Maya Angelou : « On ne quitte jamais sa terre. On l’emporte avec soi. »

Entretien de Christine Sitchet avec Maya Angelou, Harlem, 2009

Publié avec l'aimable autorisation de la rédaction d' Africa International.
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Dans un entretien publié dans le magazine Africa International (n° 430, avril 2009), Maya Angelou évoque son lien à la « terre mère », Malcom X, Barack Obama, l’écriture, son expérience au Ghana…
Dans son vaste brownstone, Maya Angelou m’accueille avec simplicité. Assise, enracinée, le regard avenant. Elle glisse au début de l’entretien quelques mots en français. Et s’ouvre aux questions. Sa diction est lente, précise et limpide ; sa voix grave et chaleureuse. Mais au fait, d’où lui vient cette énergie ardente qui fait que sa vie semble en contenir plusieurs ?

« Lorsque tu reçois, donne ; lorsque tu apprends, transmets »
Lorsque j’étais jeune, je pensais que j’allais mourir avant l’âge de 28 ans. J’ai eu mon fils à 17 ans, ce qui voulait dire que j’allais laisser seul, dans une société raciste, un garçon noir âgé de seulement 11 ans. Alors j’ai commencé à travailler très tôt, me disant que je n’allais pas arrêter jusqu’à ce que je ne décède à 28 ans. Un jour, je me suis rendu compte que j’en avais 35. Et j’étais encore en vie ! (rires). Et je travaillais. J’en ai maintenant 80. Et je travaille toujours ! Je prépare un nouveau livre, j’ai une émission de radio nationale, je suis en train de faire des paroles pour de la musique « country »… Il faut également dire que j’ai toujours eu le goût du travail parce que ma grand-mère paternelle – qui m’a élevée pendant plusieurs années – travaillait. Et puis lorsque je suis retournée chez ma mère, elle aussi travaillait. Les gens parlent d’aller en vacances, mais moi lorsque ça m’arrive, je ne m’arrête pas : je suis toujours en train de chercher ce que je peux faire. Je crois que je suis ici pour une raison particulière, que j’essaie d’accomplir au mieux. Ma grand-mère me disait : lorsque tu reçois, donne ; lorsque tu apprends, transmets. C’est ce que j’ai essayé de faire. Et puis la vie semble aussi s’offrir d’elle-même.
« Mon affinité naturelle avec les Ghanéens »
Nombre de mes manières d’être sont africaines et ont leurs racines dans des pays africains. La musique que j’écoute, le culte de dieu, le respect pour les aînés, la façon de raconter une histoire, en la répétant encore et encore… Et puis il y a quelque chose qui s’observe chez les Africains partout à travers la planète : ils peuvent tenir des conversations entières sans formuler de mots, juste avec des sons. Ils disent : anh-anh’… euh-euh’… hum’… Cette scène se retrouve dans un marché au Ghana, au Sénégal, ou bien ici à Harlem. Il y a aussi mon affinité naturelle avec les Ghanéens, avec le peuple Ewe, que l’on retrouve au Ghana et au Togo, et avec les Fantes. Je leur ressemble physiquement. J’ai le même timbre de voix. Les femmes ewe sont souvent très grandes et larges. Or je fais plus d’un mètre quatre-vingt. Et ma grand-mère était encore plus grande que moi.
« On ne quitte jamais sa terre. On l’emporte avec soi. »
En vivant au Ghana, j’ai beaucoup appris. J’ai pris conscience d’un certain nombre de choses. Parmi elles, le fait que l’on ne quitte jamais sa terre. On l’emporte avec soi. Elle se retrouve sous nos ongles, dans le pli de nos coudes, dans nos hanches… On ne quitte jamais sa terre. Je suis africaine-américaine. Je n’ai jamais quitté l’Afrique. Et en même temps, je n’ai jamais non plus quitté les États-Unis. Au Ghana, j’ai apporté avec moi un peu des peurs de l’Amérique, un peu de son ignorance, un peu de son amour, un peu de son génie… Et je me souviens que de retour aux États-Unis, j’étais prête à écrire un livre. Le premier est sorti en 1970. Voilà 39 ans. J’en ai écrit trente depuis.
