Nigeria : le géant de la photographie

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En Afrique de l’Ouest, le Nigeria reste le passage obligé pour qui veut s’approvisionner en matériel photographique, sans trop débourser. Doté d’un riche patrimoine photographique, le pays « exporte » des produits, mais également des photographes, encore très présents dans certains pays comme la Côte d’Ivoire et le Niger.

Le Nigeria, avec ses quelques 120 millions d’habitants, est le pays le plus peuplé d’Afrique et le premier producteur africain de pétrole. Malgré des bases fragilisées par une grande instabilité politique, le « colosse aux pieds d’argile » conserve une aura particulière à travers toute la sous-région. Véritable plaque tournante du commerce international, bon nombre de produits manufacturés (tels que plastiques, médicaments, pièces détachées de véhicules, matériel électronique, photographique, etc.) proviennent ou transitent par le Nigeria. Lagos, ville tentaculaire, est un centre névralgique, avec sa douzaine de « supermarchés » à ciel ouvert, tous immenses, chacun spécialisés dans un domaine. On trouve de tout, y compris l’appareil photo dernier cri. C’est dans ce pays où le métier de photographe est très tôt reconnu, que sont ouverts les premiers laboratoires couleur d’Afrique de l’Ouest, dès la fin des années 1960.
Les débuts de la photographie au Nigeria remontent à la toute fin du XIXe siècle. En Afrique de l’Ouest, la profession s’est d’abord développée dans les villes côtières. A Lagos, dès les années 1880, apparaissent les premiers studios professionnels tenus par des Sierra-Leonais, des Libériens ou des « Brésiliens » (anciens esclaves affranchis ou leurs descendants). Parmi eux, se trouvent H.S. Freeman, Emmanuel Rockson, Alfred Mamattah ou encore George S.A. da Costa. Ces photographes sont de véritables professionnels, capables de répondre à toutes sortes de commandes (portrait, reportage, publicité, architecture, etc.). Une fois revenus sur leur terre d’origine, enrichis par les acquis d’un long séjour à l’extérieur, ils forment l’élite intellectuelle et professionnelle de Lagos, et d’autres villes en vue comme Abeokuta et Ibadan. Ils vont transmettre leurs savoirs aux populations autochtones, scolarisées par ailleurs dans des missions chrétiennes, bien implantées en Pays Yoruba et Ibo. (1)
Le rôle des missionnaires chrétiens (« créoles » pour la plupart), investis d’une mission autant « civilisatrice » qu’évangélisatrice, n’est pas à négliger non plus dans la diffusion de la photographie. Ce contexte particulier a permis aux populations côtières d’entrer intensément en contact avec la culture occidentale (l’Europe et l’Amérique du Nord, où dès les années 1920, l’élite part se former). Dès les années 1920-1930, l’armée coloniale joue également un rôle important dans la diffusion du médium. Beaucoup de soldats nigérians reçoivent une formation de photographe, et à leur retour, transmettent leurs savoirs.
C’est d’ailleurs dans ce contexte que se développe l’utilisation de la « pinhole camera » ou « box-camera » (sorte de mini-chambre noire en bois, de fabrication artisanale, munie d’une lentille, avec diaphragme ou non). La « pinhole camera » permet de réaliser des identités-minute, à moindre frais, en toutes circonstances. Le « wait and get » (qu’on pourrait traduire par « identité-minute ») est toujours d’actualité au Nigeria : il demeure le moyen le plus économique de pallier les coupures incessantes d’électricité et d’eau dans le pays.
Parmi les photographes militaires initiés dans l’armée coloniale, se trouve le père de J. A. Fagbohun. (2) Muté à Kumasi au Ghana (ex- Gold Coast), il revient au Nigeria après la Première Guerre mondiale, pour devenir le premier photographe dans la région d’Ekiti. Son fils reprend le flambeau dès 1939 et part faire son apprentissage dans un studio d’Ibadan pendant trois années au moins, comme le veut la tradition. J.A. Fagbohun (né en 1923) est l’actuel Président de la NPPA (National Professional Photographers Association), créée en 1947.
