N’Etre de Charline Effah

La dette d'une vie

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N’Etre ! Il y a quelque chose de troublant dans ce titre. A l’entendre, N’Etre n’est rien d’autre que le verbe naître, l’acte de venir à la vie. Sauf que le N’ vient apposer sa négation : le néant du devenir. Voilà donc un roman aux entrées multiples. Une invitation aux attentions, aussi. Le tout porté par une écriture poétiquement envoûtante.

Lucinda ou la blessure

Lucinda, le personnage du roman, est un être blessé. La société, où elle vit, est une jungle contre laquelle elle doit se battre. Jusque dans la reconnaissance de l’intime, de qui la mise au monde. Pas du ventre qui l’a portée, mais du mâle de la semence. Car, au cours des soirées et repas de famille, quand le cercle semble au complet, elle froisse les draps, murmure au balcon d’une fenêtre sa quête. À la recherche d’un bras protecteur, et d’une parole qui la reconnaisse. On lira au détour de paroles codées, de nuits esseulées, de gardes répétées chez une tante, qu’un Américain était passé par là. Du temps où sa mère, Medza, se sentait trompée, abandonnée à son sort malgré les sacrifices consentis pour Le Père. Perdue donc. Entre deux services rendus, de bouillie servie, l’astre qui avait dégainé fit mouche avec sa flèche. Ainsi naissent les enfants non choisis. Comme Lucinda.

Adultère et lâcheté

Le reste, c’est dans les anecdotes filées et confessées, qu’on le trouvera. Lucinda écoute des voix, touche du pouls les êtres qui l’entourent, redoute les vies incertaines. Méfiante à tout, plus rien ne lui inspire confiance. Pas même ce ménage à trois, avec Amos déjà marié mais qui promet de s’occuper d’elle. Lucinda scrute les détails et redoute la réédition des traces du lâche père, et la reproduction de l’amère vie de sa mère. Mais elle est décidée à en découdre avec son passé. Et les mots pas assez durs pour l’exprimer. Puisque, quand on décide de regarder en face un destin qui nous brime, cache mal ses trahisons, on ne prend pas de gants. On montre l’objet, sans baisser les yeux, et on dit : TU ! C’est le courage assumé de Charline Effah qui « mange son piment dans la bouche » de Lucinda Bidzo. On a rarement vu dans les productions africaines un dialogue aussi direct, voire directif, entre une fille et sa mère. Cela frise l’insolence, s’il ne s’agissait d’une œuvre littéraire. Alors, pas de bûcher pour blasphème.
Cela montre également la liberté que se donne Charline Effah, docteur en littérature et femme épanouie dans un pays, la France, où les frontières individuelles ne sont pas restreintes. Aucun regret, puisque la littérature y gagne. Surtout que la liberté, dans N’Etre, est conduite dans une langue épurée que surplombent des images de mots savamment calibrés.
Le livre de l’enfant de Minvoul, Nord du Gabon, porte un souffle volcanique. Cependant, de lecture facile, pas d’ennuis pour le lecteur avide d’intrigues bien menées. Sortir de l’ombre adultère est un contenu fort de ce roman qui élève le mur de la littérature gabonaise. Et les lettres africaines se dotent d’une nouvelle signature : Charline Effah!

N’Etre de Charline Effah, La Cheminante, juin 2015///Article N° : 13217

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