« Jamais on ne me prenait pour une Américaine »
Au Ghana, j’ai aussi pris conscience combien il est important de parler une langue du pays visité. Je parlais le Fante. Mon accent était loin d’être le parfait accent akan. Les gens pensaient que je venais d’un autre pays africain – du Nigeria peut-être, ou bien du Mali. On me demandait : « Êtes-vous bambara ? »… Mais jamais on ne me prenait pour une Américaine. Ce qui est loin d’être l’expérience que font tous les Africains-Américains qui se rendent sur le continent africain. Le problème c’est qu’ils s’y rendent sans apprendre suffisamment une langue pour que les Africains sentent qu’ils ont rapporté avec eux autre chose que la couleur de leur peau. Si l’on veut que le contact avec l’Autre s’établisse au mieux, la connaissance de la langue est très importante. Et ce, où que vous alliez.
« Elle a tiré mes cheveux. Et rien ne s’est détaché. »
Je vais vous raconter une histoire à ce sujet. Je me suis un jour rendue en Yougoslavie. Je parlais un peu serbo-croate (avant ce voyage, j’avais pris des cours à Paris). Là-bas, j’ai rencontré une vieille dame à qui j’ai parlé dans sa langue. Elle n’avait jamais vu un Noir de sa vie. Je lui faisais peur. Mais lorsque je lui ai parlé serbo-croate, elle s’est approchée de moi. Je lui ai dit : « Maman, merci de me laisser entrer dans votre maison. Vos enfants sont très beaux. Votre demeure est magnifique. Votre nourriture est excellente ». Petit à petit elle s’est rapprochée. Et puis elle a touché mon visage. Et rien ne s’est détaché. Elle a tiré mes cheveux. Et rien ne s’est détaché. Elle s’est assise à côté de moi, a demandé à sa petite-fille d’apporter à boire – du slivowitz. Il y a une façon très particulière de boire cet alcool. J’ai respecté la règle d’usage. Elle a dit : « bravo, ma fille ! ». La couleur de ma peau n’avait pas changé. Mes cheveux n’avaient pas changé. Les traits de mon visage non plus. Mais j’avais parlé dans la langue de cette femme, même si c’était du mauvais serbo-croate. Or tant d’Africains-Américains vont en Afrique – pour savoir à quoi ressemble la motherland et comment sont les gens là-bas – sans essayer d’apprendre une langue.
Ghana : Kwame Nkrumah et Malcom X
Au Ghana [1962-1965], je croisais de temps en temps le président Kwame Nkrumah [arrivé au pouvoir en 1960]. Je le vénérais. C’est quelqu’un d’exceptionnel. Il savait que je faisais partie d’un groupe d’Africains-Américains qui travaillaient là-bas. Une petite anecdote : Je travaillais pour le magazine The African Review. J’écrivais toutes sortes de choses, parmi lesquelles des lettres supposées de lecteurs (rires). J’élaborais aussi les mots croisés. Une fois, j’en ai conçu un avec le nom du président, « Kwame Nkrumah », son lieu de naissance… Quelqu’un lui a montré le mot croisé et apparemment ça l’avait impressionné. Au Ghana, j’ai aussi vu Malcom X, que j’avais eu l’occasion de rencontrer auparavant aux États-Unis. Tant de choses se sont passées en lui lorsqu’il était sur le continent africain. Parmi elles, le fait qu’il en était venu à dire qu’à son retour aux États-Unis il fallait qu’il aille dire la vérité au monde. Il avait auparavant déclaré que tous les Blancs étaient des diables blonds aux yeux bleus. Mais il revenait juste de La Mecque et là-bas il avait croisé des blonds aux yeux bleus avec qui il n’avait pas besoin de s’excuser et qu’il pouvait appeler « frère » et regarder dans les yeux. Alors ça n’avait donc rien à voir avec la couleur de la peau ou des cheveux. Malcom X disait aussi qu’à son retour, il allait téléphoner à l’OAAU [Organization of African American United] et porter la question du préjudice racial devant les Nations-Unies.
