Nous irons vivre ailleurs, de Nicolas Karolszyk

Les ambiguïtés de l'esthétisme

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En sortie dans les salles françaises le 11 décembre, journée mondiale des droits de l’homme, le premier long métrage de Nicolas Karolszyk s’ajoute à une série de fictions sur les clandestins, parfois réalisées par de grands noms du cinéma (Jean-Pierre et Luc Dardenne, Stephen Frears, Costa-Gavras, Ken Loach, Michael Winterbottom, etc.) et dont le succès de The Visitor (Tom McCarthy, 2008) et surtout de Welcome (Philippe Lioret, 2009) ont imposé la thématique sur le mode d’une réflexion sur l’état d’une société qui se révèle dans la façon dont elle exclut. Mais ici, les choix esthétiques du film semblent mettre cette réflexion en danger.

« Nous irons vivre ailleurs » : c’est ainsi que se termine la chanson de Félix Leclerc, Mes longs voyages, qui clôt le film. C’est une chanson d’amour. Autant dire que c’est l’exact opposé de La Pirogue de Moussa Touré, qui ne portait que sur le drame du voyage. Dans Nous irons vivre ailleurs, ce voyage en pirogue est éprouvant mais n’occupe qu’un moment du film et se termine dans les bras des douaniers puis de l’assistante sociale espagnols. L’amour, c’est ce que voudrait trouver Zola, Congolais transitant par St Louis du Sénégal pour arriver en Europe : l’amour au sens d’une ouverture humaine, d’une ouverture du coeur, d’un soutien pour sortir de la galère. Il ne le trouvera d’abord qu’auprès de Roms vivant dans un bidonville (eh oui, les bidonvilles sont revenus !).
Car c’est la dureté de son parcours qui fait la trame du film, du poids du chômage au Congo à l’insécurité de la clandestinité face aux contrôles policiers. Le projet est de faire sentir le poids de cet engrenage, mais pour ne pas tomber dans la chronique réaliste ou l’explication de texte, Nicolas Karolszyk multiplie les ellipses et les respirations poétiques sur une musique pénétrante. L’ensemble du film est soumis à un filtre qui ternit les couleurs pour accentuer cette poétisation du récit, lequel, malgré la dureté du parcours de Zola, apparaît par moments comme un conte de fée (transport en avion, tribunal, rencontre amoureuse).
Karolszyk fait lui-même référence à Melville, que l’on retrouve dans la mise-en scène distanciée, la figure du loup solitaire et blessé, les décors réduits au minimum mais aussi dans la volonté d’abstraction. Autre référence assumée, le réalisme poétique, et c’est vrai qu’il y a du Quai des brumes dans ces ambiances blafardes. Le prosaïque laisse sans cesse la place à un lyrisme poétique cherchant à cerner le ressenti d’un personnage au départ bien vivant puis forcé de régresser sous l’effet de la traque policière.
C’est alors que son personnage de résistant silencieux perd de son éclat, et en tout cas de sa noblesse et de sa dignité, lorsqu’il s’en tire par une violence aussi brutale que celle qu’il subit dans son impasse. Voilà de quoi alimenter les débats des organisations de défense des droits de l’homme et des migrants qui soutiennent le film (FIDH, LDH, GISTI, MRAP).
Il n’est pas sûr que le réalisme subjectif à la limite du névrotique qui sert à dépeindre le parcours d’un personnage accablé par la fatalité et les dispositifs administratifs et policiers aide la figure du clandestin à sortir de l’assignation fantasmatique qui lui colle à la peau. S’il est clair qu’il est soumis à l’asservissement des petits boulots, à l’indécence des taudis et au purgatoire de la répression, et que la force de la fiction est de lutter contre l’invisibilité de ces blessures (pour reprendre le titre du film de Nicolas Klotz, 2005, qui recréait un centre de rétention), il est moins sûr que l’esthétisme de ce film soit le meilleur choix. Ne contribue-t-il pas en effet à une essentialisation du héros voyageur dont les ressorts vont de la honte à l’idéologie, qui parce qu’ils érigent la différence comme insurmontable, ne sont pas les meilleurs chemins pour percevoir la commune humanité du clandestin, seul espoir de dépasser les préjugés ?
Le réalisme poétique s’apparente dès lors au « pays vieux » qu’évoquait Félix Leclerc dans sa chanson.

///Article N° : 11920

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