Les années 1950-60 marquent un véritable boom dans la profession qui gagne ses lettres de noblesse à travers quelques grands noms (Jackie Phillips, Billyrose, Peter Obe -reporter pour le Daily Times, connu pour avoir couvert la guerre civile du Biafra-, Sunmi Smart-Cole, et tant d’autres). Dans les années 1960, le nombre de studios s’accroît considérablement. En 1963, Ibadan compte déjà 397 photographes professionnels. La photographie fait dès lors partie du paysage quotidien : de la simple photo d’identité (nécessaire pour toute démarche administrative) à l’incontournable photo de mariage, en passant par la célébration des anniversaires, des Diplômes, de tous les événements qui jalonnent la vie d’une personne jusqu’à son dernier souffle (dans les journaux, les avis de décès reproduisent en pleine page le portrait photo des défunts).
L’arrivée de la couleur dans les années 1970 renforce, dans un premier temps, la vitalité des studios. La nouveauté de la couleur pousse même certains à s’équiper pour développer et tirer eux-mêmes la couleur de façon artisanale. Mais au tournant des années 1980, ils sont vite dépassés par la suprématie des grandes firmes industrielles (comme Agfa). Bola Ogun, propriétaire de la chaîne de laboratoires Fototek et Photo-Palace (une cinquantaine de magasins, surtout implantés dans le Nord), reste l’exemple le plus célèbre.
De cette « ère de la couleur » naît une nouvelle génération de photographes appelés « free lance » : ils n’ont plus besoin d’investir dans un studio, même si cela reste leur but, ils se contentent d’un appareil et vont au devant du client, en leur proposant des poses en couleur dans un délai minimum d’une heure, le temps de passer au laboratoire le plus proche. Ce qui change des délais de deux jours en moyenne dans les studios.
Le phénomène des photographes « free lance » a entraîné, comme dans les autres pays d’Afrique de l’Ouest, le déclin progressif des studios professionnels qui se sont reconvertis dans d’autres activités, notamment la vidéo.
Autre domaine très actif au Nigeria, même si des problèmes subsistent : la photographie de presse. Aujourd’hui, la plupart des photojournalistes nigérians se forment soit au Yaba College of Technology (à Lagos), soit au Nigerian Institute of Journalism (à Ibadan). La plupart des anciens ont fait leurs premières armes en Angleterre ou aux Etats-Unis.
Quotidien exemplaire, The Guardian compte actuellement une dizaine de photographes salariés qui ne sont pas des « reporters » au sens occidental du terme. Les photographes du Guardian sont à la fois journalistes et photographes. Parce que le journalisme n’est pas un métier de tout repos au Nigeria, bien souvent, les photographes utilisent des téléobjectifs puissants, pour se faire discrets. Citons le parcours brillant de Ray Onwemegbulem qui a rejoint le Guardian en 1990. Depuis, il a reçu de nombreuses distinctions, dont le Reuter Fellowship Award et collabore régulièrement avec des revues internationales (par exemple, en France, Courrier International).
Le Nigeria, géant de la photographie ? Outre un patrimoine photographique très riche, le Nigeria peut s’enorgueillir de posséder le « rayon photo » le plus fourni d’Afrique de l’Ouest : nombreux sont les commerçants et photographes de la sous-région, à venir s’approvisionner en matériel jusqu’à Lagos, Ibadan et même jusqu’aux grands marchés de la région Ibo.
Lagos a deux adresses : Alaba International Market et Lagos Island. Là-bas on recense par dizaines des magasins uniquement spécialisés dans la vente de matériel photographique, remplis d’appareils, d’accessoires divers, de piles, de pellicules, de caméras vidéo… à des prix imbattables.
