Mexianu Medenou : de Dom Juan à Woyzeck, la couleur a-t-elle son importance ?

Entretien d'Anaïs Nony avec Mexianu Medenou

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Fraîchement sorti de l’école du Théâtre National de Strasbourg, le jeune comédien Mexianu Medenou représente une nouvelle génération de comédiens issus de la diversité. Débarrassé des carcans et des stéréotypes attribués à ses aînés, à 24 ans Mexianu se sent confiant face à un théâtre qui s’ouvre à d’autres perspectives. Rencontre avec un jeune homme plein de promesses…

Pouvez-vous nous parler de votre parcours ?
J’ai commencé à faire du théâtre à l’âge de 10 ans à la Maison de quartier de Courcouronnes-Centre. Puis, j’ai été au lycée de Corbeil-Essonnes où j’ai choisi l’option théâtre, c’était avec M. Rochko et Mme Le Quéré. Durant mes années au lycée, j’ai intégré une troupe amateur : Le théâtre du Pax de St Pierre-du-Perray. C’est là que j’ai pu me produire pour la première fois face à un public qui payait. Cela m’a permis pendant cinq ans de me faire une idée d’une vie de troupe. Après mon BAC, en 2005, je me suis inscrit à Paris III Sorbonne-Nouvelle en Études théâtrales. La même année, je suis entré dans la classe de Michel Armin et Jean Luc Verna au Conservatoire de Paris XIXe pour rester en contact avec la scène. En novembre 2006, pendant ma deuxième année de licence, j’ai été reçu au concours d’entrée à l’EDT91 (École départementale de Théâtre) en Cycle d’enseignement professionnel initiale de théâtre (CEPIT) sous la direction de Christian Jéhanin.
C’est à la suite de cette formation que vous avez été admis au TNS ? Qu’est-ce que cela représentait pour vous ?
Le fait d’entrer au TNS a été pour moi une grande fierté et une satisfaction. J’ai eu un peu plus confiance en moi, je me suis dit que j’avais ma place dans ce métier, même si d’autres me l’avaient déjà fait savoir dans mes formations précédentes. Mais pour moi, le fait d’avoir eu le premier tour du CNSAD de Paris et le concours d’entrée au TNS m’a conforté dans ce sens. Je suis entré dans cette école avec la conscience que j’avais encore beaucoup de choses à apprendre des autres y compris des intervenants que j’allais rencontrer. J’avais une faim immense de nouvelles découvertes et d’échanges. Car chacun apporterait à l’autre ce qu’il pouvait lui apporter. Nous sommes près de cinquante élèves de différentes sections à se croiser et à se rencontrer durant cette formation. On apprend à se connaître, soi-même et les autres, à se supporter, à s’écouter, à travailler en groupe et ce de façon autonome. C’est comme une famille. J’ai eu la chance d’être dans une école au sein d’un théâtre, de rencontrer tous ceux qui y travaillent, les artistes, d’avoir accès aux spectacles, aux ateliers de coutures, etc. et de vivre au rythme du théâtre. Je dirais que j’ai beaucoup appris sur moi : mes qualités, mes défauts, ma façon de travailler, sur le fait que j’avais eu des doutes dans le jeu et dans les motivations qui m’ont amené à faire ce métier, diverses interrogations, diverses réponses. Cette école m’a donné plus qu’une idée du métier. J’ai commencé à l’exercer tout en étant protégé, grâce aux regards bienveillants des intervenants, de toute l’équipe du théâtre, de l’école et grâce à notre statut d’élève-comédien.
Vous avez récemment joué le rôle de Dom Juan de Molière dans une mise en scène de Julie Brochen. Dans sa note d’intention, elle parle en ces mots : « Il (Dom Juan) est jeune, et veut trouver sa place, et ne pas seulement être un portrait figé dans une époque qu’il juge hypocrite et statufiée dans des comportements et des postures stériles. » En tant que comédien noir, est-ce que cela avait du sens pour vous de jouer ce rôle et comment comprenez-vous cette phrase ?
