Nesma, d’Homeïda Behi

Les sales petits secrets

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En sortie sur les écrans français le 18 décembre et présenté comme le premier long métrage de l’après-révolution tunisienne, Nesma fait rupture avec les films de l’enthousiasme révolutionnaire. Son pessimisme lucide rend compte de la période actuelle qu’il éclaire en ancrant son personnage principal dans les compromis du passé.

Nesma est là pour rappeler que nous avons tous ce que Deleuze appelait « nos sales petits secrets ». Nous nous sommes tous compromis ici ou là, un peu ou beaucoup. Durant des décennies de dictature, les Tunisiens n’y ont pas échappé et si la liberté d’aujourd’hui est appréciée de tous, chacun évite de se regarder en arrière.
C’est pourtant ce que fait ce film noir, à travers un suspense psychologique bien ficelé où Youssef, un agent immobilier (Farid Elouardi), est victime d’un faussaire qui utilise son nom et ses comptes en banque. Craignant la résurgence du passé, il évite d’en parler à sa femme française (Laure Atika) et creuse ainsi la crise du couple. Autour d’eux, la fille de leur domestique s’émancipe sous le regard de son jeune frère qui apprend ainsi à le faire, nouvelle génération qui échappe aux compromissions de leurs parents et expérimente la liberté. Contrepoint des adultes, les enfants veulent sans cesse sortir au soleil alors qu’on leur demande de rester enfermés derrière les volets et de se protéger de la chaleur de ce mois d’août qui baigne tout le film d’une pesanteur dont on ne sait comment sortir. Et de fait, Youssef devra continuer à vivre avec un terrible secret.
On ne saura pas grand chose de cette histoire, de ces personnages, de cet avocat cassé par la prison : le film ne livre pas les réponses, préfère laisser le doute planer, de même que sous la dictature régnait la règle des trois singes (ne voit pas, n’entend pas, ne parle pas). Derrière la face visible de chacun se cache un autre, un double d’ombre que tous ont appris à bien masquer. Lorsque le double de Youssef se déclare tout en restant caché, il bouleverse tout l’édifice. A la fois révélateur de son passé trouble et menace insaisissable dans le présent, il confronte Youssef à ses limites, lui qui pensait bien se débrouiller.
La lenteur, la fixité des plans et la retenue généralisée soutiennent certes la cohérence globale en accentuant la pesanteur ambiante, mais ont tendance aussi à plomber un film où les quiproquos et les surprises sont peu accentués. Si la villa Nesma a pour fonction d’être le château hanté de la dictature et de la personnifier, sa géographie ne sert elle aussi que peu ce dessin dans le film. Difficile dès lors d’imaginer qu’une brise (nesma) se mette enfin à souffler, à l’image de la situation en Tunisie où l’avenir politique immédiat semble bien bouché.

///Article N° : 11921

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