Mots, violence et non-dit

À propos de Petites fictions comoriennes

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Une petite note de lecture du poète Saindoune Ben Ali autour des Petites fictions comoriennes, recueil de nouvelles rassemblant aux éditions Komedit une dizaine d’auteurs dont Sast, Oluren Fekre, Ismael Ibouroi et Salim Hatubou. Où il est question de l’entre-deux, de l’indicible et de la configuration de la violence dans la jeune littérature comorienne d’expression française.

L’environnement littéraire des Comores est de ceux fracassés par la difficulté du dire, du prononçable ou tout simplement de cette lourde tentation posant la réalité intrinsèque à la société comme un immense fardeau que nul, ni personne ne peut supporter. Cependant, en tant que littérature d’émergence, la littérature comorienne reste en quête de moyens d’expression en mesure de rendre toute la substance noire à l’origine de cette oppressante vie, ensemble de méandres nauséabonds, caractéristiques d’un petit peuple à la dérive. Les dix textes ici réunis constituent un merveilleux reflet, une observation s’offrant au scalpel d’une société cachant tout pour, peut-être, mieux dévoiler ce qui demeure le moteur de sa réelle nature : une société incubant la violence, les violences. Ce qu’un lecteur moins avisé ne peut déceler immédiatement.
Les Petites fictions comoriennes, quel titre éloquent sous-entendant déjà sans le vouloir, sans doute, ce creux, ce vide entre un réel perceptible et une construction ou une configuration d’un autre réel construit, telle une allégorie se passant de toutes les règles de « présentativité », et donc un entre-deux ouvert comme un immense espace, bâillant pour laisser paraître au grand jour les multiples non-dits ne cherchant qu’à trouver les mots qui fâchent, mais indispensables. Il ne s’agit guère d’une aporie puisque les mots sont là, dans une crudité, parfois surprenante – petites fictions ou fictions, création d’un écart certain sans justification autre que le rapport à la société d’émanence ; les mots, çà et là, pointent leurs épines hésitantes, parfois, sous les brumes de ces langages semblablement balbutiés, tels révélés par les blessures des hommes.
Écrire pour l’écrivain comorien correspond, en clair, à une gageure, une lutte, non dépourvue de tortures. C’est une chose s’entrevoyant entre les interstices de l’écriture qui montre très bien les difficultés dans le choix des sujets. Comment exprimer avec des mots, sans voile aucun, la prostitution et ses corollaires, le viol ou encore les violences physiques, quand on sait en ces terres comoriennes que certains faits ont depuis longtemps évacué toutes les formes langagières ? Du coup, nous nous trouvons face à la problématique permanente de l’établissement d’une stratégie discursive. Une chose est sûre : l’espace naturel de l’écriture, comme du récit lui-même d’ailleurs, reste intolérable, inexcusable, et pour ce, ledit espace laisse très peu de possibilités pour l’expression des faits que les habitudes sociales ont couvert de nos shiromani d’apparat, de nos mensonges, de l’aveuglement opacifié.
L’écrivain a vite compris les exigences que lui impose sa situation ; et il a bien sûr fait ses choix : il dévoile les faits d’un espace dissocié de tous ceux humainement occupés, comme pour à la fois affranchir sa littérature et sa personne. Presque toutes les narrations – c’est limite comme caractérisation – regroupées sous le titre trouvé de Petites fictions comoriennesprocèdent toutes d’une même stratégie. Aussi expriment-elles les lâchetés et les inhumanités du peuple d’un même angle : un entre-deux difficilement situable, car tenant d’une volonté de dire qui s’affiche en porte-à-faux. Paroles échappées de nulle part, mais imposantes. Le silence cassé tel le vieux miroir de la honte humaine dont chacun cherche à se défaire.