Ce n’est pas la première chose à laquelle j’ai pensé. Quand Julie m’a proposé le rôle, je ne me suis pas dit qu’elle m’avait choisi parce que j’étais noir. Et ce n’est, en effet, pas la raison pour laquelle elle m’a choisi. D’ailleurs quand j’ai lu la pièce en pensant au rôle que j’allais jouer, je me suis dit « Ah oui, tiens ce n’est pas incohérent que l’acteur soit jeune, Sganarelle le dit ! » Je n’ai commencé à voir qu’une semaine avant la première, ce que ma couleur de peau pouvait apporter de plus à mon personnage, après avoir échangé avec des journalistes. Non, j’exagère, je ne pouvais pas faire abstraction de ça, beaucoup de personnes autour de moi m’en ont parlé avant même que les premières répétitions débutent. Mais, dans le travail, on n’y pense plus. Je ne me suis pas mis de pression particulière sur le fait d’être noir et de jouer un tel rôle. Je ne pensais qu’à interpréter ce rôle de la manière la plus crédible et sincère qui soit. Et c’est vraiment une semaine avant la première que j’ai commencé à me dire « Ce Dom Juan là, en plus d’être jeune, joueur, orgueilleux, en quête de vérité, aimant prendre des risques, etc. est aussi cet étranger qui, aux contacts des autres personnages, change leur vie et leur vision du monde. Une sorte de révélateur des défauts souterrains et des faiblesses de chacun et chacune ». Pour moi, cette phrase de Julie Brochen parle tout d’abord d’un personnage en quête de liberté et de soi qui se demande quel est son espace de liberté dans une société qui l’enserre et qui met des bornes à tout. D’une jeunesse, à laquelle j’appartiens, ayant la volonté de s’émanciper et de briser les carcans imposés par la société en reformulant ses exigences de liberté. Après, oui bien sûr, ça fait aussi écho à pleins d’autres choses. La phrase écrite telle qu’elle est sortie du contexte me donne l’impression que ça parle aussi de moi. En tant que jeune acteur noir, quels rôles et quel avenir m’attendent demain au sein du théâtre français ? La mentalité d’aujourd’hui est-elle la même que celle d’hier ? Même si il y a encore très peu d’acteurs noirs en France contrairement à ce que ça pourrait être en Angleterre ou aux États-Unis, je pense que nous nous dirigeons justement peu à peu vers une ouverture, une autre vision du monde. De la part du public et de la part des metteurs en scène, je pense qu’on a de moins en moins de mal à voir des étrangers jouer des rôles important dans des répertoires classiques. Il est vrai que cela est encore rare et que cela surprend, mais j’ai l’impression que les mentalités sont de moins en moins figées, qu’elles s’ouvrent et évoluent.
Et pour vous il y a des opportunités…
Oui il y a des opportunités et cette école m’a donné confiance. En fait, je me suis dit : « il ne faut pas t’inquiéter ». Quelque part je me dis que c’est une force aujourd’hui d’être « black », de sortir d’une école comme le TNS, et je crois qu’il faut s’en servir.
Dans les rôles que l’on vous propose de travailler, comment est abordée la question du corps étranger ou de la couleur noire ? Est-ce que c’est limpide aujourd’hui de travailler avec cette caractéristique-là ?
