Mozambique : paradoxes de l’engagement

Print Friendly, PDF & Email

« La culture est un soleil qui ne se couche jamais » : ces mots étaient jadis inscrits sur le portail d’entrée de la Foire populaire de Maputo. Samora Machel, le premier président du Mozambique indépendant et socialiste, croyait en une culture populaire, au service de la communauté. Ce fut la chance de ce pays que d’avoir, au lendemain d’une Indépendance gagnée de haute lutte et malgré les immenses difficultés du pays, un gouvernement d’intellectuels sensibles au développement des arts.
Les temps ont changé, l’économie de marché s’est substituée au socialisme, le pays s’est ouvert au multipartisme. Depuis la fin de l’Apartheid, les relations se sont développées avec le grand voisin sud-africain, et le pays commence à oublier les temps difficiles de la guerre civile. Comme partout, les mouvements culturels ont accompagné les soubresauts de l’Histoire, marquant chaque génération du sceau de ses difficultés et de ses interrogations. De son parcours original, de son isolement aussi, le Mozambique a fait émerger des courants artistiques dont la singularité se révèle aujourd’hui une force à la fois créatrice et contraignante.
Sortir de la guerre
Gonçalo Mabunda a 25 ans, l’âge de son pays indépendant. Moitié de vie de guerre, moitié de vie de paix. La guerre civile a pris fin en 1992 et depuis sept ans, Gonçalo s’est lancé dans la sculpture. Sans formation initiale, il a commencé à travailler avec l’appui d’un projet social visant à échanger les armes dispersées dans le pays contre des outils pour travailler la terre. Intégré au Nucleo de Arte, association d’artistes créée dès 1921, il fait partie d’un groupe de sept jeunes sculpteurs associés au projet de transformation d’armes en objets d’art. En janvier dernier, la découverte de 450 armes, vestiges de la guerre, à l’intérieur du pays, fait dire à Gonçalo qu’il ne manquera pas de sitôt de matière première. Néanmoins, d’une démarche qui était au départ un engagement politique et symbolique en faveur d’une culture de la paix, a surgi progressivement un travail plus recherché, plus varié aussi. Les armes ne sont plus seulement les armatures originales de chaises ou de bancs mais construisent des corps humains, au point de s’identifier avec chacun des membres, des muscles et des articulations de figures toujours plus stylisées.
Même si la génération de Gonçalo reste marquée par la guerre, il existe aujourd’hui à Maputo une volonté de sortir des chemins creusés, dès 1950, par les années de lutte, de souffrance, d’abandon. Le politique ne domine plus le discours artistique. On assiste ça et là à un retour vers l’intime, sensible aussi bien dans l’œuvre littéraire de Mia Couto que dans les travaux d’artistes plasticiens plus jeunes (Radiante, Silvia Bragança, Marcia Tomo) exposés lors de l’édition 2002 de Musart, manifestation soutenue depuis dix ans par le Musée National des Arts. De ce retour vers soi et de ce dévoilement d’individualités surgissent aussi davantage de confrontations et de conflictualités. Sans pour autant que la nouvelle génération de peintres et de sculpteurs, dont beaucoup travaillent au Nucleo de Arte, parfois en étroite cohabitation avec des artistes plus âgés, se revendique d’une idéologie de rupture.
L’engagement pour la communauté reste un leitmotiv fort des courants artistiques mozambicains, conscients d’être dans un pays qui a tant de besoins. Mais le débat sur la place de la culture dans la société civile a évolué. Dans un pays où l’habitude était de tout recevoir de l’Etat, de la paire de chaussures à l’objet culturel, les artistes comme les structures institutionnelles aspirent à un changement de mentalité. C’est ainsi que la Direction de l’action culturelle du ministère de la Culture s’attache à stimuler la participation de la société civile à la vie culturelle en cherchant notamment à promouvoir le lancement d’associations. Mais le coût prohibitif de l’enregistrement d’une association au ministère de la Justice montre combien le chemin est encore long. Ce sont les associations créées au lendemain de l’Indépendance et dans les années 80 qui constituent encore les armatures du développement culturel, notamment grâce au soutien apporté par les multiples coopérations présentes au Mozambique.
La question des espaces culturels est également à l’ordre du jour. Certes, Maputo ne manque pas réellement de lieux d’exposition ou de salles de spectacles, mais la situation s’inverse radicalement dès que l’on sort de la capitale.