Vertiges et douceurs ou l’esprit saturé

Pour certaines des Petites fictions, l’effort du dire se présente entre les mots, et le lecteur de suivre le cheminement menant à la découverte d’une réalité qui n’a point de place dans le social. Le lieu social travaillant pour gommer, systématiquement, les références à des sujets semblablement innommables. Nous pensons ici spécialement au texte de Sast : Une bouteille à la mer. Sast, auteur de récits très controversés, quant aux thèmes abordés, au cœur d’une littérature attendue à l’origine pour laisser paraître sa retenue, sa pudeur, reflets d’une société faisant de certains sujets des tabous, sinon des sujets ne pouvant pas être abordés au grand jour. Des sujets d’alcôve, de coulisse, lieux de l’indicible par protocole. De ce fait, le mérite de Sast est de faire œuvre avec une matière marquée par le sceau de la honte publique. Cette démarche traduit une volonté d’exprimer face à la société ce qu’elle-même cherche à taire. Elle interroge de cette façon les monstruosités, les maladies que l’ordre collectif culturel établi a tendance à évacuer du langage commun quotidien.
Et en abordant dans son récit la thématique de Kalifa, le protagoniste, Sast jette au visage du lecteur comorien une réalité, des plus crues, celle de la prostitution juvénile dans des cités dont le discours établi travaille au déni de cette même réalité. Notre auteur, que certains, parmi les lecteurs comoriens, qualifient de pornographe, ne manque pas de mérite, pourtant. Il brise le carcan, évite la langue de bois, ouvre un champ original dans cette littérature, qui a peut-être besoin de trouver sa formulation la plus adéquate. Sast donne l’exemple d’une liberté d’expression et de ton, dont l’espace littéraire encore en émergence a besoin. Ici, il s’agit d’un refus assumé et affiché, sans détour, de recourir au langage du mensonge pour faire d’un « enfer » une roseraie ou un paradis. Quand l’auteur soutient : « J’appelle chatte une chatte ». Toutes les raisons sastiennes sont données. Par le récit, l’auteur veut dire l’indicible qui ne l’est pas par une impossibilité langagière, mais plutôt par l’absurde attitude d’une société érigeant l’évitement en expression de ses forfaits. Une dimension de la violence sociale se trouve déclinée dans une telle crudité qui effarouche le lecteur habitué au langage séculaire des amnésies et des silences, au langage des arrangements.
Ce sont ces formes de violences que nous couvons car constitutives de notre animalité, de cette part noire de nous-même que nous voulons toujours cachée. Sast, en dénonçant la phallocratie générale, réussit à faire coïncider violence sociale et une violence de langage. Ce qui se remarque dans une expression, dirait-on, osée comme celle-ci : « Petits ou grands, les femmes comprises, au lycée ou dans les rues, au dancing de la Rose Noire comme dans les mosquées, mariés ou célibataires, ce sont les basiques appétits sexuels qui guident nos pas, à l’instar des chiens, cabris et autres animaux de basse-cour ». Toute cette violence forme cependant sens quand on sait que le mensonge perpétué finit par devenir une prison des plus terribles. Il conduit à une néantisation de l’individu. Ce que pose comme interrogation Sast touche à l’altérité nécessaire, à l’existence de soi-même dans la non-reconnaissance de l’Autre comme semblable. Cette altérité radicale enferme le sujet dans un sentiment d’extranéisation qui le rend irréconnaissable à lui-même comme à l’autre (Mouralis 2002).
La violence toujours
Chez Oluren Fekre, nous découvrons une démarche presque similaire, associant la dénonciation des violences sociales mais sous un autre angle thématique. Celui cette fois des mariages de raison, imposés par des parents affichant la prétention de vouloir préserver ce qui n’est plus. Ceux-ci imposent à leurs filles un passé, un mode de vie que, même eux, ne reconnaissent pas. L’incisif récit de Fekre, Je dois m’acheter un mari, sonne comme une profonde plainte lancée au lecteur. Une demande à témoigner de la douleur, de la frustration, de la castration d’une vie. L’héroïne née en France, de parents d’origine comorienne, se voit imposer un mari devant venir des Comores. Choc aux ondes ravageuses qui font qu’une association diabolique de mégères, aidées par une fratrie d’idiots, finit par répudier le père de l’héroïne de la maison. Il est en désaccord avec sa femme et ses sœurs, les comploteuses.