C’est plutôt limpide. Dans Les Phéniciennes par exemple, qu’on avait travaillé avec Jean-François Lapalus, j’avais le rôle du Vieil Œdipe et du Pédagogue. C’était, je pense, plus pour ce que je représentais physiquement et par rapport à mon jeu que j’ai été choisi, et moins pour expliquer quelque chose avec ma couleur de peau ou quoique ce soit d’autre. Après, c’est vrai qu’en regardant les vidéos ou quand je vois des photos et bien je me dis : « oui, ça peut raconter ça ». Je ne me rends pas compte en fait. J’ai l’impression que pour les distributions ça part vraiment de moi, de l’humain, de qui je suis et de ce qu’on a envie de faire avec moi. C’est après coup que ça peut raconter ça. On laisse au public s’imaginer ce qu’il veut se raconter. Par exemple dans Woyzeck, je joue Woyzeck dans le manuscrit quatre, c’est en entendant les retours du public que je me suis dit que ma couleur racontait aussi quelque chose. Souvent ils m’ont dit : « ah… vous faites un Woyzeck très intéressant, c’est très intéressant de faire ce Woyzeck-là. » Et c’est à ce moment-là que je me dis : « ah oui, je suis noir aussi et ça peut jouer un peu ! » En fait j’évite de m’appuyer dessus en me disant : « ça veut raconter ça ». Ça serait différent si je jouais le nègre dans Combat de nègres et de chiens. Là, la couleur aurait vraiment quelque chose à raconter.
Vous qui faites partie de la nouvelle génération de comédien, vous ne sentez pas une situation particulière comme celle qui pouvait pesait sur vos aînés dans le métier ? Je pense aux comédiens qui ont dû lutter contre une marge et défendre une place au sein du théâtre français ?
Non je n’ai pas cette sensation-là, ou peut-être que je le mets à distance pour ne pas… non vraiment pas. Il y a quelque chose de très naïf, de très simple. Mais c’est vrai que je suis conscient de la chance que j’ai et de cette différence que je peux avoir aussi par rapport aux autres.
Ça devient une différence comme tout le monde en a…
Exactement, et c’est après-coup que le sens vient. J’ai l’impression que c’est une fois que la pièce est montée, que l’on joue, que le regard du public va soit me le renvoyer ou alors qu’il ne va pas du tout y faire attention. C’est dans cet après-coup que la différence apparaît, tout en me servant de toute la culture que j’ai, que mes parents m’ont inculqué.
Parce que vous venez…
Du Bénin. Il y a quelque chose de très instinctif qui malgré moi vient de mes racines et je m’en sers. C’est ça qui me différencie des autres. Par exemple, dans Les Phéniciennes, il y avait des moments chantés en grec ancien, une sorte de plainte chantée, de litanie. Et je sais que dans le groupe, certains avaient un peu du mal à se mettre dedans, à trouver ce rythme-là, à chanter ces plaintes. Et la professeur de chant m’a dit après avoir vu le spectacle, que chez Selin, une élève qui est turque et chez moi, on sentait qu’il y avait quelque chose d’habité, qu’il y avait quelque chose qui venait de nos racines, qui venait vraiment d’ailleurs. C’est avec des choses comme ça qu’on voit ces différences-là, et que l’on s’en sert par ailleurs.
Est-ce qu’il y a des textes qui permettent aussi d’accueillir ces caractéristiques du divers ?
Oui bien sûr. Je pense au travail que l’on entreprend avec Henri Nlend sur le texte de José Pliya, Nous étions assis sur le rivage du monde. C’est par des projets comme celui-là que j’en profiterai pour faire entendre la voix d’auteurs africains, que l’on connaît très peu dans le métier. Nous, on a envie de monter ce texte aux Antilles et peut-être au Bénin pour un festival de théâtre. Sur le projet, il y a Aurore Déon une comédienne et danseuse d’origine centre africaine et martiniquaise, Barthélemy Meridjen comédien qui a une origine marocaine, Astrid Bayiha qui sort du conservatoire national supérieur et qui est d’origine camerounaise et moi. On est finalement beaucoup d’Africains et Antillais sur ce projet ! On va monter ce texte qui est très fort, il parle de la situation entre des békés et ceux qui ont vécu aux Antilles, ceux qui sont partis vivre en métropole et ceux qui reviennent pour les vacances. Tout ça se discute sur une plage qui n’appartient plus à personne, qui pourtant appartenait à tout le monde mais qui est devenue privée. C’est vraiment un très beau texte je trouve, très fort. Il peut même mettre mal à l’aise à certains moments…
Parce qu’il questionne… les racines, l’appartenance à une terre ?
