Moroni, cet exil

De Paul Dakeyo

Voyages en poésie
Print Friendly, PDF & Email

Trois recueils pour trois  » voyages en poésie « .

Et la
terre en ses graines ailées, comme un poète en ses
propos, voyage…
Saint-John Perse, Anabase.

Les mots accompagnent les pas des poètes : ombres, échos, voix, armes, traces… Les mots – cri, chant ou murmure – dessinent des rêves, écrivent des tourbillons qui donnent du souffle aux poètes. Comme la flamme éclaire l’éveil, les mots maintiennent les poètes en vie – même quand ils sont morts. Voilà pourquoi la poésie croît avec le souffle, la respiration, l’évident  » bonheur de respirer  » dont parle Bachelard. Chaque poète est sans doute en voyage(s), à sa manière.  » Chaque poète nous doit donc son invitation au voyage  » (1).
Les trois recueils que je parcours ici n’échappent pas à l’expérience du mouvement, du déplacement, de l’errance sous toutes ses formes, de la disparition, de la résistance, de la renaissance, du redéploiement des éléments du monde. Les poètes habitent une infime partie du monde, ils traversent des pays proches ou étrangers, des territoires intérieurs, même quand l’errance les mène vers des géographies incertaines, vers des rives inconnues. Alors, ils transitent de plus belle par la parole poétique, jetant l’ancre parmi les mots, pour ne pas mourir…
1. Le voyage de la résistance, entre le silence et le chant
Moroni, cet exil de Paul Dakeyo est la troisième partie de la trilogie commencée en 1989 avec La femme où j’ai mal (2). À cette époque, le poète rompait, semble-t-il, avec une  » poésie de l’engagement  » qu’il avait longtemps portée à bout de bras, depuis 1973. En 1994, avec Les ombres de la nuit (3), il poursuivait ses voyages pluriels en empruntant d’autres géographies intérieures, où la vie quotidienne affleure à chaque mot, où l’engagement prend d’autres directions : le poète s’engage d’abord là où la vie immédiate est en danger, là où les liens familiaux s’effilochent, où des filets se tissent pour tuer tous les grands rêves et empêcher, ainsi,  » le bonheur de respirer « . Le chant du poète atteignait donc des sonorités claires, et les éléments cosmiques en fusion coulaient, laves volcaniques, les uns au cœur des autres : la terre soulevée par le vent, le fleuve bruissant à la clarté du soleil, tous plus ou moins lourds de tous les maux qui brisent une vie d’homme… Ainsi, les bribes du temps qu’il fait, l’hiver et son lot de solitude, de connivence avec l’absence irrémédiable de l’être aimé, méritait un autre combat, une marche encore plus claire, pour  » hâter  » l’aube et le jour malgré les  » ombres de la nuit « . Ces ombres forment le lien d’un livre à l’autre :

Pour oublier les blessures de l’hiver
Et regarder en face ma propre histoire
Et tu écriras enfin sur mon corps
avec tes seins las des ombres de la nuit (4)

