« Je m’inspire de la forme recouverte par l’information dans les médias pour créer »

Entretien de Jessica Oublié avec Grace Ndiritu

25 juillet 2007
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Artiste aux milles et unes facettes, Grace Ndiritu manie l’art de la performance avec sensualité et provocation. Tour à tour femme voilée et dévoilée, elle met un point d’honneur à faire de son propre corps le support de tous ses combats. De ses oripeaux artistiques la jeune plasticienne anglaise d’origine kenyane parvient à construire un message politique fort. Réévaluer les définitions que les médias construisent de l’Autre.

Vous êtes d’origine kenyane et vivez à Londres depuis toujours. Comment se passe la réception de votre travail chez vous ?
Je suis née à Birmingham et habite actuellement à Londres. J’ai étudié à la « Winchester School of Art » de Londres et à « De Ateliers » d’Amsterdam. Depuis 2004, j’expose dans de nombreuses galeries londoniennes et vient de terminer un projet de résidence aux studios Delfina de Londres. En 2005, j’ai par ailleurs participé à la 51ème biennale de Venise. Pour autant, une partie de mon identité continue d’évoluer aux prises avec des stéréotypes négatifs que les médias perpétuent à propos des noirs en général. Certaines personnes au Royaume Uni ont déjà tenté de me classer parmi les artistes noirs britanniques. Mais je me bats pour faire respecter mon individualité. Pourquoi ne peuvent-elles tout simplement pas m’accepter pour ce que je suis, une artiste, un être humain ? C’est parfois même insultant. Alors même que j’appartiens à la classe travailleuse, j’ai par bonheur grandi dans un foyer ouvert au débat politique, aux différents styles de vie et de religion. Cependant, depuis mon plus jeune âge, j’ai été confrontée aux plus grosses idées reçues sur le ghetto.
Quel rapport entretenez-vous avec l’univers des médias ?
Je m’inspire de la forme recouverte par l’information dans les différents médias pour créer. Je les transpose ainsi dans des œuvres comme Absolut Nativ, Desert Storm ou encore Time. Pour autant, mon travail est différent de celui du journaliste ou du documentariste car j’essaie de transcender la nature du média que j’utilise en quelque chose d’autre. Lors d’une exposition à la Chisenhale Gallery où je présentais l’œuvre « Responsible Tourism » (2007), j’ai fait l’examen des rapports qu’entretiennent les africains et les occidentaux du point de vue de leur image photographique et vidéo respective. Les images stéréotypées d’une Afrique encline à la pauvreté sont montrées dans un contexte d’unification de l’information. Et finalement les grands médias montrent ces évènements comme ils font la promotion du Live 8.
A propos de cette œuvre, j’ai écrit le petit manifeste suivant, qui, je pense, correspond bien à votre question :
Ce n’est pas un road movie
Ce n’est pas la vidéo d’un journal intime
Ce n’est pas une vidéo de vacances
Ce n’est pas un documentaire
C’est du tourisme responsable
Dans la vidéo « Times », une jeune femme noire est voilée, agenouillée sur le sol elle prie. Tout ce travail se construit autour d’une dualité « public » et « privé ». S’agit-il d’un portrait? Et du quel ?
Dans la vidéo « Times », j’amorce un mouvement spécifique de prière qui m’a été présentée par l’une de mes amies musulmanes. J’en fais vraiment une chorégraphie personnelle. Le projet consistait à montrer le visage voilé d’une femme musulmane priant, comme le dit le titre, à la mémoire  » des otages britanniques disparus ». Le but étant d’attester de la manière dont la majorité des occidentaux s’empressent de relater une guerre dès lors qu’elle affecte leurs propres peuples. Cependant, les deux facettes d’une guerre sont rarement vues ensemble au sein du même cadre. J’ai réalisé « Times » pour niveler le champ de lecture des rapports que nous entretenons avec une image. J’ai en quelque sorte voulu brosser le portrait de notre époque actuelle.
Votre travestissement induit-il que dans notre époque contemporaine l’information est elle-même en proie à l’ illusion ?
Il est facile de penser que je dois être musulmane à travers une telle œuvre. Mais il n’en est rien… Il ne s’agit pas d’un autoportrait, mon projet à une portée beaucoup plus universelle que ma personne. Mon rôle est similaire à celui du signifiant. Du terroriste jusqu’à la femme au foyer, je réalise simplement que je peux ressembler à n’importe qui. Mes œuvres sont finalement le reflet de nombreuses de mes colères. Entre autres, l’exploitation des impuissants est une vraie source d’inspiration. « Times » a plusieurs niveaux de lecture. En plus de la nature du déguisement, elle aborde la question de l’illusion que constitue la guerre en Iraq. Ce qu’elle traduit, c’est l’exagération des grands médias qui se disent directement ou indirectement affectés par une guerre à laquelle ils ont plus ou moins participés… A mon avis, la seule chose réelle est la peine que ressentent les gens aux deux bords du conflit !
Le choix du magazine « Times » ne semble pas anodin. Peut-on y lire une critique générale du « logo » comme gage de qualité et donc de confiance?
Le nom de ce magazine est connu de tous. Mais le terme de « temps » est polysémique et revêt des significations diverses et ambigües selon les cultures. Cependant, utilisé comme suit, il devient fallacieux. En effet, la vidéo peut paraître simple, parce qu’elle est construite à partir d’une image vidéo fixe. Mais le temps est beaucoup plus complexe dans cette œuvre qu’il n’y paraît. Mon corps tout entier y est occupé à exécuter cette performance pour lui et lui seul. L’image est juxtaposée au logo du magazine Times renvoyant ainsi à sa dimension globale et globalisée. Cette construction graphique problématise la confiance que nous accordons à ces marques internationales comme le « Times ». Celles qui ont la prétention de garantir une « preuve juste » des questions liées au processus démocratique du monde libre…
Finalement, peut-on conclure sur l’idée que vous êtes le message du medium pour détourner la fameuse citation de Mc Luhan, « le medium est le message »…
Je travaille la performance comme un véritable médium. J’aime mixer le son, le texte, les images, les objets et le textile au sein d’un même projet de vidéo performance. Finalement, avec le DVD, c’est une merveilleuse chose qui revient à la vie dès qu’elle est projetée. Avec aucun autre médium il m’est possible d’aussi bien confronter le formalisme de la peinture tel un spectacle sur MTV… Il y a quelques années, j’ai réalisé que les médias utilisent beaucoup d’information pour ériger de nouvelles craintes et élaborer une sorte de culture de la peur. Tout ce qu’ils font c’est envoyer à notre subconscient une information subliminale négative qui affecte notre manière de voir et de penser le contenu de cette information. Ainsi, à travers mon yoga et ma méditation, j’ai beaucoup appris sur la façon dont l’énergie électromagnétique fonctionne par des résonnances. J’ai ainsi réalisé qu’à travers mes vidéos, je pouvais transmettre une information subliminale positive. Je fais maintenant le travail inverse des médias.

1. Série de concerts qui a eu lieu au début du mois de juillet 2005 dans les pays membres du G8. Le Live 8 coïncide avec le 20ème anniversaire du Live Aid. Cette campagne vise à faire pression sur les dirigeants des pays les plus riches pour qu’ils effacent la dette publique des pays les plus pauvres et améliorent l’aide humanitaire et économique.///Article N° : 6979

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Les images de l'article
Grace Ndiritu, desert strom, video, 2004 © Grace Ndiritu
Grace Ndiritu, Absolut Native, video, 2003 © Grace Ndiritu




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