Avec la même crudité langagière, la narratrice évoque la violence psychologique subie au quotidien pour accepter un mari choisi par sa famille ; pour sauver les apparences, s’octroyer une honorabilité sans valeur aucune en Occident, où elle vit. La famille afflige, inflige aux filles les impositions les plus ridicules. C’est la violence à domicile, une violence non visible, et surtout indicible. Car il y va de l’honneur de la famille, voire de la lignée, dans cette société comorienne. Tout est dit quand l’héroïne souligne : « Cela fait trois ans qu’ils me violent le cerveau pour que je prenne ce type ». Violence couverte, violence insidieuse, la plus dangereuse car échappant à la configuration, ou simplement aux figurations possibles, sur le fait que lorsqu’elle s’entraperçoit un autre voile vient la couvrir, corrompre sa lecture. C’est ce qui fait l’intérêt de ce texte de Fekre. D’ailleurs, il y est dit que « ceci n’est pas une fiction ».
Ce qui pose aussi le problème du statut du texte. Témoignage ? Fiction ? Histoire vécue ? Peu importe. Ce qui se dégage du texte demeure d’une richesse claire sur un plan analytique. La violence chez Fekre et Sast répond au dépassement d’une difficulté de nommer, difficulté inhérente à cette société. Dans les deux cas, nous remarquons que le texte essaie de mettre en scène des formes de violence, lesquelles, sans doute, ne cherchent qu’à s’exprimer, presque de manière cathartique. Or la société, scène génératrice de cette violence, ne lui permet pas de s’extérioriser. Car d’autres préoccupations pèsent sur le quotidien par leur poids indéterminant et déterminateur. Lapsus conférant à la parole incongrue une teneur non établie. Forme d’un dire désiré. Désir d’un nouveau dire, ne refusant point les tentatives de débordement langagier, ou pour une perception de l’inconvenance, ne jamais dire les mots qui nous étouffent, les mots étouffant les possibilités de nommer l’extrême indicible d’une société ayant peur de ces réalités les plus caractérielles.
Quand l’héroïne dit « le pire dans ce qui m’arrive, c’est que je ne comprends pas où cela a dérapé », on comprend que l’absence de communication et d’intercompréhension nourrit cette violence. L’auteur laisse bien entendre entre les lignes ce manque de raison véritable, de possible justification, pouvant du moins donner sens, même de façon absurde, à l’émersion de la violence. La famille vit en France. Mais sans élément avertisseur un autre espace fait son entrée avec fracas dans son quotidien hexagonal. Un fiancé surgit d’un ailleurs, l’inconnu est imposé, et s’impose même jusqu’à pousser le père de Fatima, la narratrice, hors de sa maisonnée. Nous pouvons lire ici comment la violence s’exprime avec une subtilité effrayante, également. Le texte hésite devant l’indicible. Une impensable violence à domicile. Une violation de domicile. Pourquoi ne peut-on dire simplement un viol à domicile ? Le narrateur de ce qu’on peut considérer, bien sûr, dans le corps de la nouvelle, comme une plainte, ne laisse-t-elle pas entendre que « cela fait trois ans qu’ils me violent le cerveau le cerveau pour que je prenne un type (…), celui qui viendra faire ses sales affaires entre mes cuisses, celui qui m’engrossera d’une larve » ?
« Écrire sur ce qui nous empêche de dormir »
Il est une chose qui surprend dans certains textes, surtout quand on observe les titres de près ou les intertitres : la bombe, maman s’en va, rêveries. Nassuf Djaïlani, auteur également présent dans ce recueil, nous donne à lire un texte scandé de la sorte : Comorian Vertigo. Un titre qui suggère, au-delà du rythme entonné par le récit, ces mêmes réticences relatives aux hésitations d’un écrivain comorien à exprimer ce qui peut disqualifier jusqu’à son statut. Des affirmations quotidiennes ou ce que lui-même a du mal à formuler en termes clairs ? C’est que parfois la métaphore – ce que l’on peut appeler comme telle – marque mieux pour marquer la non-traductibilité des situations. Ce qui échappe souvent, et pose problème pour le dire, tient d’une absence de conscience. Quand la conscience permet à l’esprit de cerner les formes dans leurs essences, tout reste suffisamment perceptible. Or quelques lignes soulèvent des interrogations quant à la forme de violence transparaissant dans le récit, et particulièrement à sa mise en scène dans le texte. Il s’agit d’une forme de violence annihilée. Pour dire la violence presque pathologique, le langage semble avoir démissionné pour laisser place à des balbutiements, à une logorrhée, dont on ne sait que faire.