Le Nigeria exporte aussi son savoir-faire : les migrants nigérians ont eu pendant longtemps dans leurs pays d’accueil (le Ghana, le Niger, la Côte d’Ivoire, le Cameroun, etc.) le monopole de certaines professions, parmi lesquelles la couture, la coiffure, la mécanique et la photographie. En Côte d’Ivoire, les Yoruba originaires du Nigeria (qu’on désigne par « Nago » ou « Anago ») passent pour être les premiers photographes du pays (cela est vrai aussi des Ghanéens). Beaucoup de photographes de studio ivoiriens ont hérité du savoir-faire et du matériel de leurs collègues nigérians. Cette influence se ressent par exemple dans l’emploi de décors peints en noir et blanc, représentant le plus souvent des paysages urbains (des buildings, des autoroutes, des aéroports, etc.), qui étaient très en vogue dans les années 1960-70. Les goûts ont évolué depuis : on préfère la couleur, les fonds unis ou fleuris… Le chercheur Tobias Wendl parle d’une « Nigerian Connection » qui aurait pris naissance au Ghana, à Sekondi (Anthologie de la Photographie africaine, Revue Noire, 2e éd., 1999, p. 146). Autre touche très nigériane, et même Yoruba : le portrait d’une personne reproduit deux fois sur le même tirage. Dans n’importe quel studio d’Afrique de l’Ouest où officie (ou a officié) un photographe nigérian, on retrouve en vitrine ces « portraits doublés », clin d’œil à la gémellité qui fait l’objet d’un culte spécial en pays Yoruba, l’Ibeji. (3) Et ce ne sont là que quelques exemples.
Le métier de photographe à ses débuts dévalorisé dans bien des pays, ne l’était pas au Nigeria. Si bien qu’aujourd’hui, on ne peut occulter la place prépondérante qu’ont occupé des pays tels que le Nigeria et le Ghana dans la diffusion de la photographie en Afrique de l’Ouest. A Bamako, décrétée capitale de la photographie depuis bientôt sept ans, je me suis plusieurs fois laissée entendre dire que Nigérians et Ghanéens, qu’on a vu parcourir tous les villages d’Afrique à l’indépendance, leur chambre sur le dos, avaient inventé la photographie !

(1). A noter que dans le nord du Nigeria (en Pays Hausa), les missions butent face à l’islam et à la politique d’indirect rule instaurée par les Britanniques. Ce qui a pour conséquence de retarder le développement économique.
(2). Propriétaire du studio Crosby à Ibadan et Président de la NPPA, Association des Photographes Professionnels du Nigeria.
(3) Lire l’article de Marilyn Houlberg : « Ibeji images of the Yoruba », African Arts, vol.VII, n°1, 1973, pp. 20-27, 91-92
Erika Nimis
Erika Nimis est Doctorante en Histoire à l’Université de Paris I. Elle travaille sur la diaspora des photographes yoruba du Nigeria en Afrique de l’Ouest.
Babatundé Ayindé Okoya
Babatundé Ayindé Okoya, dit Babatundé, est né en 1961 à Ibadan (Nigeria). A 20 ans, il obtient un diplôme de technicien radio et télévision. De 1990 à 1994, il est tour à tour technicien, monteur, acteur et producteur de films vidéo. Par la suite, il devient photographe indépendant. Sa rencontre avec le musicien Fela dans les années 1990 est déterminante pour son travail.
Bibliographie
Dans le milieu des années 1970, le chercheur américain Stephen Sprague est le premier à étudier la photographie proprement africaine, avec un travail pionnier sur les photographes yoruba du Nigeria : « Yoruba photography : how the Yoruba see themselves », African Arts, vol.XII, n°1, 1978, pp. 52-59.
Les Nigérians (qu’ils soient photographes, universitaires ou journalistes) vouent un grand intérêt à l’étude de la photographie et à sa reconnaissance en tant qu’art. Pour s’en convaincre, on lira l’essai de Yemi Ogunbiyi : « Portrait of Photography » (en introduction de l’ouvrage « The Photography of Sunmi Smart-Cole », Book Craft Ltd & Daily Times, Ibadan, 1990), paru initialement dans The Guardian du 15 janvier 1984.
La revue culturelle « Glendora », rebaptisée depuis peu « Position », fait également la part belle à la photographie créative au Nigeria. Lire dans le No. 4, Vol. 1, 1996, de Glendora : « Making Photographs », pp. 102-116 (une rencontre avec quatre photographes de la PAN – Photographers’ Association of Nigeria-). [email protected])///Article N° : 1927

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