Parce qu’il y a une sorte de fatalité, et les personnages n’ont pas envie d’accepter ça, mais finalement ça se fait parce qu’il y a quelque chose que tout le monde a fini par accepter. Les différences : voilà, les blancs ne se mélangent pas avec les noirs. Et les enfants, qui ont appris ces différences de leurs parents, veulent changer les choses mais ils finissent par accepter, eux aussi, cette situation. Je la trouve très dure cette pièce parce qu’elle te fait douter à savoir si c’est vraiment comme ça dans la vie. Enfin moi je ne connaissais pas cette situation-là.
Le théâtre devient l’espace où ces questions peuvent être posées ?
Oui, et je crois que de la part d’Henri il y a une réelle envie de poser des questions, de faire changer les choses ici en France par rapport aux acteurs noirs, par rapport à la culture noire. Il y a cette envie-là et c’est pour ça que ce texte nous parle.
Et alors est-ce qu’il y aurait une culture noire au théâtre ?
Une culture noire au théâtre ? Oui je pense qu’il y a une culture noire au théâtre. J’ai l’impression qu’elle commence à se faire connaître petit à petit. Moi j’ai eu accès à des textes venant d’Afrique à l’EDT pendant un stage sur des textes francophones. Ce sont des textes qu’on ne connaît que très peu mais lorsqu’on les a découverts tous ensemble, ça a suscité l’envie de travailler dessus et l’envie d’aller chercher dedans. Petit à petit ça commence à se développer mais il en faut encore plus ! Par exemple au TNS on n’a pas eu de stage…
Vous n’avez pas abordé de textes francophones ?
Non pas du tout.
La dramaturgie francophone ne fait pas partie du répertoire de travail de l’école ?
Non, l’occasion ne s’est pas présentée.
Cela dépend des intervenants ?
Voilà, ça dépend des intervenants. Là pour le coup, en trois ans, on a eu d’autres choses intéressantes. J’aurais pu proposer une carte blanche sur un auteur africain, mais la mise en scène n’est pas vraiment mon dada pour le moment ! En fait, les textes francophones, j’ai l’impression que ce sont des textes à faire connaître de plus en plus dans les écoles. Si on donne le goût de ces textes-là à de jeunes acteurs qui débutent, il y a de fortes chances que ça se développe encore plus sur nos scènes…
Il faut aller les saisir à la racine !
Oui exactement ! J’ai l’impression que c’est ça, enfin nous, ça nous avait profondément touchés à l’EDT de découvrir ces textes.
Qui étaient les intervenants ?
C’était Philippe Chemin et Claude Alice Peyrottes, et vraiment c’était super. Je crois que c’était l’un des plus beau projet qu’on ait fait.
Qu’est-ce que votre parcours ainsi que celui de votre jeune sœur qui est sportive de haut niveau représente pour votre famille en France et au Bénin ? C’est assez exceptionnel…
Oui c’est vrai (une pause) enfin je ne me rends pas compte. J’avoue que les gens sont assez fiers de nous, ils sont contents pour nous, ils nous demandent de revenir souvent les voir. C’est vrai que c’est une chance d’avoir pu venir ici. Moi je suis né ici, mais c’est une chance que mes parents aient pu venir s’installer. Ils sont nés quand le Bénin était encore une colonie française, ils avaient donc d’office les deux nationalités. Ils sont venus dans les années soixante-dix et c’est une chance qu’ils aient pu venir et que nous, nous ayons pu grandir ici et devenir ce que nous sommes.
Un dernier mot pour conclure sur le futur ?
Le système fait tout pour nous séparer, pour nous donner l’impression qu’on est tout seul. Et si tu n’es pas assez malin, tu y crois et alors tu restes dans ton coin. Alors qu’ensemble, on peut accomplir des choses merveilleuses. Au théâtre, c’est pareil. Là par exemple, nous en sortant de l’école bien sûr c’est difficile. On sait que l’avenir n’est pas évident mais on sait qu’ensemble on peut créer, faire des choses, on peut s’en sortir.

Propos recueillis par Anaïs Nony.///Article N° : 11640

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