Quant à Barack Obama…
Avec la victoire d’Obama, je crois que nous sommes en train de grandir un peu. Mon pays est sans doute sur le point de progresser et de se défaire d’une certaine ignorance. Il me semble que c’est cela qui se passe actuellement. Je crois. J’espère en tout cas… Mais tout le travail reste à faire. Nous verrons comment Barack Obama va s’y prendre pour faire des États-Unis un pays meilleur. Il a maintenant besoin de nous, de même que nous avions besoin de lui ; de même que nous avions besoin qu’il soit ici.’Nous’ les Américains. Et là, je ne parle pas seulement des Noirs, mais de tous les Américains, Noirs, Blancs, Asiatiques… Nous avions besoin de lui et là c’est lui qui a besoin de nous tous. Pour faire en sorte que ce pays soit plus que des États-Unis en attente de devenir unis (1), comme aimait à les appeler James Baldwin. Toujours est-il que l’on peut d’ores et déjà noter des effets positifs avec l’élection de Barack Obama. Notamment en termes d’estime de soi. Par exemple chez les jeunes. J’en ai vu dire : « Qu’est-ce que je veux faire maintenant ? Je vais retourner à l’école parce que le Président Obama a fait des études ! ». Cet effet positif ne touche pas que les Noirs. Et puis il y a toutes ces écoles rebaptisées « Obama ». Elles poussent comme des champignons, à travers tout le pays.
En attendant…
Je me sens africaine-américaine. Lorsque les choses se seront aplanies et égalisées, alors ma voix et mon être n’auront peut-être plus besoin de dire d’où je viens. Lorsque ça ne sera vraiment plus utile de préciser, alors on n’aura plus besoin d’en parler. Mais en attendant…
Myriam Makeba
Je la connaissais très bien. Elle était là le jour de mon mariage. C’est elle qui m’a appris le xhosa. Je pensais justement à elle hier soir. Je pensais à elle, à Nina Simone, à Ossie Davis, à d’autres encore… Tous partis. Ouah…
« L’écriture est pour moi l’occasion de partager une force. »
Écrire, c’est ce que je fais. Je suis une écrivaine. C’est important pour moi parce que cela m’aide à me concentrer. Tout le monde – hormis les muets et les ermites – se sert des mots. Simplement l’écrivain doit s’atteler, en se concentrant avec acharnement, à utiliser ces choses des plus banales et les assembler d’une telle manière que le lecteur se dise : « Je n’avais jamais pensé à cela de cette manière ». L’écriture est également pour moi l’occasion de partager une force. Dès que j’en reçois, je la transmets avec mes mots. C’est aussi un exutoire, un mode de libération d’une colère et de lâcher prise. Comme la musique, la danse…

Propos recueillis et traduits par Christine Sitchet Harlem, 2009

1. These Yet To Be United States.Entretien publié avec l’aimable autorisation de la rédaction d’Africa International [ www.africa-international.info]

Lire l’article « Maya Angelou, les ailes de l’écriture »

Dernières parutions de Maya Angelou :
Je sais pourquoi chante l’oiseau en cage [I Know Why the Caged Bird Sings, 1969], traduction Christiane Besse, Ed. Les Allusifs, Montréal, 2008, 306 p.
-Tant que je serai noire [The Heart of a Woman, 1981], traduction Lori Saint-Martin et Paul Gagné, Ed. Les Allusifs, Montréal, 2008, 365 p.
– Letter to my daughter, Ed. Random House, New York, 2008, 166 p.

Propos recueillis et traduits par Christine Sitchet
Harlem, 2009///Article N° : 8686

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