Mon nom est Tsotsi

De Gavin Hood

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L’oscar du meilleur film étranger attribué vient couronner Tsotsi alors que Yesterday (prénom de l’héroïne qui lutte contre le sida qui l’atteint pour être là le jour où sa fillette commencera l’école) de Darrel Roodt avait été sélectionné en 2005 et que Carmen de Khayelitsha (l’opéra de Bizet chanté dans un township !) de Mark Dornford-May a obtenu l’ours d’or à Berlin en 2005. Ce succès international, nouveau et inattendu, d’un cinéma sud-africain réalisé par des Blancs avec des acteurs noirs consacre aussi un choix spécifique : tourner des films internationaux en langue locale. Carmen est le premier long métrage tourné en xhosa, Yesterday est tourné en zoulou et Tsotsi en zoulou, xhosa et africaans. Ils y gagnent nettement en sincérité. Cela ne veut pourtant pas dire que les spectateurs noirs s’y précipitent : dans une Afrique du sud à 90 % noire, seul un spectateur sur six est un Noir, héritage de l’apartheid qui avait cantonné les grandes salles dans les quartiers réservés aux Blancs. Le cinéma hollywoodien tient le haut du pavé, 93 % des films diffusés, et un film comme Yesterday qui a généré 350 000 dollars de recettes dans le pays, un record pour un film sud-africain, en avait coûté trois fois plus en 26 jours de tournage. Pour ces films, le problème est donc de répondre à des critères internationaux pour se financer, ce qui les rapproche considérablement des produits hollywoodiens.
« Tsotsi » veut dire gangster dans le langage des délinquants du township. Centré sur un jeune loubard que l’on nomme ainsi, le roman du dramaturge sud-africain Athol Fugard dont le film est l’adaptation expose la mise en crise à la fois lyrique et dramatique de cette appellation. Déjà adapté au cinéma dans Boesman et Lena (John Berry, 2000, avec Dany Glover et Angela Bassett), le théâtre de Fugard a la pertinence humaine de ses sombres confrontations. Sans être militant, il dénonce à l’aide de personnages souvent métis, isolés et sans futur ni véritable identité, les souffrances engendrées par l’apartheid. Comme l’Afrique du Sud dont le personnage est clairement l’incarnation, Tsotsi devra retrouver son vrai nom. Petit chef d’une bande sans scrupule, il ne recule devant aucune violence. Mais alors qu’il vole une voiture, voilà qu’un nourrisson se trouve sur le siège arrière. Déstabilisé, ramené à sa propre fragilité d’enfant des rues ayant fui un père alcoolique et violent, Tsotsi réapprendra l’humanité à la faveur de rencontres initiatiques : un handicapé au passé chargé de la douleur ouvrière, une femme qui sait fournir à l’enfant l’amour dont il a été frustré, des compagnons de bande qui se révèlent plus solidaires qu’il ne croyait.
Le film profite de l’intensité de ce vieux texte de Fugard (publié en 1980), d’un choix de musiques actuelles construisant à elles-seules un véritable opéra et de l’interprétation d’excellents acteurs. Mais quel gâchis dans la mise en image ! Fallait-il déréaliser à ce point le township pour placer le récit à ce niveau d’allégorie ? Jouant sans mesure de filtres sépia, Gavin Hood esthétise en permanence le théâtre de l’action. Ce peinturlurage passéiste à la mode introduit dans le monde de l’image par le clip et la publicité provient de la bande dessinée et c’est bien à elle que s’apparentent les choix de Gavin Hood. Usant du scope et d’un montage saccadé pour dramatiser fuites et confrontations, épurant les décors au strict minimum, il revient sans cesse au gros plan et au face caméra pour imposer une relation au jeune Tsotsi dont le regard finit par nous hanter. Sa recherche de l’effet est systématique pour déclencher l’affect, dans une affligeante absence d’inventivité. C’est tellement gros qu’on ne voit plus que ça : les multiples zooms sur les protagonistes pour forcer l’émotion répondent à la répétition des travellings verticaux pour embrasser le township. Le lyrisme prophétique de Fugard se meut dès lors en une soupe de bons sentiments et la blessure originelle de ce pays qui se cherche un nom devient le prétexte d’un improbable western urbain.

///Article N° : 4403

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Les images de l'article
Presley Chweneyagae © MK2 Diffusion
Presley Chweneyagae © MK2 Diffusion
Presley Chweneyagae © MK2 Diffusion
Gavin Hood (réalisateur) sur le tournage © MK2 Diffusion
Percy Matsemela




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