Dans Moroni, cet exil, un autre palier du chant  » volcan  » a fait son apparition parmi les strates de mots tourbillons, se répondant en écho, comme pour libérer le plein d’angoisse qui pèse lourd sur le cœur d’un père, sur la peau – noire – parmi les potins de  » Babylone « , la ville du mal, capitale de la République aux lois à plusieurs vitesses. Le poète ne passe plus par quatre chemins pour dire les ignominies d’un monde social et son organisation judiciaire qui le traquent, le jettent en prison et le contraignent à l’exil. La poésie s’empare de l’histoire personnelle, l’élargit à celle du groupe dont la cause n’est jamais gagnée d’avance. Moroni devient alors le lieu d’accueil, l’île hospitalière aux souvenirs d’où émergent ces images apaisantes : celles d’un père parmi ses enfants, comme le montre la quatrième de couverture. Le poète retrouve sa vraie terre lorsqu’il baigne dans l’affection de ses enfants…
Des mots aux photos, le poète voyage parmi les ruelles de son chant,  » partagé entre le silence et le chant « , avec l’errance  » pour seule certitude  » pour se souvenir de l’arrière-pays, se ressourcer dans la plaine et la clairière. Le  » poète au dur courage  » ira donc jusqu’au bout de l’île perdue, plus loin que le temps, chercher l’été avec des roses à la main. Ses mots auront fait escale à toutes les étapes de la chasse à l’homme jusqu’à l’incarcération et au bannissement. Quand s’arrêtent les mots pour reprendre du souffle, divers documents rappellent la dure réalité de ce parcours de combattant : des lettres des enfants, des photos des jumeaux et de tous les autres enfants, des lettres du ministère de la Justice, du ministère de l’Intérieur, des photos de perquisition. Moroni, cet exil est ce poème-réalité qui dit, sans détour, le dur voyage de la vie et de la mort, de la renaissance.
2. La mer, livre ouvert
Un autre versant du voyage est emprunté par Tahar Bekri dans Les Songes impatients, publié pour la première fois en 1997 (5). Le texte est composé de deux livres et placé sous le regard bienveillant de Jalal-Eddine Rûmi (1207-1273), qui, parfois, accompagne le poète dans sa quête des éléments. Appelé dans ses rêves par les étoiles, ses pas sans cesse renouvelés près de la mer, dans le sable de l’oubli, le poète erre, entre terre et ciel. Cette marche inlassable est d’abord celle des  » allées du souvenir « , comme une promenade dans  » les bois sonores « . Puis les paroles du monde, par bribes, tourbillonnent autour des arbres, près des herbes et des insectes. Elles deviennent lianes ou plantes grimpantes sous le regard du poète, reformant l’unité du monde et du temps.

errer,
se souvenait-il est un lierre montant jusqu’aux
fenêtres, peu à peu, les portes se refermaient
sur elles-mêmes (6)

La mer est un livre ouvert dont chaque mot est passeur de souvenirs vers des pays lointains, des paysages porteurs de signes comme  » l’île aux mille couleurs  » qui  » pansait sa peau « . L’île sur laquelle se côtoient canons et bougainvillées. L’histoire de Gorée émerge au cœur de la mer-poème : le baobab centenaire, la porte du non-retour, les chaînes et les pleurs des esclaves… Quelques villes reviennent à la surface de la mer, près du fleuve, comme Saint-Louis du Sénégal, plus loin, par-delà la mer toujours, ses ports et ses mouettes, Boston…
La marche par-delà mer et terre est une randonnée dans le temps. Le souvenir est porte du monde et de l’histoire personnelle, comme le montre le deuxième livre. De page en page, la composition géométrique du poème rappelle le rythme des haltes nécessaires qui sont autant de moments essentiels dans la quête de soi, autant de  » gares « . Ici, nulle coulée de mots. Des instants fugitifs s’envolent et reviennent, lancinants comme les aiguilles du temps qui passe ; l’autre proche ou lointain, pris à témoin, participe à la quête. De jour comme de nuit, la marche parmi les souvenirs est un état de veille près des moments forts de la vie (7) : la  » mère mourante « ,  » le père au cimetière « , le royaume d’enfance.
Peut-être le poète prend-il  » toute la terre pour lit « , pendant que ses songes le mènent plus loin, plus loin toujours et encore plus près de soi. Le poète part du souvenir au souvenir pour refaire l’unité du monde par-delà les frontières.
3. Passeur de mots, passeur de mondes
Avec Arbres et Anabase (8), Khal Torabully continue sa traversée du monde en faisant escale au cœur de chaque élément, minéral ou végétal, à la rencontre des saisons et du temps. Dialogue de l’eau et du sel (9) avait dit, en 1998, ses grains de mots donnés aux humains par les minéraux. Le poète avait emprunté, depuis ce temps, d’autres chemins, cherchant le sens de la coolitude dans le monde, parcourant des pays inattendus, reliant îles, archipels et continents à la recherche de liens par-delà les ruptures et les violences qui font et défont l’histoire.
La quête du lien primordial qui tisse les bribes du divers dans l’unité du monde est au cœur de ce poème inspiré, comme le rappelle la quatrième de couverture, par un voyage en Guadeloupe, en 1999. Du temps qu’il fait, ce  » cyclone métis du Mexique « , jusqu’à l’évocation de l’esclavage et de la résistance des noirs marrons, c’est le monde du divers, revisité autour de l’arbre qui émerge au cœur de la méditation sur la nature. Celle-ci reste, par-delà le temps et l’espace, traces d’histoires, de pays, de mots, de langues.

