce qui n’est pas si commun« .
Parmi les proches de Maya Angelou, Abbey Lincoln, Oprah Winfrey, Harry Belafonte, et les défunts Martin Luther King, Malcom X, James Baldwin, Billie Holiday, Miriam Makeba, Odetta. Elle épousa le militant sud-africain en exil Vusumzi Make, rencontré alors qu’il se trouvait à New York pour demander aux Nations Unies de dénoncer la politique raciale de l’Afrique du Sud. Mariage symbole d’une « union de l’Afrique et de l’Amérique africaine » (2) : « ‘Vus’ voyait en moi l’incarnation charnelle d’un rêve juvénile. Je lui apportais la vitalité du jazz et l’endurance d’un peuple ayant survécu à trois siècles et demi d’esclavage » (3). Maya Angelou suivit Vusumzi Make en Égypte, où elle exerça au Caire un poste de rédacteur en chef adjoint dans l’hebdomadaire The Arab Observer.
« Je pleurais mes ancêtres »
En 1962, après s’être séparée de Vusumzi Make, elle s’installa seule avec son fils au Ghana, grisée par la perspective de ce retour à la motherland. Dans l’avion en partance pour Accra, un débordement émotionnel l’envahit : « Je pleurais mes ancêtres […] Tout avait commencé ici […] Les lynchages orgiastiques de l’Amérique […]. Les maux de mon pays, les regards chargés de haine des Blancs, les rejets odieux fondés sur la couleur de la peau, les moqueries, les droits bafoués, les lamentations et les gémissements sonores inspirés par la perte d’un monde, la sécurité inaccessible – ce long et terrible voyage vers la misère, qui se poursuivait toujours, avait débuté ici, sous le ventre de l’avion. […] Je serrai mes lèvres pour les souder l’une à l’autre. La seule manifestation de ma détresse, c’étaient les larmes brûlantes qui, comme du miel, glissaient sur mes joues » (4). Maya Angelou travailla à l’école de musique et de théâtre de l’Université du Ghana. Elle fut également journaliste au Ghana Times. En 1965, après trois années à Accra, elle retourna aux États-Unis. Peu après, un choc : l’assassinat de Malcolm X. Trois ans plus tard, un deuxième choc : Martin Luther King subit le même sort, le 4 avril, jour anniversaire de Maya Angelou, anniversaire qu’elle décida alors de ne plus célébrer.
En septembre 2008 parut aux États-Unis son dernier opus : Lette to my Daughter (5). Un écrit dans lequel Maya Angelou exhume en toute franchise souvenirs et anecdotes, dont elle presse l’essence sous la forme d’une sagesse de vie personnelle. Dans l’ouvrage, elle glisse quelques poèmes. Destinataires de cet écrit hymne à la vie ? « I gave birth to one child, a son, but I have thousands of daughters. You are Black or White, Jewish or Muslim, Asian, Spanish-speaking. Native American and Aleut.[…] I am speaking to you all. Here is my offering to you », annonce Angelou dans l’introduction.
Observatrice et actrice engagée
La même année, à l’initiative d’une maison d’édition canadienne, deux de ses six écrits autobiographiques furent traduits en français : le premier et le quatrième volume d’une série initiée en 1969. Je sais pourquoi chante l’oiseau en cage et Tant que je serai noire (6). Les deux livres se font immersion dans une histoire individuelle et collective tourmentée, dans laquelle Maya Angelou fut tout à la fois observatrice et actrice engagée.
Dans Je sais pourquoi chante l’oiseau en cage, on suit le cheminement de la petite Marguerite Johnson (nom de naissance de Maya Angelou). Le récit met en lumière le regard sur le monde et les questionnements – empreints de naïveté mais aussi d’une grande lucidité – de cette fillette qui tenta de se construire dans un contexte truffé d’épreuves, parmi lesquelles un environnement familial instable, un viol à l’âge de huit ans, les humiliations et blessures liées au racisme.
Tel une mise en abîme du ballottement géographique qui marqua son enfance, le cheminement de Maya Angelou adulte la mena de San Francisco à New York, de l’Égypte au Ghana. Dans Tant que je serai noire, on croise, entre autre, Malcom X, Martin Luther King, Billie Holiday, James Baldwin, Max Roach, Fidel Castro. Angelou y fait le récit de son premier tête-à-tête avec Luther King – rencontre déroutante à l’issue de laquelle l’homme redevint « le prêcheur enflammé, fin prêt à descendre dans l’arène« . Elle occupa un temps la fonction de coordinatrice de la section new-yorkaise de la SCLC (Southern Christian Leadership Conference), organisation dirigée par King. Dans le livre, elle évoque aussi les difficultés d’élever seule un enfant noir dans une société raciste.
Le sceau de la résilience
Si les deux ouvrages laissent à voir une succession d’épisodes de vie douloureux, ils sont aussi parsemés d’humour et de moments d’allégresse – par-delà les remous d’une histoire tourmentée.Le récit se déroule en un jeu d’ombre et de lumière.L’histoire de Maya Angelou porte le sceau de la résilience. Progressivement, en elle, une voix émergea de ses plaies, prit forme, prit plume, affirma son émancipation et aussi sa dignité inaltérable. L’écriture se fit acte de délivrance.
Aujourd’hui, Maya Angelou se partage entre ses deux maisons : l’une en Caroline du Nord, à Winston-Salem, l’autre à New York, dans un quartier qu’elle affectionne tout particulièrement, Harlem. C’est là, dans son vaste brownstone, qu’elle a accordé un entretien à Africa International . Elle y évoque son lien à la « terre mère », Malcom X, Barack Obama, son expérience au Ghana, l’écriture…

[Lire l’entretien]
Christine Sitchet
New York, 2009

1. Parmi lesquels un ouvrage illustré par Jean-Michel Basquiat : Life Doesn’t Frighten Me (1993).
2. Maya Angelou, Tant que je serai noire, Ed. Les Allusifs, Montréal, 2008, p. 166.
3. Op. cit., p. 169.
4. Op. cit., p. 345-6.
5. Letter to my daughter, Ed. Random House, New York, 2008, 166 p.
6. Je sais pourquoi chante l’oiseau en cage [I Know Why the Caged Bird Sings, 1969], traduction Christiane Besse, Ed. Les Allusifs, Montréal, 2008, 306 p.
Tant que je serai noire [The Heart of a Woman, 1981], traduction Lori Saint-Martin et Paul Gagné, Ed. Les Allusifs, Montréal, 2008, 365 p.
Article paru sous une forme légèrement plus courte dans le n° 430 d’Africa International (avril 2009). Mis en ligne sur le site d’Africultures avec l’aimable autorisation de la rédaction d’Africa International.

[www.africa-international.info]

Dernières parutions de Maya Angelou :
– Je sais pourquoi chante l’oiseau en cage [I Know Why the Caged Bird Sings, 1969], traduction Christiane Besse, Ed. Les Allusifs, Montréal, 2008, 306 p.
– Tant que je serai noire [The Heart of a Woman, 1981], traduction Lori Saint-Martin et Paul Gagné, Ed. Les Allusifs, Montréal, 2008, 365 p.
– Letter to my daughter, Ed. Random House, New York, 2008, 166 p.///Article N° : 8685

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