Ça a des accents de Saison en enfer. Mais un enfer dont la géhenne ne parvient pas à achever les fagots morts du brasier. Des corps mal fagotés. Des corps cuirassés. Des corps en décomposition. Impossible de les réduire en cendre. Des corps qui résistent. Une armée de corps qui luttent. Il y a quelque chose d’organique dans cette lutte. Éprouve par tant d’effort. Ma mère dans cette ville déserte. Je rêve jour et nuit.
Nassuf Djailani nous met en face de ce discours brisé, dont la discontinuité référentielle déconcerte. Un magma de références où le mort cherche à prendre corps dans un vivant intérieurement torturé. De la résistance de ce que la vie a déjà abandonné à son émiettement – cendre, décomposition, fagots morts – se dégage une absurde tentative de mise en parole qui s’anéantit d’elle-même, où se donne à lire une sorte de jeu, mimétisme révélateur du cumul de quantité d’agressions refusant toute formulation nette. La violence vient du sujet, et elle enlève au sujet cette capacité naturelle et primaire de nommer. Le mal a fini par attaquer le langage. Toute la tragédie n’est lisible que de biais, en filigrane. Et en conséquence, l’image de la mère rejoint celle de toutes les féminités, y compris la féminité grammaticale de la mer-océan : « Que la lumière du large se rapproche encore plus et éclaire l’au-delà de la mer ; et que la lumière éclaire tellement fort pour que je puisse voir de l’autre côté de la mer ». L’amour dénote une ambivalence flagrante. Un « amour-rejet » créant une « bâillance », un entre-deux, espace d’expression d’une violence insidieuse, dangereuse, car totalement inconsciente. Aussi l’écriture elle-même théâtralise un simple désir de combler un manque, manque se traduisant en haine de l’objet d’amour.
De la violence bâillée au désir de violence
La Longue agonie du 27 novembre de Ismael Ibouroi et Les Cendres de l’honneur de Salim Hatubou, autres petites fictions, donnent à voir deux stratégies différenciées, utilisées pour exprimer la violence. Les deux textes ne sont pas d’une même nature littéraire. Le premier se présente telles des pages tirées d’un journal et trace une sorte de chronique d’événements associés à un moment grave où un peuple entier découvre l’exécution sommaire de son président. Le second est un court récit montrant comment de jeunes banlieusards à Marseille viennent à commettre un meurtre horrible. Contrairement aux autres textes du recueil, ces deux-là abordent la thématique de la violence sans trop d’artifice. Leur intérêt reste de montrer justement la pluralité des stratégies stylistiques dont disposent les écrivains d’un espace littéraire unitaire pour traiter d’un sujet. Dans l’un comme l’autre, le lecteur note cependant que le silence supprime toute parole possible. Le personnage d’Ismael Ibouroi parle « d’un silence de palabre ». Ce qui répond pratiquement, mot pour mot, au discours du personnage de Salim Hatubou, une fois que la gravité de l’acte commis lui est démontré : « Je m’appelle Kaf, j’ai 17 ans et c’est tout ce que j’ai à dire ». Ces deux textes sous l’apparence d’une simplicité incontestable soulignent un non-dit. Les sociétés restent génératrices du phénomène de la violence. Dans les deux cas, le texte déploie des subtilités langagières pour saisir les configurations de la violence. Comme si la thématique exigeait une syntaxe particulière du texte. Celle-ci constitue l’espace que nous avons définit comme un entre-deux de l’indicible, du moins en ce qui concerne ces Petites fictions comoriennes.

Petites fictions comoriennes, Komedit, 2010, 105 pages.///Article N° : 11846

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