L’arbre répète sans cesse les failles des mots
dans la silencieuse plainte des lamentins (10).

Ici, l’arbre est centre et source, mer, air, cyclone, remontée dans le temps mais aussi  » anabase  » dans les strates du moi. Car le poète voyage en prenant appui sur la barque du végétal sous toutes ses formes pour redire les liens cachés entre l’île et l’archipel, entre le continent et ses autres, entre la sève et le sang. L’origine des mots est lieu de méditation pour aller plus loin, toujours plus loin. Le lecteur apprend que le mot  » tamarinier  » fait partie de la mémoire blessée de l’Inde,  » tamarin, arabe tamar hinda, datte de l’Inde « , que  » baobab  » est  » un mot arabe de la terre des pharaons « …
L’arbre qui donne tout à l’humain, depuis la première langue avant le souffle – le murmure des feuilles – jusqu’au fruit, en passant par le tronc d’où dérivent la barque, le navire, le bateau, sur toutes les mers et les océans, ne reste-il pas l’éternel oublié de nos regards et de nos mots ? L’arbre,  » personnage précieux « , arche des résistants de tout déluge, accompagne, fidèlement, la marche du poète passeur de mots, passeur de mondes à qui il dit une part de rêves prenant naissance  » entre les troncs, à la fourche « . Avant le végétal, il n’y avait sans doute que  » magma  » et  » chaos « . Car hormis le poète,  » qui part vraiment de l’arbre au monde ?  »

cette forme qui en rappelle une autre
ce dessein qui n’en est pas un
ce hasard qui pousse la limite
vers le début d’un autre possible (11)

Chaque vivant, animal ou humain, est part de végétal. L’origine de la vie est en question. Et le végétal, chaînon manquant, est restitué, par la poésie, à la place qui lui revient de droit.
Reconstituer l’humeur – la langue – du monde par le mot, redonner du sens à chaque être en passant par le souvenir, par l’histoire personnelle, par les blessures du monde, par le temps qu’il fait. Les voyages en poésie réconcilient les mémoires blessées avec les mystères cachés dans les signes du monde…

Notes
1. Gaston Bachelard, L’Air et les Songes, essai sur l’imagination du mouvement, réédition Le Livre de poche, Biblio Essais, 2004 (Première édition, Paris, José Corti, 1943)
2. La femme où j’ai mal, Paris, éditions Silex, 1989.
3. Les ombres de la nuit, Paris, éditions Nouvelles du sud, 1994.
4. Moroni, cet exil, p. 26
5. Montréal, éditions de l’Hexagone, 1997.
6. Les Songes impatients, Nancy, éditions ASPECT, 2004, p. 13
7. Encore présents dans La brûlante rumeur de la mer, Paris, éditions Al Manar, 2004
8. Clin d’œil, par la même occasion, au poème de Saint-John Perse, Anabase, Paris, Gallimard, 1960.
9. Dialogue de l’eau et du sel, Limoges, Le bruit des autres, 1998. Mais le poète  » sémiologue  » est aussi présent dans Palabres à paroles, Le bruit des autres, 1997.
10. Arbres et Anabase, p. 62
11. Arbres et Anabase, p. 94
Paul Dakeyo, Moroni, cet exil, éditions Silex / Nouvelles du sud, Yaoundé, 2002, 142 p.
Tahar Bekri, Les Songes impatients, réédition ASPECT, coll. DACAPO, Nancy, 2004, 61 p.
Khal Torabully, Arbres et Anabase, Ibis rouge éditions, Matoury, 2005, 110 p.///Article N° : 3934

  •  
  •  
  •  
  •  

Laisser un commentaire