Nicolas Nabajoth et l’expérience nostalgique de la Guadeloupe industrielle

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L’objet abandonné est souvent un moteur esthétique. Plus besoin de citer ceux qui du ready-made au cubisme analytique, en passant par le Nouveau Réalisme jusqu’au Pop Art ont fait leur ces objets au bord de l’oubli dont la mémoire nous hante.

Nicolas Nabajoth, jeune photographe guadeloupéen, figure aisément sur cette longue et interminable liste d’artistes qui vont là où la vie flotte entre deux mondes, au confluent de la présence et de l’absence.  » L’arrière-cour du commerce de marchandises en Guadeloupe « , installation photographique présentée jusqu’au 7 octobre au festival des Francophonies en Limousin, dresse l’iconographie portuaire de l’archipel guadeloupéen sur les sites des ports de Jarry à Baie Mahault, Pointe à Pitre, de Basse-Terre, l’appontement de Folle Anse à Marie-Galante et le port de plaisance de Bas du Fort.
Alignés les unes à côté des autres, les photographies noir et blanc s’offrent comme des arrêts sur image, minutes atemporelles d’une architecture monde où règnent les oppositions. L’homme et la machine, la grandeur et la petitesse, la mécanique et le geste. De cette glaise factuelle et empirique naît une autre matière à extraire. Celle des réalités économiques, géographiques et institutionnelles complexes qui ont façonné l’activité de croisière et de plaisance de l’île. Hommage nostalgique à la Guadeloupe natale, l’artiste fixe le visage d’une belle oubliée et de ceux qui travaillent au sein du ventre de la bête.
L’exposition se découvre frontalement et spatialement puisqu’elle suppose de faire l’expérience de la traversée. Une corde jonchée sur le sol se lit comme le garde-corps fragile du temps et de l’espace. À bâbord, un enregistreur diffuse les sons d’un bateau à quai comme sur un ponton. À tribord se trouve un container bien ficelé, comme sur un fond de cale.
Puis sur les photographies, la lumière acide des matins en bords de mer modèle les navires amarrés au port en des sculptures de métal et de fer. Chez Nabajoth ce n’est plus l’émergence de la forme qui s’avère essentielle mais bien la mise en relation de ses composants. Dans ce réseau d’hommes-machines qui se complexifie à mesure que le jour se réduit au profit des profondeurs abyssales, le visiteur est tenté de chercher de nouvelles possibilités de narrations sur le visage de ces hommes pris dans le vif de leur activité, au cœur de ce labyrinthe de tuyaux d’aciers. Mais les photographies montrent tout. Il n’y a pas de mystère révélé, juste des hommes devenus, par extensions de formes et de faits, une suite logique à la machine. L’artiste se revendique de la perdition de cette mémoire et exemplifie pour cela les points de vue de cette relation particulière du docker au bateau, de l’homme à la mer.
Dommage que la plasticité qui en émane soit circonscrite dans un format moyen (moins de 1m x 1m) qui conduit par moments à faire du tout une œuvre moyenne. Dommage que l’aspect granulé des photographies comme les pigments sur une peau tachetée de rousseur n’ait pas été relayé dans le choix d’un papier plus rigide, plus ferme, en harmonie avec le caractère même du sujet. Finalement, la présentation dessert plus qu’elle n’avantage le propos artistique. À se demander si Nabajoth ne s’est pas laissé engloutir, comme les manutentionnaires qu’il photographie, par les appels venus des profondeurs des mers. Si Francophonies en Limousin est avant tout un festival de théâtre et d’auteurs, il confirme avec cette présentation qu’un écart de conduite d’un projet peut parfois couler à flot…

///Article N° : 6974

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Les images de l'article
Port-Basse-Terre 1 © Nicolas Nabajoth
Port-Basse-Terre2 © Nicolas Nabajoth
PortFolle-Anse2 © Nicolas Nabajoth




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