Un stage de formation au journalisme culturel organisé en février à Maputo a relancé le débat, en berne depuis quinze ans, sur la place de la culture dans les médias. Parallèlement, le mécénat privé commence à se développer : la compagnie nationale des télécommunications TDM s’associe chaque année à une exposition de peinture et à un concours littéraire. L’entreprise mozambicaine et sud-africaine Mozal, la plus grande industrie du Mozambique, a créé en son sein un département de soutien aux actions culturelles.
La vie culturelle mozambicaine semble donc être dans une période de transition, tant dans ses interrogations artistiques que dans le développement de nouvelles structures. Les grandes figures tutélaires, tels Malangatana (peinture) ou Alberto Chissano (sculpture), restent des références. Les travaux de dix sculpteurs et peintres réunis le mois dernier dans la maison natale de Chissano à l’occasion du huitième anniversaire de sa mort, témoignent de la fidélité à cet héritage. En même temps, les réflexions individuelles expriment aujourd’hui le besoin de sortir d’une histoire artistique collective enracinée dans la souffrance, tout en explorant de nouveaux modes d’implication au sein de la communauté.
Entrer dans la fantaisie
Sergio Santimano est un photographe d’une quarantaine d’années. Formé, comme la plupart de ses collègues, à l’école de photo-journalisme initiée par Ricardo Rangel, il s’interroge aujourd’hui sur l’évolution de son art. Pour lui, il est temps que le Mozambique s’ouvre à la fantaisie. Il envie l’audace des photographes congolais dont il a découvert les œuvres aux rencontres photographiques de Bamako en 1998. Il étudie avec minutie la force individuelle des portraits des studios maliens et sénégalais des années 50. Pour lui le temps de la photo documentaire à sujet collectif, prise de face, sautant au visage du spectateur, appartient à l’histoire du Mozambique. Les deux œuvres qu’il présente à l’occasion de l’exposition collective fêtant le 21ème anniversaire de l’Association des photographes montrent bien son désir d’ouverture : Badru-o meu amigo de infância (Badru – mon ami d’enfance), une photo en couleurs prise de côté et en contre-plongée ; A cozinha dos meus antepassados (La cuisine de mes ancêtres), une photo en noir et blanc dont le sujet principal est un animal. De la même façon, le travail de Luis Pedro Basto, né à Maputo en 1969, montre comment, influencé au départ par l’école du photo-journalisme, il s’intéresse aujourd’hui aux chocs engendrés par la ville. Alors qu’il était quasi impossible de circuler dans le pays pendant la guerre, le mouvement et la circulation reprennent vie dans la photographie mozambicaine. Par ailleurs, Santimano reconnaît la chance qu’il a eu de pouvoir voyager et par là même d’ouvrir ses horizons. Pour beaucoup, qui sont restés au Mozambique, l’adversité de la vie quotidienne reste au centre de l’objectif.
De même, dans les arts plastiques, la recherche anthropologique perd de son influence laissant plus d’espace au trajet individuel. L’émergence dans les années 90 d’une artiste makonde loin de tout héritage idéologique, Renata, est à souligner. Son travail, forgé dans la tradition, s’est développé à partir de son histoire individuelle. Ses œuvres en céramique, reprenant une part de l’héritage des masques makonde, intègrent une dimension intime, de vie quotidienne féminine, non dépourvue d’espièglerie.
Notons surtout que les travaux, photographiques, plastiques ou littéraires au Mozambique ne s’inscrivent pas dans la démarche démonstrative d’une revendication africaine forte. Il n’est nul besoin pour un artiste mozambicain, nourri d’une histoire de métissages multi-séculaires, de crier son africanité à la face du monde occidental. La réalité intime de nombreux artistes, une part d’eux-mêmes attachée à trois continents, Afrique, Europe, Asie, liée simultanément à l’isolement de leur pays pendant plusieurs décennies, est sans nul doute le creuset qui permettra une créativité à venir plus libre et imprévisible. Le dixième anniversaire des accords de Paix qui sera fêté en octobre 2002 donnera-t-il le signal de cette entrée en fantaisie ?

///Article N° : 2212

  •  
  •  
  •  
  •  
Les images de l'article
A noiva © Sergio Santimano
A cozinha dos meus antepassados - Goa © Sergio Santimano




Laisser un commentaire